L’économie du partage en questions – #4 : d’enthousiasmants horizons incertains

30 Juil 2015

Anticiper la ville de demain est un exercice compliqué, que l’émergence des pratiques collaborative vient rendre plus difficile que jamais. Et pourtant, c’est bien avec ces modes de consommation alternatifs qu’il faudra compter à l’avenir ! Retroussons donc nos manches, pour tenter de comprendre les horizons qui s’offrent en creux de la ville “servicielle”…

Invest in Sharing. Crédits : Invest in Sharing / Flickr

Graffiti de rue photographié par Jonathan McIntosh. Crédits : Invest in Sharing / Flickr

Au cours de nos trois précédents billets « L’économie du partage en questions – #1 : vers une ville mutualisée ?« , « L’économie du partage en questions – #2 : le bâti, entre ouverture et tractations« , « L’économie du partage en questions – #3 : une sismologie du taxi collaboratif« , nous avons tenté de dessiner les contours de l’économie servicielle, du moins dans les formes qu’elle prend aujourd’hui. Évidemment, ce triptyque est loin d’être exhaustif, se focalisant sur deux secteurs urbains (le logement et les taxis intra-muros) et leurs mutations macro-économiques récentes. Il y aurait bien entendu beaucoup à ajouter sur d’autres modèles économiques ou d’autres secteurs d’activités que nous n’avons pu qu’explorer ici, et d’autres billets s’en chargeront prochainement. Pour l’heure, clôturons cette série en tentant d’extrapoler, à partir des services précédemment évoqués, les quelques scénarios prospectifs que nous pouvons attendre de cette “sharing economy”.

Un paradoxe sémantique

Il serait tout d’abord impensable de passer sous silence le paradoxe, voire même l’oxymore que représente le terme de “sharing économy”, auquel nous avons préféré celui d’économie servicielle au fil de ces chroniques. En effet, de nombreux observateurs s’interrogent depuis quelques années sur cette contradiction qui dépasse le simple champ sémantique. Ces interrogations se sont vues largement renforcées par l’avènement d’Airbnb et d’Uber, dont les modèles sociaux et managériaux sont bien éloignés du caractère presque “utopique” des partages, du moins dans leur conception d’origine. L’économie collaborative se serait-elle “fourvoyée”, comme l’énonce un éditorial du Monde au titre évocateur ?

“A l’origine, il s’agissait de partager, de mettre à disposition, de payer moins, de polluer moins et de se défaire, le temps d’un voyage en voiture ou d’une semaine de vacances, de la tentation de consommer trop. […] Cette économie parée des atours de la vertu fait pourtant l’objet de critiques croissantes. Au point que ces modèles « disruptifs », ainsi nommés parce qu’ils bousculent des marchés bien installés, parfois avec des méthodes agressives, se trouvent soupçonnés, au final, de faire le jeu du capitalisme le plus sauvage.”

L’attaque est en partie légitime, compte-tenu des quelques affaires qui émaillent la (courte) histoire de ces services ou de leurs confrères. Entre les propriétaires de logements qui profitent d’Airbnb pour doubler leur rente, et la précarité entretenue de nombreux conducteurs de VTC, l’économie collaborative flirte dangereusement avec les limites de l’économie de marché traditionnelle, face à laquelle elle se proposait pourtant comme alternative. Mais qu’est-ce à dire des fondements du “partages”, qui résistent malgré tout sous des formes hybrides ? Plus prosaïquement, cela signifie-t-il qu’il faille condamner l’économie collaborative d’un seul bloc ?

L’économie collaborative a de beaux jours devant elle

Bien évidemment, le sujet mérite d’être largement nuancé. Rappelons d’abord que ces modèles économiques sont aujourd’hui encore en plein tâtonnements, et bientôt soumis à des régulations politiques et juridiques qu’il est pour l’heure difficile d’anticiper. Par ailleurs, il est indéniable que ces services ouvrent la voie à d’autres, et que les succès de ces derniers contribueront à faire évoluer les contours de l’économie servicielle. L’innovation est ainsi faite qu’elle procède par itérations, chaque nouveau modèle s’inspirant de ses prédécesseurs pour reformuler la définition des “partages” ; dans ce contexte, difficile de dire aujourd’hui à quoi ressemblera l’économie de demain ! Or, il appartient aux acteurs urbains – et à ce blog, par ailleurs -, de défricher quelques pistes pour appréhender un monde en construction. Pour ce faire, il est possible de repérer, parmi ce flot d’itérations, celles qui seront susceptibles de transformer la ville, objet de toutes nos préoccupations, qu’il s’agisse de changements structurels ou plus subtils…

Prenons l’exemple de la livraison collaborative, déjà évoqué dans notre troisième chronique (à travers les mentions d’Instacart et de Tok Tok Tok), qui devrait contribuer à faire naître un nouveau marché… et potentiellement de nouvelles problématiques pour la logistique urbaine. Quel impact ces plateformes de “coursiers entre particuliers” vont-elles avoir sur les flux de circulation urbaines ? Pourront-ils, comme cela est attendu, provoquer une diminution significative des congestions liées à la gestion du dernier kilomètre de livraison ? Faudra-t-il, et cela est une possibilité à ne pas négliger, accompagner leur essor de nouvelles infrastructures urbaines dédiées ? (conciergeries, etc.) Les nombreuses questions que posent ce simple exemple, qui représente peut-être le prochain chantier de l’économie collaborative, démontrent la complexité du sujet – et l’impossibilité d’y répondre avec certitude.

Sharing Economy. Crédits : GotCredit / FlickR

La “sharing economy” en recomposition perpétuelle. Crédits : GotCredit / FlickR

Les partages en nouveauté permanente

A cela s’ajoute une multiplication des modèles économiques et des secteurs touchés par le collaboratif, parfois dans des domaines ou applications de niche qui pourraient presque faire rire… s’ils n’étaient pas aussi sérieux. Certains exemples frisent en effet l’absurde, à l’image de Pacmanz Air, qui permet aux voyageurs aériens de mettre en partage leur valise, lorsqu’elle est peu remplie, avec les passagers d’un même vol. Une rationalisation du vide qui paraît excessive et presque contre-productive à première vue, certes… mais ce sont parfois les services les plus absurdes qui apparaissent au final le plus “disruptifs”, rétorqueront certains ! Cet exemple est en effet intéressant lorsqu’on l’ausculte de plus près : il répond en effet à une typologie d’usages bien précis, et qui pourrait donc trouver son marché…

En généralisant, cette application conforte une autre facette de la ville servicielle qui se construit actuellement, et dans laquelle tout espace devient “partageable” – même le plus minuscule espace libre d’une valise en soute. Plus sérieusement, on pensera ainsi à ShareMyStorage, qui permet de louer une partie de sa cave ou de son garage sur le modèle d’Airbnb et Sharedesk, évoqués dans notre deuxième billet. La logique est encore et toujours la même : mutualiser des ressources sous-exploitées, afin de limiter leur emprise économique et écologique. A l’heure où la densité urbaine devient une injonction, la raréfaction des espaces vacants oblige à se type d’ingéniosité. C’est le paradigme de la “ville agile” dans laquelle il y aura potentiellement un service de “partages” pour tous les besoins possibles et imaginables…

D’autant que l’économie collaborative ne s’arrête pas aux partages “de pair à pair”, c’est-à-dire entre citadins lambdas, loin s’en faut. L’une des perspectives les plus enthousiasmantes de l’économie servicielle réside en effet dans l’intégration de certaines institutions, publiques ou privées, au sein de ces nouveaux écosystèmes économiques. Prenons ainsi l’exemple de Munirent, une sorte de Kiloutou destiné aux collectivités. Il suffisait d’y penser ! Compte-tenu du rétrécissement des finances publiques, un tel service de mise en commun des équipements lourds (bulldozers, pelleteuses, etc.) pourrait trouver sa place dans nos économies. C’est un véritable changement de paradigme qui se dessine derrière cette idée : celle d’une société dans laquelle les partages ne concernent plus qu’une frange minoritaire d’individus, mais sont rentrés dans les moeurs à tous les échelons et toutes les gouvernances de nos sociétés…

En guise de conclusion…

Toutefois, avant d’adhérer à cette belle idée, rappelons que subsiste toujours une épineuse inconnue : l’économie dite “collaborative” saura-t-elle résoudre ses propres contradictions et paradoxes presque métaphysique ? En réalité, comme nous l’avons plusieurs fois répété ici, nous n’en sommes qu’aux balbutiements du sujet. Le débat est ouvert, et nul doute que nous observerons dans les mois qui viennent de nouveaux rebondissements. Et bien malin celui ou celle qui pourra dire de quoi demain sera fait ! Une chose est sûre : l’économie collaborative a d’ores et déjà transformé notre écosystème urbain, au point de le rendre plus complexe encore qu’il ne l’était hier… Mais c’est précisément cette complexité qui le rend si passionnant à décrypter !

Pour aller plus loin :

– Un billet fondateur sur le sujet, dont la date témoigne de la capacité à entrevoir l’émergence de ces transformations : Pourquoi la ville sera servicielle – Chronos (2011)
Oubliez Airbnb, l’économie de partage va s’étendre bien au-delà – Le Nouvel Obs (2014)
– A propos de co-création urbanistique : Demain, la ville collaborative ? – par l’auteur sur Demain la ville (2015)

[pop-up] urbain

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