À Bruxelles, une ferme urbaine veut concilier logement et agriculture

La ferme du Chant des Cailles - Alice Boidin
10 Déc 2019 | Lecture 4 minutes

Dans la périphérie de Bruxelles, le projet « Saule » se penche sur les solutions pour faire cohabiter le logement et l’agriculture urbaine dans un contexte foncier tendu. Dans le cadre d’une mission d’étude avec l’association Villes et Décroissance, trois étudiantes se sont rendues dans cette cité jardin – une des plus grandes d’Europe – pour comprendre les interactions possibles entre la ville et sa fonction nourricière.

À la recherche de la cité jardin

À chaque coup de pédale, la France rurale s’efface un peu plus pour laisser place aux maisons en briques. Rapidement, on entend du flamand et les pistes cyclables se multiplient, leur confort s’améliore. Sur les 180 kilomètres à parcourir se déroulent les paysages du nord, les champs de pommes de terre et de blé, les sous bois et les béguinages. Parties en vélo du Pas-de-Calais, Alice Boidin et Alisson Argoud rejoignent Claudia Corazzani à Bruxelles. Toutes les trois étudiantes, elles conduisent une étude de terrain avec l’association Villes et Décroissance. Arrivées à destination, elles découvrent enfin l’objet de leur visite, la ferme du Chant des Cailles.

Quelque part à vélo entre la France et la Flandre - Alice Boidin

Quelque part à vélo entre la France et la Flandre – Alice Boidin

Cette ferme se situe sur une parcelle particulièrement emblématique de l’agglomération bruxelloise. Située dans la commune Watermael-Boitsfort au sud de la capitale belge, le Logis-Floréal est une cité jardin parmi les plus grandes d’Europe, classée au patrimoine depuis 2001. Elle est héritière de la pensée d’Ebenezer Howard, urbaniste anglais qui imagine en 1898 un modèle de cité jardin, comme une conciliation de la campagne nourricière et de la ville productive. Depuis 2012, une association réunit sur le site des habitants et des agriculteurs professionnels pour mener un « projet d’alimentation durable et d’agriculture urbaine écologique et participatif ».

Équation impossible ?

Mais en 2013, dans un effort pour répondre à la crise du logement, le gouvernement annonce vouloir y construire 70 logements sociaux. En effet, depuis les années 90, la démographie bruxelloise est en forte hausse, provoquant une saturation du marché de l’immobilier et une artificialisation massive des sols. Face au succès de la ferme et à la mobilisation locale, le projet est finalement figé par la ministre de l’environnement Céline Frémault en 2017.

Puisque l’une et l’autre se disputent les terrains non urbanisés, comment concilier la production de logement social et la conservation de terres agricoles fertiles ? La question est au cœur de l’histoire de la cité jardin, et du projet SAULE qui y prend place. Acronyme de « Symbiose Agriculture Urbaine Logement Écosystème », il étudie de manière transversale l’impact de la ferme sur le quartier.

La ferme du Chant des Cailles - Alice Boidin

La ferme du Chant des Cailles – Alice Boidin

Les bienfaits de l’agriculture urbaine

Les auteures tempèrent d’abord l’idée d’une crise du logement dans l’agglomération bruxelloise et préfèrent parler d’une crise de l’accès au logement. Alors qu’en 2013, la région comptait 15 000 à 30 000 logements vacants, sa périphérie continue d’être artificialisée à grande vitesse. La Belgique est pourtant le troisième pays européen le plus urbanisé et depuis 2011, l’Union Européenne incite les pays membres à atteindre un objectif « zéro artificialisation nette » en 2050. Il s’agit pour les étudiantes d’une incohérence dans la politique d’aménagement du territoire.

Fortes de spécialités différentes (sociologie, droit et paysagisme), elles argumentent l’utilité de conserver une production agricole en ville. « L’agriculture urbaine est multifonctionnelle, expliquent-elles. Elle offre des solutions à la fois environnementales, sociales et économiques aux problèmes urbains. » En effet, outre une production biologique de proximité et l’intérêt pour la biodiversité, la ferme est un vecteur d’intégration pour les familles précarisées qui habitent le quartier. La participation au projet contribue également à renforcer la cohésion du quartier et la coopération entre les habitants et les institutions locales.

Couchsurfing dans le quartier Saint-Gilles - Alice Boidin

Couchsurfing dans le quartier Saint-Gilles – Alice Boidin

Cette solidarité accompagne le voyage. Les chercheuses sont hébergées gratuitement chez l’habitant pendant trois semaines : « une bénédiction » qui leur permet des rencontres importantes et de découvrir d’autres « visions de vie ». Le rythme du partage et de l’hospitalité s’impose peu à peu. La rencontre avec l’artiste paysagiste Rudy J. Luijters et son jardin de plantes aromatiques marque beaucoup les esprits. « C’était très riche humainement. Être confronté à cette vision, ça fait réfléchir » témoigne Alisson Argoud.

Manque de clairvoyance

De nombreux obstacles se dressent sur la route de l’agriculture urbaine bruxelloise. Des questions techniques ralentissent la transition énergétique et les habitudes sont parfois difficiles à changer. Le manque de clairvoyance des politiques publiques est aussi pointé du doigt, principalement sur les problématiques juridiques, car il pèse sur les expérimentations. « Du point de vue législatif et réglementaire, il n’y a pas de qualification juridique » affirme Claudia Corazzani.

La ferme du Chant des Cailles - Alice Boidin

La ferme du Chant des Cailles – Alice Boidin

« La ferme du Chant des Cailles est désignée comme un équipement d’intérêt collectif au sein d’un quartier résidentiel. C’est la qualification de nombreuses fermes urbaines à Bruxelles, mais c’est une qualification fourre-tout qui pourrait être attribuée à une piscine. » Ce vide juridique empêche notamment l’obtention d’aides que touchent les agriculteurs conventionnels. Il ne permet pas de reconnaître la spécificité d’une telle activité, à la fois sociale, productive et environnementale.

« Ces sujets d’actualité qui touchent à l’environnement et à la transition énergétique sont passionnants, mais ce n’est pas du tout ce qu’on étudie en cours » regrette Alisson Argoud. « Je pense que la société va radicalement se transformer et qu’il va falloir faire bouger les vieux modèles d’urbanisme ».

Le rapport est disponible sur le site de Villes et Décroissance

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