Le big data peut-il tout prédire en ville ?

26 Juin 2018

A l’aune de la “Smart City”, les villes collectent toujours plus de données de tous types (sur les flux, les habitants, la consommation énergétique des bâtiments…). Cet amas de données constitue ce qu’on appelle communément le big data. Nouvel outil d’aménagement, de planification et d’organisation du futur urbain, une question se pose pourtant : le big data peut-il vraiment tout prédire en ville ? Quels sont les risques d’un tel stockage de données pour la ville et pour ses habitants ?

La ville, une source inépuisable de données

Le milieu urbain qui par sa nature est le lieu des flux et des échanges, représente une source gigantesque de données, propulsée par la multiplication des capteurs et des appareils connectés dans le quotidien des citadins. Depuis ces dernières années, l’avènement de l’ère numérique a généré un afflux massif de données dépassant les quantités compréhensibles : le colossal big data.

 

illustration de la smart city et des donnees

La ville et ses innombrables données

L’aide des datas dans la compréhension de phénomènes complexes est importante. Ainsi, comme dans le domaine de la médecine où l’on capte toutes les informations sur le corps afin de diagnostiquer et contrôler sa santé, en ville ces différentes sources de données seraient un outil pour surveiller le bon état de son fonctionnement. Comme les corps des athlètes, les nouveaux bâtiments s’équipent de capteurs et mesurent leurs émissions, leurs consommations. Dans les rues, le mobilier urbain se modernise et accueille de multiples capteurs permettant de calculer le trafic et la pollution. D’ailleurs, en plus des stations d’Airparif, Paris a installé sur des voitures de fonction des micro-capteurs afin d’affiner les relevés. Les individus sont aussi, eux-mêmes, de plus en plus des sources d’acquisition de données par le biais des objets connectés, à commencer par le smartphone et ses multiples applications de mesure : localisation, nombre de pas, réservation de places de parking, etc. Autant de données potentielles pour mieux comprendre l’usage réel des citadins.

Mais, rappelons-le, ce nouveau monde d’informations nécessite une exploration via de nouveaux outils plus puissants afin d’en extraire le potentiel. On parle alors de forage ou de data mining. Cette masse de données en temps réel toujours plus abondante permet la mise en place de schémas et d’algorithmes dit « prédictifs ». Ceux-ci reposent sur l’utilisation des données du passé et même du présent, pour anticiper les événements futurs.

 

image aerienne du quartier de la ville de chicago

La ville de Chicago prédit les quartiers les plus sensibles à la canicule ©USDA par Preston Keres

Ainsi, les villes peuvent anticiper les problèmes auxquels elles seront confrontées à l’avenir et trouver des moyens de les résoudre ! Une promesse dont rêve beaucoup d’entre elles. À Chicago par exemple, l’analyse de données récoltées permet de définir quels seront les quartiers à desservir en priorité en cas de canicule. En effet, en croisant des informations des impôts locaux (permettant d’identifier les personnes retraitées) et celles sur les livraisons de repas à domicile, les services de la ville peuvent cibler les quartiers les plus sensibles aux épisodes de chaleur. Les données sont permettent ici d’améliorer la prévention d’aléas et de proposer une offre de service adaptée aux besoins des habitants.

 

La “Smart City”, une ville super connectée

Cette récolte de données est le propre de la “Smart City”, cette ville intelligente presque idéale qui collecte des informations afin d’identifier des besoins et de satisfaire au mieux ses habitants grâce à une adaptabilité accrue. C’est ce que l’on peut observer dans le métro de Londres qui, via la collecte de données, est en mesure de rediriger les usagers en cas de fermeture de stations. Pour pouvoir collecter une quantité de données toujours plus grande et précise, on observe aussi une vague de nouveaux mobiliers urbains mis en place dans les villes. Ils sont connectés, leur gestion est centralisée et ils fournissent des données de consommation, d’émissions… Grâce au Big Data, on peut donc émettre des diagnostics précis sur l’état de la ville, et désormais savoir par exemple si celle-ci arrive à gérer la fluidité sur les heures de pointe ou si la consommation des bâtiments est en baisse.

L’enjeu majeur pour les villes dans les prochaines décennies est bien sûr la réduction des émissions. Pour cela, elles pourront compter sur le développement des “réseaux électriques intelligents” ou Smart Grid qui ont pour but d’ajuster en temps réel l’offre et la demande d’énergie. Ainsi, grâce à des capteurs installés dans les bâtiments, comme les compteurs Linky, une connaissance précise de la consommation des usagers est possible. Ce système ne se limite pas aux bâtiments, c’est tout le mobilier de la ville qui peut être connecté, des lampadaires aux panneaux publicitaires. Ce sont tous les équipements de la ville qui sont reliés à cette Smart Grid et cela permet en somme une gestion centralisée et coordonnée.

Les données sont alors un outil puissant car grâce à ces capteurs intégrés aux bâtiments et la diversification de moyens de production d’énergies renouvelables, toutes les infrastructures sont reliées et dialoguent via ce réseau intelligent afin de mieux gérer les flux de production et de consommation. Cependant, collecter des données sur la consommation énergétique des foyers peut être intrusif dans la vie quotidienne puisqu’il est possible de déterminer par exemple quand une personne occupe ou non son logement.

 

La gouvernance via le big data?

Le big data n’est donc pas tout rose. Les récents scandales de Facebook ont mis sur le devant de la scène toute la puissance qui peut être tirée de ces données et cela à des échelles sans précédent. Le problème majeur posé par le big data est celui de la récupération des données non anonymes : cette utilisation peut en effet conduire à la surveillance et la manipulation des individus. En Chine, le gouvernement tente de mettre en place un système de “crédit social” (Nous l’avions présenté dans cet article : https://lumieresdelaville.net/chine-votre-comportement-dans-lespace-public-note-par-un-robot/). Ce dernier est basé sur la récupération des données des citoyens à partir desquelles est élaborée une notation. Ainsi, comme dans les pires univers de science-fiction à la sauce Black Mirror, il serait possible de connaître la “fiabilité” d’un citoyen en fonction de ses actions quotidiennes, puisqu’à partir de cette note l’accès aux transports ou l’acceptation dans les écoles pourraient être contrôlés.

drapeau de la chine

La Chine met en place un système de crédit social basé sur les données des individus ©PlaidZebra

Il s’agit aussi de veiller à ce que l’ensemble des services de datas jouent le jeu en donnant accès à leurs données de manière transparente. Car aujourd’hui les “Data services”, autrement dit les services s’appuyant sur des datas comme Uber ou Airbnb, se multiplient. Quelle gouvernance pour ces données ? Quels partenariats élaborer entre les puissances publiques et ces acteurs ? Les acteurs de la ville tentent de travailler de plus en plus avec ces fournisseurs d’informations, notamment pour analyser les usages, comme par exemple à Paris, où pour le réaménagement devant une de ces gares, Uber a fourni différentes données pour que les aménageurs saisissent mieux les problématiques de circulation et de mobilités.

Même lorsque les données sont anonymes, leur croisement peut parfois aboutir à l’identification d’individus et se pose alors la question de la protection de la vie privée. Face à la fuite de ces données et aux possibilités de retrouver des informations privées, des moyens de protection se mettent donc en place : on peut penser au Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD) mis en application le mois dernier en Europe qui contraint de nombreux sites à mettre à jour leurs paramètres de confidentialité.

En France, l’utilisation du big data prend une autre forme. Les données d’intérêt public peuvent être mises à disposition des citoyens qui ont la possibilité de les réutiliser et de les analyser. En ce début d’année, le président de la République, Emmanuel Macron, a déclaré considérer que “le développement du marché du big data et des intelligences artificielles était une priorité pour 2018”.

L’utilisation des données pour améliorer la vie des habitants de la ville passe donc non seulement par les outils de prédiction mais aussi par leur ouverture au public. Fournir des données sur la ville à ses habitants, c’est donner la possibilité à ceux-ci de prendre conscience de leur environnement et de leur donner des ressources pour agir. Une ville plus démocratique peut alors naître de cette masse d’information, à condition que ces données soient lisibles par tous et toutes. Car ce qui vient avec le big data c’est, comme son nom l’indique, un afflux massif de données qui ne sont pas compréhensibles dans leur état brut.

 

Le big data : outil ou concurrence pour les aménageurs ?

illustration smart city

Les données sur la ville comme outil d’aide à la décision pour les aménageurs

Le big data est donc également au service de l’aménagement. Il peut aussi bien capter la pression sur les routes à l’aide d’outils de mesures placer sur le bitume, qu’identifier les zones urbaines en manque de commerces (et ce presque en remplacement de l’urbaniste). Des applications utilisent l’analyse prédictive comme aide à la gestion des villes, par exemple la start-up Qucit utilise les données sur l’espace urbain pour prédire les besoins à venir, comme les places de parking ou les stations de vélo. Ces analyses permettent de prévoir les zones qui manquent de stations et la taille que ces dernières devront avoir. Dans une interview à www.frenchweb.fr, le créateur de la start-up déclare, qu’en ce “qui concerne l’optimisation des infrastructures (où placer les stations, quelle taille leur donner, comment agrandir un réseau) [leurs] concurrents sont des bureaux d’études spécialisés dans la planification urbaine, des services d’urbanisme ou les opérateurs eux-mêmes.”

 

Cependant le big data peut-il réellement remplacer les aménageurs urbains et autres acteurs de la ville ?

Si les données peuvent nous servir à mieux identifier les difficultés rencontrées, cela se fait via des algorithmes. Pour les mettre au point il faut prendre en compte une certaine vision de la ville et définir le projet urbain que l’on souhaite voir naître (il faut définir des objectifs politiques notamment). Ainsi certaines villes orientent leur stratégie sur le partage des données tandis que d’autres prévoient un usage sécuritaire. L’utilisation des données reste donc un outil au service des acteurs et la prise de décision reste alors entre leurs mains.

Baser son processus décisionnel uniquement sur les données revient à retirer les jeux d’acteurs, le débat et la participation citoyenne dans la prise de décision. Les résultats des algorithmes n’offrent qu’une vision partielle de ce que pourrait être la ville, il manque l’ajout des connaissances, des besoins des populations, etc., que les experts et les décideurs politiques sont en mesure d’apporter.

L’accès aux données peut aussi être l’incroyable opportunité d’accroître la participation des différentes parties prenantes de la ville ! Le travail des services publics et des organismes qui publient ces données est donc aussi d’en fournir une lecture aisée sans toutefois biaiser ou trop modifier la donnée. Ainsi, le big data représente un nouveau défi pour les acteurs de la ville : les différents corps de métiers comme l’urbanisme, la géographie, la sociologie ont un travail majeur de traitement des données pour le grand public. Le big data ne peut donc pas tout prédire seul, cependant il représente un outil très intéressant pour mieux appréhender le futur de la ville.

Lumières de la Ville

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