Le sous-sol : un nouvel horizon urbain ?
Le sous-sol est l’un des grands impensés de la fabrique urbaine. Il est, la plupart du temps, associé à des fonctions techniques, comme un espace de stockage ou de circulation, où se mêlent nombre de réseaux, de tunnels ou d’infrastructures essentiels au fonctionnement de la surface. Le souterrain des villes reste largement absent des imaginaires et des projets urbains. Il est rarement un espace vécu, connu ou même désirable. Pourtant à l’heure où les villes doivent composer avec la raréfaction du foncier, les objectifs de sobriété et les défis climatiques, cette partie cachée du territoire pourrait pourtant devenir un levier stratégique. Et si, après avoir construit la ville en hauteur, il fallait désormais apprendre à la concevoir en profondeur ?
Le sous-sol, un imaginaire entre fascination et rejet
Dans de nombreuses œuvres de fiction, le souterrain apparaît comme un monde à part, souvent associé à des formes de rupture avec la surface. Dans Metropolis de Fritz Lang (1927), les travailleurs vivent dans les profondeurs de la ville, invisibles mais indispensables, tandis que les élites occupent les hauteurs. Plus récemment, la série Arcane (2021), diffusée sur Netflix, adaptée du jeu League of Legends, montre une ville divisée entre Piltover, un espace en surface où vit la partie la plus riche de la population et Zaune, un monde souterrain industrialisé. Dans un registre différent, la série Silo (2023), diffusée sur Apple TV+, adaptée des romans de Hugh Howey, met en scène une humanité confinée dans une structure souterraine gigantesque, organisée en strates, où la vie dépend entièrement d’un système technique fermé. Le souterrain y devient à la fois refuge et enfermement, protection et contrainte.
Mais les visions dystopiques ne sont pas les seules à émerger lorsque l’on imagine un monde souterrain. D’autres imaginaires, plus désirables, envisagent au contraire le souterrain comme une opportunité : celle de libérer la surface, de restituer des espaces à la nature, de mettre en place de nouvelles organisations sociales ou encore de développer des formes urbaines plus compactes et résilientes. Déjà dans Arcane, citée précédemment, Zaun, bien qu’abritant une population moins aisée, est un espace de créativité, d’innovation et qui est à la racine de sa propre culture alternative. Plus récemment, le roman The Terraformers d’Annalee Newitz (2023) évoque l’existence de communautés souterraines, pensées comme des formes d’organisation écologique et sociale différentes.
Le sous-sol cristallise ainsi des visions radicalement opposées de la ville. Cette bataille des imaginaires vient pourtant se heurter à un sous-sol déjà investi à l’heure actuelle, que l’on ne pourra pas façonner comme si l’on partait d’une page blanche.
Le sous-sol aujourd’hui : un espace fonctionnel… et marginal
Le sous-sol, bien que peu évoqué lors des débats sur la fabrique de la ville est déjà, dans la réalité, largement investi. Mais cet investissement s’est fait de manière très spécifique : le souterrain est un espace surtout technique, parfois occupé pour fuir une surface devenant inhospitalière.
Depuis le XIXe siècle, le développement du sous-sol urbain répond avant tout à des logiques d’efficacité, servant de support aux fonctions vitales de la ville en surface : réseaux d’eau, d’énergie, télécommunications, infrastructures de transport…
Le métro en est sans doute l’expression la plus emblématique. Dès son apparition, il structure la ville en profondeur, organise les flux et connecte les territoires, sans pour autant être pensé comme un véritable espace urbain. De la même manière, les parkings ou les tunnels routiers participent à une urbanisation souterraine extensive, mais largement utilitaire.
Au fil du temps, cette accumulation a produit une véritable « ville sous la ville », dense, complexe, mais conçue avant tout comme une infrastructure au service de la surface, et non comme un lieu habité et vécu. Comme le soulignent de nombreux travaux, notamment ceux de Sabine Barles, le sous-sol reste ainsi majoritairement appréhendé comme un empilement de fonctions techniques, gérées de manière sectorielle, sans vision d’ensemble.

Le métro, un des usages majeurs du sous-sol aujourd’hui © Joel de Vriend via Unsplash
En parallèle de ces usages institutionnels, le sous-sol accueille parfois des formes d’appropriation, qui sont généralement bien plus informelles, souvent liées à des situations de marginalité ou à des pratiques alternatives. À Paris, les catacombes en sont un exemple emblématique. Ce vaste réseau de galeries, issu d’anciennes carrières, s’étend sur plusieurs centaines de kilomètres sous la ville. En grande partie inaccessible au public, il est pourtant investi depuis plusieurs décennies par des groupes d’explorateurs urbains, appelés les cataphiles, qui s’y retrouvent, y organisent des événements ou y développent des usages culturels clandestins.
Le sous-sol devient alors un espace d’expérimentation, en dehors des cadres réglementaires et des usages planifiés. À la fois refuge, terrain de jeu et lieu de sociabilité alternative, il révèle une autre facette de la ville : plus discrète, plus autonome, mais aussi plus précaire.
Ces deux réalités traduisent l’absence de véritable projet urbain pour le sous-sol. Longtemps pensé en creux, comme un simple support ou un espace disponible, le souterrain reste aujourd’hui largement absent des stratégies urbaines globales. Toutefois, certaines initiatives décident de le considérer comme un véritable territoire de projet, plutôt que de l’ignorer.
Vivre (ou faire vivre) le sous-sol : expérimentations et projets
Encore minoritaires, certaines expériences montrent bien que le souterrain peut être un espace de projet, qui favorise une certaine forme d’innovation urbaine et participent à un changement de regard sur le sous-sol.
Dans plusieurs métropoles, le sous-sol est déjà bien plus qu’un simple espace de passage. À Montréal, le réseau piétonnier souterrain, appelé le RESO, relie sur plusieurs dizaines de kilomètres des commerces, des bureaux, des équipements ou encore des stations de transport, constituant ainsi une véritable extension de la ville en surface. À Tokyo et à Osaka, des galeries commerciales souterraines accueillent quotidiennement des milliers d’usagers, intégrées aux grandes gares et aux flux urbains. Plus récemment, de nouveaux usages émergent, comme l’installation de data centers en sous-sol pour bénéficier de l’inertie thermique, la création d’espaces de stockage logistique ou encore des expérimentations d’agriculture souterraine. Ces exemples restent toutefois largement liés à des logiques d’optimisation ou de contrainte. Le sous-sol y est utilisé parce qu’il est disponible dans des espaces densément utilisés, mais plus rarement parce qu’il est recherché comme cadre de vie en tant que tel.

Le RESO ou l’utilisation du souterrain à Montréal © Wikimedia Commons
D’autres initiatives cherchent à renverser cette logique, en faisant du sous-sol un véritable espace désirable. En France, le Grand Paris Express tente de faire évoluer la perception du souterrain. Certaines gares, souvent conçues par des architectes renommés, ne seront plus seulement des lieux de transit, mais de véritables hubs urbains, concentrant des commerces, des services, des espaces publics et des programmes mixtes. Le travail de certains architectes, comme Dominique Perrault, explore depuis plusieurs années cette idée d’un groundscape, où le sous-sol n’est plus un envers de la ville, mais une composante à part entière du projet architectural. À New York, le projet de la Lowline propose de transformer une ancienne station de métro désaffectée en parc souterrain. Grâce à un dispositif innovant de captation et de diffusion de la lumière naturelle, il devient possible d’y faire pousser des plantes et de recréer un environnement proche d’un espace extérieur, au cœur même de la ville. Enfin, des démarches de recherche comme Ville 10D invitent à penser la ville dans toutes ses dimensions, y compris en profondeur, en articulant surface et sous-sol.
Dans ces projets, le défi n’est plus seulement technique. Il devient sensible, architectural, presque culturel : il s’agit moins de creuser que de donner envie d’y descendre.
Concevoir le sous-sol malgré ses limites
Si les expérimentations se multiplient, le développement du sous-sol comme espace urbain ne va pas de soi, car cela implique de composer avec des contraintes fortes, mais aussi de repenser en profondeur les manières de concevoir la ville.
Construire en sous-sol est avant tout un défi technique, car les souterrains regroupent des conditions géologiques complexes, qui entraînent des difficultés en termes d’ingénierie. Ces difficultés peuvent être démultipliées du fait de la présence d’eau ou de réseaux déjà existants. Ces éléments complexifient les projets et en augmentent parfois les coûts. À ces contraintes s’ajoutent des enjeux environnementaux majeurs à prendre en compte si l’on veut urbaniser le sous-sol : la perturbation des nappes phréatiques a des impacts potentiellement irréversibles sur les milieux souterrains, par exemple.
Au-delà des aspects techniques, le sous-sol pose aussi des questions d’usage. L’absence de lumière naturelle, les sensations d’enfermement ou la difficulté à se repérer peuvent limiter son appropriation. Autant de facteurs qui expliquent pourquoi ces espaces restent encore largement perçus comme secondaires.
Pour autant, ces limites ne rendent pas le développement du sous-sol impossible. Pour cela, une meilleure connaissance du sous-sol apparaît indispensable. Longtemps en dehors des intérêts des aménageurs, il gagnerait aujourd’hui à être cartographié, analysé et intégré dès l’amont des projets. Ensuite, l’enjeu est d’utiliser cette approche strictement technique pour articuler surface et profondeur dans une logique de complémentarité. Autrement dit, faire du sous-sol un espace de projet suppose de le concevoir avec la même exigence que la ville de surface. Dans des villes comme Helsinki ou Singapour, les collectivités ont développé une cartographie très fine de leur sous-sol, afin de mieux identifier ses contraintes et ses potentialités, et ainsi intégrer les usages souterrains dans les politiques d’aménagement.
Enfin, le développement du sous-sol soulève une question plus structurelle : celle de sa gouvernance. Aujourd’hui, sa gestion reste largement fragmentée, répartie entre une multitude d’acteurs (opérateurs de réseaux, collectivités, aménageurs), intervenant chacun sur des fonctions spécifiques. Cette organisation rend difficile l’émergence d’une vision d’ensemble. Penser le sous-sol comme un véritable territoire de projet implique donc de changer à la fois d’échelle et de méthode. Les acteurs souhaitant l’aménager devront développer des outils de planification adaptés, afin de coordonner les usages du souterrain, et d’intégrer pleinement cette dimension dans les stratégies urbaines.
Pour conclure, bien que longtemps relégué à un rôle technique et invisible, le sous-sol apparaît aujourd’hui comme un espace stratégique pour répondre aux défis contemporains de la ville. Déjà largement investi, mais encore peu pensé, il constitue une réserve de possibles autant qu’un territoire de contraintes. Faire du sous-sol un véritable espace de projet suppose toutefois un changement de regard : le considérer non plus comme un simple support, mais comme une composante à part entière de la fabrique urbaine, à concevoir avec la même exigence que la surface. Après avoir construit la ville en hauteur, il paraît important de commencer à la penser en profondeur.