La ville asseyable, une utopie à (re)construire

14 Mar 2016

Existe-t-il plaisir plus simple et plus urbain que de s’asseoir en ville ? Si le banc public est l’objet de toutes les louanges publiques (on ne vous fera pas l’affront de vous citer Brassens), il reste paradoxalement un objet méconnu de l’urbain. L’apparition toute récente d’un nouveau type de mobilier dans les rues de Paris, initié par JCDecaux, nous offre l’occasion de revenir sur ce passionnant sujet : comment redonner ses lettres de noblesse à l’utopie d’une « ville asseyable » ?

Crédit : CC Nicolas Winspeare - “Lazy afternoon” Source : https://www.flickr.com/photos/nwinspeare/14983159448/

Crédit : CC Nicolas Winspeare – “Lazy afternoon”
Source : https://www.flickr.com/photos/nwinspeare/14983159448/

Auprès de mon arbre, je vivais heureux

Les citadins et citadines fréquentant le VIe, le XVIe, le XVIIIe ou le XIXe arrondissement de Paris les auront peut-être remarqués : d’étranges plots blancs sont venus tisser leur toiles autour de certains arbres… Ce sont des extensions d’abribus : « On peut les implanter au cas par cas, autour des arbres ou de façon isolée. Une manière d’attendre son bus en dehors de l’abri », comme l’explique le designer attitré de JCDecaux, Marc Aurel. Ceux-ci répondent en outre à la mutation des besoins en termes d’assises urbaines. « Sur les bancs, on est obligé d’être au coude à coude et côte à côte. Ici, on peut être face à face. C’est plus original et plus convivial », insiste le concepteur ès mobilier urbain.

Selon certains détracteurs toutefois, ces nouveaux tabourets publics répondent surtout aux travers des abribus dernière génération, dont les assises se révèlent trop limitées. En un sens, les défauts de conception de l’abribus original amènent à trouver des solutions alternatives, « agiles » selon notre vocable, qui tentent de pallier le manque d’assises urbaines par une certaine inventivité dans la forme ou la localisation. En l’occurrence, et à titre plus personnel, on se félicitera de voir les arbres enfin utilisés à leur juste valeur : celles de « totems de la ville agile » et de l’urbanité en réinvention…

Au-delà des sièges : réinventer la pause urbaine

Car quoi qu’on en pense sur le plan esthétique et urbanistique, cet exemple souligne en effet l’immense marge de progression dont dispose la « ville asseyable » pour inventer de nouvelles formes de repos. Nous avions par exemple évoqué, dans un lointain billet, l’usage des pentes et escaliers comme lieux d’assise improvisés. Il en va donc de même pour les arbres, qui deviennent des havres de paix à la fois surprenants et poétiques. Mais les recoins de la ville offrent moult autres potentiels pour installer des lieux d’assise… voire de couchage. On parle en effet d’assise, car c’est la pause la plus commune – et la mieux acceptée – dans nos villes, mais on peut aussi imaginer de nombreuses autres formes de repos.

La Bibliambule d’Amandine Lagut investit par exemple les places publiques de manière éphémère, y installant une bibliothèque sertie de hamacs du plus bel effet. Une sorte de « food-truck » de la pause, en somme ! D’autres « hamacs urbains » émergent çà et là, voire même des balançoires géantes qui confèrent au repos une dimension beaucoup plus ludique… Et l’on pourrait multiplier les exemples ainsi, entre mobiliers d’un nouveau genre (cf. liens complémentaires en fin d’article) et localisations inédites, mais l’on finirait par répéter la même chose : la pause urbaine mérite qu’on s’y attarde, tant elle offre de potentiel de créativité. En vérité, il faut changer de focale pour comprendre ce qui se trame à l’échelle de la métropole, au-delà de la seule question des assises.

L’assise à l’assaut des villes

Comme l’expliquait un excellent article du regretté TerraEco, il n’existe « rien de tel qu’un banc pour faire marcher les villes » :

« De la pause-sandwich à la petite clope avant de reprendre le travail, de la halte du joggeur à quelques précieuses minutes de bulle avant un rendez-vous, c’est l’ère des microséjours sur la place publique qui s’est ouverte. Jadis, le banc était au service des dimanches au parc avec les mioches. Aujourd’hui, comment s’en passer quotidiennement sur les places, voies sur berges et artères volées à la circulation automobile ? »

Crédit : CC Hernán Piñera - “Statues” Source : https://www.flickr.com/photos/hernanpc/13807265534/

Crédit : CC Hernán Piñera – “Statues”
Source : https://www.flickr.com/photos/hernanpc/13807265534/

Mais comme l’explique brillamment la sociologue Sonia Lavadinho dans le corps de l’article, l’enjeu dépasse la seule question du repos. En effet, loin d’être synonyme d’immobilisme, l’assise représente en réalité la condition sine qua none de la mobilité :

« Le paradoxe, en effet, c’est qu’en ville, pour que les gens puissent marcher, il faut pouvoir passer du temps assis ! […] Le banc dans l’espace urbain, c’est une question de santé publique. Prenez les dépenses de santé liées à la sédentarité et imaginez combien de bancs on pourrait installer ! […] C’est un objet de sociabilité : le banc crée plus de ville, plus de vie, souffle-t-elle. Si le banc ne remplit pas cette fonction, c’est seulement que ce n’était pas le bon banc, ou qu’il n’était pas au bon endroit. »

A l’instar de la « ville marchable », la ville « asseyable » (au sens élargi) requiert donc son lot d’infrastructures, si possible diverses et idéalement localisées. La raréfaction des bancs publics, notamment en raison d’une lutte éhontée à l’égard des SDF et autres exclu.e.s des urbanités, ont remis en lumière l’importance des assises et couchages dans l’espace public. Mais l’enjeu, comme on vient de le voir, concerne l’ensemble des citadins : du touriste prenant le bus à la personne âgée souhaitant faire son marché, en passant par la jeune cadre dynamique souhaitant profiter d’un repos salvateur entre deux rendez-vous… Avantage non-négligeable : comme l’ont montré les quelques exemples ci-dessous, la ville asseyable s’offre comme un terrain de jeu passionnant pour les apprentis designers, architectes, urbanistes ou autres qui souhaiteraient y apporter leur touche créative. En somme, l’utopie de l’assise en ville n’attend plus que vous pour retrouver de l’allant !

 

Pour aller plus loin :

[pop-up] urbain

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