Spatialiser nos transitions : réflexions collectives autour de la transformation de nos territoires
En ce début d’octobre 2025 s’est tenu le séminaire annuel des architectes-conseils de l’État (ACE). Nommé “Architectures Imaginales : spatialiser nos transitions”, cet événement professionnel s’est organisé autour d’un constat principal : la manière dont nous aménageons nos territoires et dont nous concevons et produisons l’architecture n’est plus adaptée aux enjeux actuels.
En insistant sur l’importance d’intégrer pleinement des dimensions écologiques, sociales, culturelles et économiques aux projets urbains, ces 4 jours de séminaire ont permis aux ACE de dresser un état des lieux ainsi que des préconisations pour l’avenir.
Retour sur cette 31e édition qui s’est déroulée à Brest, “là où finit la terre”.
Le séminaire annuel d’acteurs engagés au service de l’ensemble de la France
Recrutés par l’État pour une mission d’intérêt général, les ACE sont des architectes expérimentés qui accompagnent les collectivités et les services publics dans l’amélioration de la qualité paysagère, architecturale et urbaine de leurs projets. Sélectionnés pour leur expérience, leur expertise ainsi que leurs compétences pédagogiques, ils et elles interviennent en position de conseil et de suivi stratégique.
Adoptant une posture nécessairement impartiale, ils ne sont pas sollicités dans les territoires dans lesquels ils exercent leur activité privée et consacrent 30 à 40 jours par an à ce rôle de médiation entre l’État, les élus et les agents publics. Engagés dans des formes de transitions écologiques et territoriales, les ACE agissent sous la tutelle d’un réseau interministériel (ministère de la Culture et ministère de la Transition écologique, de la Cohésion des territoires et des Relations avec les collectivités territoriales).
Cette année, ils et elles se sont réunis à Brest pour leur 31e séminaire annuel. Un choix géographique naturellement stratégique. Détruite à plus de 80% lors de la seconde guerre mondiale, la ville de Brest est marquée par une forte histoire de reconstruction et d’expérimentation. Ancré dans son identité maritime mais aussi militaire, ce territoire a vu naître l’urbanisme fonctionnel et moderniste de Jean-Baptiste Mathon. Un réel cas d’école pour interroger les questions liées au patrimoine et les modes de transformation urbaine.

Hotel de ville, Brest © Wikimedia commons
Créant un parcours immersif dans la ville et ses alentours (alimenté de tables rondes, de conférences et d’ateliers collectifs) ce rendez-vous professionnel s’est organisé autour de 4 grandes thématiques :
- Réalités : comprendre le réel
- Solidarités : tisser les alliances
- Vitalités : activer les forces vives
- Possibilités : ouvrir les futurs
Un état des lieux des dysfonctionnements actuels
En plus de rassembler et de fédérer les architectes-conseils de l’État lors d’un séjour dédié, ces quatre journées d’étude ont permis de poser un diagnostic assez clair sur le (dys)fonctionnement des outils et des politiques publiques d’aménagement actuellement mis en œuvre.
Tout d’abord ils et elles affirment que les logiques sectorielles ne répondent plus aux défis contemporains avec, bien souvent, l’environnement d’un côté, l’habitat de l’autre, le patrimoine entre. Ce manque d’approche intégrée, transversale et systémique empêche grandement d’appréhender la complexité des situations territoriales et leur potentielle transition.
Par ailleurs, les temporalités de certains dispositifs réglementaires et l’intrication des démarches administratives sont également pointées du doigt. Il existe un décalage, voire une injonction paradoxale, entre l’urgence de la crise climatique et sociale et la lenteur structurelle des procédures censées proposer des pistes de solutions. Et ce retard visible de l’action publique et des moyens déployés pour les transformations urbaines ne fait que fragmenter davantage nos territoires et leurs populations.
Nos villes et villages ne s’adaptent pas, ou pas assez vite, aux nouveaux enjeux de cette décennie et n’entrent, de fait, pas dans les transitions dont ils ont pourtant besoin. À travers l’exemple local brestois, révélateur de réalités plus globales, leurs constats mettent en évidence un assemblage de tensions : héritage militaire et gouvernance à plusieurs niveaux, mutations climatiques et infrastructures portuaires, mémoire matérielle d’une forte déconstruction et patrimoine moderniste… Autant d’éléments et de défis entrecroisés, avec lesquels composer ou recomposer.
Vers une méthode de l’architecture de transition
Et pour composer ou recomposer des usages, des paysages, des histoires, il est évidemment important de réfléchir à une méthode. Les ACE ont ainsi collectivement établi des propositions, pour aujourd’hui et pour demain, en faveur d’une architecture de transition.

Manifestation climat © Unsplash
La première grande préconisation semble être la prise en compte du déjà-là. Ne plus effacer, abandonner, détruire mais métamorphoser notre bâti existant. Nous le comprenons dans les grands programmes de rénovation urbaine, le patrimoine du 20e siècle représente un enjeu majeur et stratégique pour le 21e siècle. De plus, ils et elles insistent sur le fait que le déjà-là signifie aussi partir du sensible, des pratiques quotidiennes, de l’expertise habitante. Les récits et les usages deviennent alors, non plus des données périphériques, mais bien des leviers de transformation. Pour illustrer cela, le projet Siamorphose, une régénération du centre reconstruit par AIA Territoires est cité et valorisé, entre autres, pour sa fonction de laboratoire de la transition.
Dans une approche presque poétique, il est également question d’imaginaires urbains pouvant être perçus et considérés eux-mêmes comme de véritables matériaux du projet. Avec le terme d’architecture imaginale, le rapport du séminaire reprend le concept du philosophe Henry Corbin, mundus imaginalis :
“Ce monde n’est ni imaginaire ni purement intellectuel : il est cet espace médian, entre le sensible et l’intelligible, où peuvent émerger des formes opérantes, des récits partagés, des projets ouverts. Dans cet entre-deux, la spatialisation de la Transition prend corps, non comme une réponse technique, mais comme une construction collective, située, traversée par les enjeux climatiques, sociaux et culturels”. (source)
Il s’agit donc de créer un espace entre ce qui existe et ce qui pourrait advenir, d’écouter, d’explorer tout ce qui constitue une ville. Il s’agit de laisser des formes d’expérimentation, des actions culturelles, des démarches participatives devenir les instruments opérationnels du projet. Enfin, il s’agit de réaffirmer le rôle des architectes-conseils de l’État en renforçant leur visée stratégique plus que consultative et de prôner une fonction de médiation qui vient dépasser les cloisonnements, anticiper les solutions et garantir l’intérêt général sur le long terme.
Si vous souhaitez en savoir plus sur les constats et conclusions du séminaire, c’est par ici : https://architectes-conseils.org/sites/default/files/2025-09/ACE-BREST-2025-PROGRAMME.pdf