Repenser la ville par le bruit
Circulation, chantiers, activités industrielles, voisinage, événements, le bruit fait partie du quotidien en ville. Omniprésent, il se transforme parfois en nuisance. Aujourd’hui, on estime à 147 milliards d’euros par an le coût des nuisances sonores en France. Un chiffre de l’Agence de la transition écologique qui démontre l’enjeu majeur de santé publique que représente la nuisance sonore. L’enjeu n’est pas seulement de lutter contre le bruit, mais de penser la qualité de l’environnement sonore comme une composante essentielle dans la fabrique de la ville.
Du bruit à la pollution sonore
Avant toute action, l’objectif est de définir quels sont les bruits qui deviennent des pollutions sonores. Certains sont considérés comme nécessaires, ils signalent, définissent une ambiance, et sont synonyme de vie. D’autres, par leur intensité, leur durée, leur répétition et leur caractère subi deviennent dérangeant. Chacune et chacun possèdent un seuil de tolérance aux bruits différents, ce qui rend la qualification des sons plus difficile. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) propose en 2018 un rapport qui fixe pour chaque type de bruit (transports terrestres, aériens, …) un niveau mesuré en décibel qu’il est recommandé de ne pas dépasser.
Cette pollution sonore, à des effets avérés sur la santé et le vivant, notamment des effets auditifs directs. Une personne sur quatre serait touchée par des problèmes d’audition, comme la perte partielle ou totale de l’audition, d’ici 2050, selon l’OMS. Cela peut également provoquer des traumatismes sonores aigus ou des acouphènes. Mais les effets sont aussi extra-auditifs comme l’arrivée d’un stress chronique, des troubles du sommeil, de l’humeur, alimentaires, des difficultés de concentration, pouvant parfois mener à des risques cardiovasculaires. Au-delà de ces impacts anthropocentrés, les chercheurs du CEREMA s’intéressent également aux effets des pollutions sonores sur la biodiversité. Des perturbations de comportements d’animaux, la fuite de certaines espèces sensibles aux basses fréquences et un déséquilibre des écosystèmes urbains : tels sont les risques de la pollution sonore sur notre biodiversité en ville.

Métro en direction de Stalingrad devant des immeubles à Paris. Photo de Clem ©Creative Commons
L’exposition à cette pollution est inégale sur le territoire, et accentue souvent les inégalités sociales déjà existantes. En fonction des lieux d’habitation, de la proximité à certaines infrastructures (routes, voie ferrée, aéroports, entreprises), mais aussi en fonction de la qualité des bâtiments et de la capacité des ménages à prévenir les nuisances par l’isolation phonique, les bruits sont révélateurs d’inégalités. Le gouvernement relève qu’un urbain sur deux est exposé à plus de 60 dB en France, ce qui est largement au-dessus des recommandations de l’OMS qui place à 53 dB le taux acceptable de bruit du trafic, par exemple. Cette pollution sonore n’est pas anodine, elle représente la deuxième cause de décès dû aux pollutions (après la pollution de l’air), selon un rapport de l’Agence européenne pour l’environnement publié en 2020. Un problème pris en compte par les pouvoirs publics, qui commencent à mettre en place une réglementation et des initiatives concrètes.

Cartographie du bruit de Chalifert, en Seine-et-Marne. Auteur Lerat77 ©Wikimédia Commons
Un cadre réglementaire qui progresse
Depuis les années 1990, plusieurs textes commencent à encadrer les nuisances sonores. En 1995, la loi sur les transports terrestres, puis en 1997 sur les bruits de l’activité industrielle, en 2006 sur les bruits de voisinage et en 2007 sur les sons amplifiés, comme les événements de type feux d’artifice. Mais c’est seulement depuis 2019 avec la loi d’orientation des mobilités que la pollution sonore est pleinement intégrée dans les politiques publiques.
Certains organismes se saisissent alors de cette question pour mieux diagnostiquer et prévenir les bruits en ville. C’est notamment le cas du CEREMA qui propose une carte de bruit stratégique, une donnée publique obligatoire pour toutes les grandes agglomérations françaises. C’est cette cartographie du bruit selon les décibels qui permet la mise en place du Plan de Prévention du Bruit dans l’Environnement (PPBE). Révisé tous les 5 ans, il propose aux municipalités de mettre en place une fabrique de la ville réfléchie autour de la question des nuisances sonores.
Néanmoins, un problème persiste : même si les municipalités ou les aménageurs privés disent adhérer aux objectifs, rien ne les contraint dans la durée à améliorer leur impact sur la ville dû aux pollutions sonores. C’est pour cela que plusieurs initiatives voient le jour. À Rezé, en Loire-Atlantique, les habitants se mobilisent suite aux nuisances sonores importantes dues à l’aéroport non loin de la ville. Grâce à NoiseCapture, une application participative, les habitants mesurent le bruit, permettant une cartographie fine des nuisances. Aujourd’hui reconnu comme nuisible à partir de 55 dB, les habitants concernés peuvent bénéficier d’aide afin de mener des travaux d’isolation sonore sur leur logement. Pourtant, les recommandations de l’OMS se situant à 45 dB, sont bien plus basses. Cela implique donc une population plus largement touchée, comme le prouve le cas de Rezé. Les élus mettent alors en place un dispositif : Sonorezé afin de négocier avec l’aéroport. L’objectif est d’étendre la zone impactée par les bruits et de trouver des solutions pour réduire les nuisances (couvre-feu étendu pour l’aéroport par exemple).
Intégrer le silence dans la fabrique urbaine
Afin de prendre en main ces problématiques, le CEREMA propose une approche plus environnementale et moins anthropocentrée. Inspirée par les trames vertes et bleues, la trame blanche s’intéresse à la continuité sonore. À Lille, elle fait l’objet d’un travail d’identification et de diagnostique important. En identifiant des zones calmes, et en cartographiant les vulnérabilités sonores de la ville, elle permet de mettre en place de nouvelles pratiques. C’est ainsi que des mesures sont actuellement prises afin de préserver au mieux les zones vulnérables. La limitation ponctuelle de certaines pratiques est envisagée comme les feux d’artifices. D’autres solutions comme la gestion des espaces verts entrent en jeu, avec une réflexion sur la suppression du matériel bruyant comme les souffleurs. Enfin, des alternatives sont proposées : silent disco (soirée avec casques audio), végétalisation, balades sonores, sensibilisation habitantes, etc. Tous ces dispositifs pourront bientôt être expérimentés sur Lille, ville pionnière de la trame blanche.

Espace de nature apaisé en ville, parc du Bruchet. Photo par Laurenekirkhus ©Wikimédia Commons
D’autres initiatives voient le jour comme le Centre d’information sur le bruit (CiDB) qui propose la plateforme bruit.fr. Celle-ci a pour vocation d’aider un large public à se saisir d’outils pour lutter contre la pollution sonore. Le centre accompagne également l’application du label Quiet créé dans le cadre du 4e Plan national santé environnement. Un label qui vise à mettre en avant la préservation de certains lieux, et à offrir des bulles de silence dans les villes. C’est ainsi que la plage de Verne, dans la ville de Seyne-sur-Mer, obtient le label Quiet pour sa quiétude et sa tranquillité. Un site encore sauvage et préservé en comparaison des autres plages saturées de visiteurs, un objectif presque patrimonial, qui joue sur la préservation des sons de la nature.
Longtemps relégué au second plan des politiques urbaines, le bruit commence aujourd’hui à devenir un enjeu central de santé publique, d’écologie et de justice sociale. Une véritable pollution qui révèle des inégalités territoriales profondes et affecte les corps et les esprits. Face à ces constats, la ville doit anticiper, qualifier et transformer pour offrir un équilibre à ses habitants comme à sa biodiversité.
Penser la fabrique de la ville ce n’est pas seulement réduire le bruit : c’est concevoir des environnement sonores qualitatifs, désirables, protecteurs de la santé et du vivant. Les initiatives émergent et démontrent qu’un changement dans les manières de concevoir est possible. Cartographies des sons participatifs, trames blanches, préservation des zones calmes, nouvelle alternative de gestion urbaine : autant de pistes à suivre pour commencer à réfléchir autrement la fabrique de la ville. Une ville où les ambiances sonores qualitatives sont pensées comme un patrimoine à préserver. Une ville attentive à son équilibre de biodiversité et au soin porté à ces habitants.