L’urbanisme régénératif : utopie ou avenir de nos villes
Et si la fabrique de la ville dépassait la logique de réduction des impacts écologiques pour aller vers une logique de contribution positive au territoire et de restauration des écosystèmes ? S’appuyer sur le vivant pour concevoir un bâtiment, un îlot, un quartier, une ville, c’est le pari de l’urbanisme régénératif. Une étude récente du Cerema et de l’AMUR revient sur ce concept et met en avant les bénéfices de ce modèle d’aménagement du territoire de demain. L’article analyse cette étude et décrypte des exemples récents en France et ailleurs, pour montrer comment ce concept peut être intégré aux projets urbains.
LES ORIGINES CONCEPTUELLES AMÉRICAINES
Théorisé pour la première fois dans les travaux de John Tillman Lyle, paysagiste et professeur à l’université Cal Poly Pomona en Californie, notamment dans son ouvrage Regenerative Design for Sustainable Development publié en 1994, le concept d’urbanisme régénératif est une approche de la fabrique urbaine émergente qui dépasse celles de la « ville durable » ou de la « ville résiliente ». Dans cet ouvrage, il fait le constat de la destruction des écosystèmes par l’urbanisation industrielle croissante et propose de concevoir les villes comme des systèmes vivants, capables de se régénérer, tout en préservant les milieux naturels. Ses réflexions s’inscrivent dans la continuité de ceux d’Ian McHarg dans Design with Nature, paru en 1969, qui pose, dans le champ de l’urbanisme, les bases d’une pensée systémique fondée sur l’interdépendance entre les sociétés humaines et leur environnement. Ainsi, il ne s’agit plus uniquement de limiter les dégâts provoqués par le dérèglement climatique et l’urbanisation mais de concevoir la ville comme un moyen d’améliorer la vie des êtres vivants humains et non humains.
Sur le plan théorique, la notion de « régénération » est étudiée par la suite, en particulier dans les années 2000. Le Regenesis Group, un collectif de chercheurs américain créé en 1995, approfondi les études sur le « développement régénératif ». Le groupe a notamment été initié par Pamela Mang et Bill Reed, des figures importantes de la pensée écologique appliquée à l’urbanisme et au design de l’espace. Ils proposent un changement de paradigme pour l’aménagement du territoire : passer d’une approche qu’ils qualifient de « mécaniste » à une approche « écologique ». En 2012, ils développent une méthodologie destinée à structurer la réflexion autour du développement régénératif : la méthodologie « LENSES » (Living Environments in Natural, Social, and Economic Systems), qui implique l’idée que tout projet impliquant une transformation spatiale devrait être conçu à partir du système vivant dans lequel il s’inscrit. Ces travaux ont contribué à diffuser l’idée majeure de l’urbanisme régénératif : un projet doit régénérer les systèmes vivants d’un lieu plutôt que simplement réduire ses impacts négatifs.
LA PREMIÈRE ÉTUDE FRANÇAISE
En France, cette évolution des réflexions sur l’aménagement du territoire se traduit notamment par la publication, en 2025, d’une étude de l’AMUR[1] et du Cerema[2] sur l’urbanisme régénératif. Elle en propose une lecture opérationnelle en s’appuyant sur ses principes fondamentaux et ses outils. La ville est considérée comme un système vivant inscrit dans des dynamiques écologiques et sociales interdépendantes. Cette vision implique de ne pas considérer le bâtiment comme central dans les projets urbains, mais d’envisager ceux-ci comme des systèmes capables de se renouveler, en articulant flux naturels (sols, eau, biodiversité), usages et relations entre acteurs.
L’urbanisme régénératif est représenté par la métaphore de l’arbre : des racines ancrées dans une compréhension approfondie du territoire, un tronc assurant les liens entre les acteurs, des branches traduisant les arbitrages entre enjeux écologiques, sociaux et économiques, et des fruits correspondant aux effets positifs générés dans le temps par le projet. Cette représentation souligne que le projet ne s’achève pas à sa livraison, mais continue d’évoluer et de se transformer.
Cette recherche s’inscrit dans un contexte d’évolution des pratiques urbaines en France, marqué par le passage du développement durable à des approches centrées sur la réduction des impacts écologiques, puis allant plus loin dans cette logique, en se fondant sur la résilience des territoires. Ce changement de paradigme traduit le besoin d’une application concrète du principe d’urbanisme régénératif dans les projets urbains sur le territoire français.
DES PROJETS ENCORE LIMITÉS EN NOMBRE ET EN QUALITÉ
Bien que conceptualisée il y a une trentaine d’années de l’autre côté de l’Atlantique, la réflexion théorique et la mise en pratique de l’urbanisme régénératif en France reste limitée. Sur le plan académique, on constate un effort de structuration récent : en novembre 2021, la publication Le Projet urbain régénératif : un concept en émergence dans la pratique de l’urbanisme, d’Eduardo Blanco, Kalina Raskin et Philippe Clergeau, a tenté d’identifier les cinq principes théoriques d’un projet urbain régénératif et de proposer une définition du terme. Il existe des projets régénératifs mais ils restent peu nombreux et vont rarement jusqu’au bout de la démarche préconisée. Cette pratique peine donc à se généraliser.

Un grand-père et ses petits enfants jardinent © Pexels
L’article revient également sur les raisons qui expliquent les difficultés de développement de l’urbanisme régénératif en France. D’abord, le concept, d’origine américaine, s’est développé principalement dans le milieu anglo-saxon, ce qui a limité sa diffusion en Europe. Ensuite, les outils disponibles pour le mettre en œuvre, comme le Living Building Challenge[3] ou le LENSES, restent insuffisants car ils sont trop centrés sur l’échelle du bâtiment, exigent une réduction d’impacts jugée trop faible, et n’engendrent pas des effets réels sur le long terme. Enfin, ils ne sont pas suffisants pour évaluer et suivre les impacts positifs des projets urbains sur la société et les écosystèmes, ce qui fragilise leur légitimité et freine leur adoption à plus grande échelle, ralentissant ainsi la généralisation de l’urbanisme régénératif.
Toutefois, certains projets se déclarant régénératifs, méritent d’être étudiés avec attention. A Brest, la municipalité a engagé un programme de régénération urbaine des espaces publics du centre-ville, qui devrait voir le jour en 2032. Le projet Siamorphose, accompagné par l’Etat dans le cadre de l’appel à manifestation d’intérêt France 2030 « Démonstrateurs de la ville durable » concerne deux quartiers pilotes . L’objectif est de développer des zones urbaines résilientes, reposant sur l’économie circulaire, tant pendant leur construction qu’après la livraison du projet, et neutres en carbone grâce à des bâtiments énergétiquement performants. Sur le plan écologique, la désimperméabilisation et la végétalisation de 1 650 m² de cœurs d’îlots participent à la restitution de fonctions écosystémiques du tissu urbain. La récupération des eaux pluviales, la gestion partagée des biodéchets et le raccordement aux réseaux de chaleur traduisent une logique de flux cycliques, essentielles dans l’urbanisme régénératif. Enfin, en termes de conception, le projet s’appuie sur une valorisation du bâti existant plutôt que sur la construction neuve.
Le projet de renaturation de Montivilliers, finalisé en 2024, constitue un autre exemple de projet qui tente d’intégrer les principes fondamentaux de l’urbanisme régénératif. En transformant d’anciens terrains privés dégradés, dans lesquels se trouvent des constructions non déclarées, en un parc naturel ouvert au public, le projet ne fait pas que créer un espace vert : il permet de restituer au sol ses fonctions écosystémiques. De plus, le choix d’intervenir sur une zone classée en rouge du plan de prévention du risque inondation (PPRI)[4] est particulièrement significatif. En effet, ici, les concepteurs du projet n’ont pas cherché à maîtriser le risque par des infrastructures techniques mais en laissant le territoire retrouver sa capacité naturelle d’absorption et de régulation des eaux.
Ces deux projets témoignent d’une volonté réelle d’ancrer les projets d’aménagements du territoire en France dans une logique régénérative, mais sont toutefois incomplets au regard des principes fondamentaux de l’urbanisme régénératif. Tout d’abord, ils ne s’appuient pas sur un diagnostic approfondi de l’écosystème local. De plus, ils ne définissent pas d’indicateurs permettant de mesurer et de suivre sur le temps long les impacts positifs sur les écosystèmes territoriaux dans lesquels prennent place les projets. Ces conditions sont pourtant essentielles pour distinguer un projet véritablement régénératif d’un projet durable plus classique. Enfin, la dimension participative reste centrée sur des enjeux techniques et financiers et ne traduit pas un engagement communautaire, contrairement à ce que requiert la démarche régénérative. Par ailleurs, ces manques ne sont pas seulement propres à ces deux projets. Ils révèlent l’absence, en France, des conditions structurelles nécessaires à la généralisation de l’urbanisme régénératif : des cadres méthodologiques adaptés, des outils de mesure des impacts, mais également un renouvellement de la culture professionnelle dans le champ de la fabrique urbaine.
QUELLES SOLUTIONS POUR UNE GÉNÉRALISATION DE LA PRATIQUE ?
La généralisation de l’urbanisme régénératif en France suppose d’agir simultanément sur trois axes :
- les outils et méthodes
- le cadre institutionnel et réglementaire
- la formation des professionnels.
Sur le plan méthodologique, Clergeau, Raskin et Blanco, dans leur article de 2021, mettent en avant trois conditions indispensables sur le plan opérationnel :
- généraliser une lecture systémique du territoire pour comprendre les relations entre ses dimensions écologiques, sociales et économiques, en s’appuyant sur des diagnostics socio-écologiques et l’usage d’indicateurs écologiques ;
- développer un processus participatif où les acteurs locaux sont mobilisés dans les phases de diagnostic et de création ;
- et instaurer un processus continu de gestion et d’évaluation, la régénération et les impacts n’étant pas observables à la livraison du projet, mais dans le temps.
Ces trois conditions restent aujourd’hui largement absentes des pratiques françaises, car il n’existe pas d’outils standardisés et accessibles pour les maîtres d’ouvrage. Les développer constitue donc une piste essentielle à explorer.

Un jardin communautaire urbain dynamique, avec de la verdure et des allées, qui embellit la vie citadine © Pexels
Sur le plan institutionnel et réglementaire, la loi Climat et Résilience de 2021 impose de réinventer de nouveaux modèles d’aménagement urbain favorisant une résilience du territoire. En effet, la nécessité de réduire le rythme d’artificialisation des sols pour atteindre une artificialisation nette de zéro en 2050 peut constituer une opportunité pour faire émerger des approches régénératives, à condition que les documents d’urbanisme intègrent de façon systématique, des exigences de diagnostic écologique et de suivi des impacts sur le long terme, ce qu’ils ne font pas encore.
Enfin, il apparaît nécessaire de former les professionnels du champ de la fabrique urbaine à cette nouvelle approche de l’urbanisme. Certaines initiatives récentes témoignent d’une prise de conscience de la nécessité de développer des projets urbains ayant une contribution positive au territoire. Par exemple, en 2025, le Cerema Normandie-Centre et CY École de Design ont engagé un projet exploratoire à Argentan avec des étudiants pour proposer des scénarios prospectifs d’urbanisme régénératif inspirés du biomimétisme, dans le cadre du Living Lab Clim’adapt Normandie Lab. Toutefois, cette initiative reste encore isolée. S’il en existe d’autres, elles sont rares et ne touchent donc qu’une petite part des professionnels. Une transformation plus profonde des cultures professionnelles incluant les architectes, les urbanistes, les paysagistes, et les maîtres d’ouvrage, semble essentielle pour que l’urbanisme régénératif devienne une pratique généralisée et ait un impact réel sur la résilience de nos territoires.
[1] Agence de Développement et d’Urbanisme de l’Agglomération Strasbourgeoise
[2] Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement
[3] Le Living Building Challenge est une certification internationale des bâtiments durables créé par l’International Living Future Institute qui le définit comme une philosophie, un outil de plaidoyer et un programme de certification constituant la mesure la plus avancée de la durabilité dans l’environnement bâti
[4] Le Plan de Prévention du Risque Inondation (PPRI) est un document qui réglemente l’urbanisation dans les zones soumises aux risques d’inondation. La zone rouge correspond aux secteurs les plus exposés aux inondations.