Le biorégionalisme face à la facture entre urbain et rural

24 Avr 2026 | Lecture 3 min

L’opposition entre nature et ville apparaît dès l’Antiquité et traverse l’histoire de la pensée occidentale. La célèbre peinture American Gothic de Grant Wood (1930) illustre parfaitement cette fracture : le peintre souhaitait représenter, par une expression stoïque, la résilience des fermiers ruraux, tandis que le public urbain y a vu une critique satirique de l’éloignement de la vie rurale par rapport à l’idéalisme urbain. Ces deux points de vue, l’idéalisation de la vie rurale ou urbaine, ont continué à incarner des modes de vie et des aspirations souvent contradictoires.

American Gothic (1930) de Grant Wood Wikimedia Commons.

À la fin du XIXe siècle, un mouvement anti-urbain se formalise, se traduisant par un rejet radical de la ville. Ce discours puise ses racines dans le romantisme, qui valorise la nature dans sa forme supposée pure : un espace à admirer, ressentir et célébrer. L’anti-urbanisme s’inscrit alors dans une aspiration à préserver la nature, à vivre en harmonie avec elle, à revenir à une forme de simplicité. Cette critique de la ville resurgira à plusieurs moments clés du développement urbain.

Dans les années 1920, le mode de vie des roaring twenties, marqué par la consommation de masse, l’essor de l’automobile, des équipements ménagers et des loisirs, s’inscrit dans le décor d’une ville en expansion permanente, vibrante et productive. Mais la Grande Dépression révèle brutalement les failles du modèle urbain : précarité, invisibilisation de la condition ouvrière et fractures sociales. En parallèle, les territoires ruraux sont investis d’une image d’authenticité et d’appartenance idéalisée, rapidement récupérée par les idéologies fascistes de l’époque. Cette division urbain-rural continue aujourd’hui d’alimenter les débats politiques, notamment en France.

Dans les années 1970, face à la poursuite de la croissance urbaine et à la montée des préoccupations environnementales, la recherche d’alternatives à l’urbanisation ressurgit. Le discours évolue : il ne s’agit plus seulement de critiquer la ville, mais de repenser les interdépendances entre systèmes urbains et milieux naturels. C’est dans ce contexte qu’émerge le concept de biorégion, qui propose de concevoir et de planifier les territoires non plus à partir de limites administratives, mais à partir de continuités écologiques qui structurent réellement les conditions d’habitabilité. Mais le biorégionalisme va plus loin que la simple délimitation physique, il considère les sociétés humaines comme partie intégrante des écosystèmes.

Comme l’explique Peter Berg (1998), un des penseurs fondateurs :
« Le biorégionalisme inclut les êtres humains comme une espèce parmi les autres dans l’interaction avec les caractéristiques naturelles. Il promeut une attitude d’habitation où les humains s’adaptent de manière appropriée aux caractéristiques naturelles de leur biorégion. »*

Longtemps cantonnée aux marges militantes de l’écologie politique, la notion de biorégion suscite aujourd’hui un regain d’intérêt dans les milieux de l’aménagement et des politiques territoriales. Face aux crises climatiques, hydriques, alimentaires et énergétiques, une question devient centrale : nos outils de planification, sont-ils réellement adaptés aux réalités écologiques qui structurent nos territoires ?

Voir le territoire autrement : la cartographie des interdépendances

La première tentative structurée de mise en œuvre du concept de biorégion émerge dans les années 1970 avec la biorégion de Cascadia, dessinée pour la première fois par David McCloskey, professeur de sociologie et d’écologie à l’Université de Seattle. Située entre le nord-ouest des États-Unis et le sud-ouest du Canada, Cascadia propose de définir le territoire à partir de ses bassins-versants, de ses chaînes montagneuses et de ses continuités forestières plutôt qu’à partir des frontières étatiques.
Cette approche ne se limite pas à redessiner des cartes : elle appelle à organiser les coopérations économiques, énergétiques et alimentaires à l’échelle des écosystèmes. L’objectif est de renforcer l’autonomie régionale en réancrant les flux dans les capacités écologiques locales et en favorisant des formes de gouvernance adaptées aux réalités biophysiques du territoire.

Dans cette perspective, les villes ne sont plus envisagées comme des entités autonomes, mais comme des nœuds au sein de systèmes territoriaux plus vastes, dépendants de ressources situées bien au-delà de leurs limites. Il permet de dépasser l’idée de territoire servant et servi et de les comprendre comme un soutien pour les besoins alimentaires, hydriques et énergétiques de l’un et l’autre. Et ne pas diviser les espaces par fonctions.

                   La carte de Cascadia. © Wikimedia Commons

L’Institut Momentum a ainsi réalisé un travail prospectif sur l’Île-de-France envisagée comme une biorégion à l’horizon 2050. Inspiré des Parcs naturels régionaux existants, l’étude superpose cours d’eau, plateaux et plaines pour proposer un nouveau découpage du territoire qui répond à la commande initiale de réduire la dépendance à la voiture. L’approche systémique relie directement alimentation et mobilité, et montre comment repenser les lieux de vie et de travail en cohérence avec le territoire. La proposition inclut une décroissance forte : diviser par trois la population de l’Île-de-France, la ruralisation des paysages, et la création de vastes horizons maraîchers pour aller vers l’autonomie régionale.

À l’échelle nationale, la considération du système hydraulique apparaît comme le point de vue écosystémique le plus pertinent pour appliquer l’approche biorégionale. En analysant le réseau hydraulique, L’étude du bassin-versant du Gouët montre les voies d’adaptation et de transition des pratiques agricoles d’une ville moyenne comme Saint-Brieuc. La qualité de l’eau potable, la gestion des pollutions diffuses et le phénomène des marées vertes illustrent concrètement la continuité entre décisions rurales et impacts urbains. La biorégion devient un outil de diagnostic territorial : elle rend visibles des chaînes de causalité souvent fragmentées entre services administratifs distincts.

Contester et transformer : l’action citoyenne biorégionale

Si l’objectif est que les acteurs de la fabrique urbaine puissent s’approprier l’approche biorégionale, celle-ci reste également un outil de contestation et de projection porté par des collectifs citoyens.

Le site du Triangle de Gonesse avec la population la plus précaire de l’île de france est destiner à être urbaniser afin de devenir la « locomotive » économique de la ZAC méga-complexe, Europacity, mêlant équipements commerciaux, de loisir et de tourisme d’affaires. Alors que ce projet profiterait peu aux habitants, avec des militants écologistes, des alliances se créée avec des agriculteurs locaux mais également des architectes, urbanistes, experts du monde de l’aménagement, ils s’oppose au projet pour maintenir la fonction agricole du territoire. Le maitre d’ouvrage propose alors la création d’une ferme urbaine mais ceci reste symbolique pour les contestataire qui propose alors une alternative venant du bas – le projet CARMA. Le projet CARMA vise à créer un réseau d’initiatives agro-écologiques à l’échelle francilienne et atteindre une cohésion ville-agriculture en créant un réseau d’équipements complémentaires de transformation alimentaire, de lieux de formation, etc. dans les communes alentour, s’inscrivant pleinement dans une logique biorégionale. Le collectif CARMA va arriver à porter le projet plus haut en l’intégrant dans le système institutionnelle de l’aménagement. Ils vont soumettre une parie du site au concours « Inventons la Métropole du Grand Paris » (IMGP)

Triangle de Gonesse vu du chemin de la Justice vers le Nord-Est. © Wikimedia Commons

Le site du Triangle de Gonesse, situé dans un territoire comptant parmi les plus précaires d’Île-de-France, était destiné à être urbanisé pour devenir une « locomotive » économique avec la création d’un méga-complexe nommé EuropaCity, mêlant équipements commerciaux, loisirs et tourisme d’affaires. Alors que ce projet promettait des retombées économiques limitées pour les habitants locaux, une mobilisation s’organise. Des militants écologistes nouent des alliances avec des agriculteurs, mais aussi avec des architectes, urbanistes et experts de l’aménagement, afin de défendre le maintien de la fonction agricole du site.

Face à la contestation, le maître d’ouvrage avance l’idée d’une ferme urbaine. Pour les opposants, cette proposition reste toutefois largement symbolique. Ils élaborent alors le projet CARMA, une alternative issue du terrain. Ce projet vise à structurer un réseau d’initiatives agroécologiques à l’échelle francilienne et à retisser une cohésion entre ville et agriculture, en développant des équipements complémentaires de transformation alimentaire et des lieux de formation. Le projet considère le foncier agricole comme une ressource stratégique pour l’autonomie alimentaire et la résilience écologique francilienne, s’inscrivant pleinement dans une logique biorégionale.

Le collectif CARMA parvient progressivement à faire monter le projet en puissance en l’inscrivant dans les dispositifs institutionnels de l’aménagement. Une partie du site est ainsi soumise au concours Inventons la Métropole du Grand Paris (IMGP), traduisant une stratégie d’infiltration et de transformation du système depuis l’intérieur.
Enfin, le collectif Archipel du Vivant tente de consolider en réseau les initiatives alternatives locales pour impulser une dynamique biorégionale. Ils proposent un MOOC, des fiches pédagogiques et une médiathèque recensant podcasts, films et ouvrages qui présentent des alternatives pour une société résiliente et plus connectée à la Terre.

La biorégion ne propose pas un modèle clé en main, ni un retour idéalisé au local. Elle offre un cadre de lecture opérationnel pour réarticuler écologie, économie et gouvernance territoriale à partir des conditions matérielles d’habitabilité. En rendant visibles les interdépendances entre métropoles et territoires ruraux, elle permet de dépasser la fracture urbain-rural non par la rhétorique, mais par le projet. Pour les promoteurs, aménageurs et élus, l’enjeu n’est pas de redessiner les frontières administratives, mais d’intégrer ces continuités écologiques dans les stratégies foncières, alimentaires, hydriques et énergétiques.

LDV Studio Urbain
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