Faire toit commun à Hérouville

21 Avr 2026 | Lecture 3 min

« Ce qui est prôné, c’est la coexistence environnementale entre des catégories sociales différentes (…) C’est par homogénéisation du contenu social de l’espace physique qu’on éviterait la fragmentation sociale. » Voici la définition de la mixité sociale en France, selon Gérard Baudin, sociologue et chercheur au CNRS. À Hérouville-Saint-Clair, ville du Calvados bâtie sur ce principe fondateur, la précarité gagne du terrain, fragilisant les dynamiques sociales en place. Face à ce constat, le designer Jaouen Deroche a imaginé Territoire culturel, un dispositif souple et malin qui s’insère naturellement dans les infrastructures existantes.

Une ville pensée pour rassembler

L’Observatoire des inégalités a classé la ville d’Hérouville-Saint-Clair comme étant la plus pauvre de la région Calvados.

Les chiffres parlent : paupérisation progressive, fragilisation des quartiers prioritaires et raréfaction des lieux de rencontre. « Si l’on prend les chiffres dans le détail, à Hérouville-Saint-Clair, cela représente 4 887 personnes en situation de pauvreté (…) avec un revenu égal ou inférieur à 921 €. »

Il semble que cette ville, pensée pour rassembler, ait peu à peu appris à séparer. Car la mixité ne se décrète pas. Elle ne s’incarne pas dans un pourcentage de logements sociaux ni dans une promesse d’attractivité : elle prend vie dans un côtoiement possible des uns et des autres.

Territoire culturel, étude de terrain, Jaouen Deroche © City Design Lab, L’École de design Nantes Atlantique

Quand l’habitat ne suffit plus

Les diagnostics territoriaux sont clairs : une apparente mixité résidentielle peut en réalité dissimuler une ségrégation d’usages. À Hérouville, les quartiers et le centre-ville restent éloignés géographiquement, mais aussi symboliquement.

Les enquêtes qualitatives, issues des travaux de recherche conduits par le designer Jaouen Deroche, le révèlent clairement. Les citoyens disent de leurs espaces publics :

« C’est un peu déconnecté du mode de vie des habitants »,
« C’est perçu comme réservé à une bourgeoisie intellectuelle ».

Ces espaces communs deviennent alors des filtres sociaux  : la rupture sociologique se matérialise à travers les choix architecturaux opérés, leur programmation urbaine et leurs codes implicites.

Par exemple, le tramway, censé relier les uns et les autres en ville, finit par tracer des lignes de ruptures invisibles entre les quartiers et les citoyens.

Hérouville-Saint-Clair © Claire Geisen

Le centre-ville, au lieu d’être un cœur battant riche et pluriel, fait office de belle vitrine. Or, les données recueillies auprès d’un panel de 63 habitants sont sans ambiguïté : ce qui favorise le côtoiement n’est ni l’exceptionnel ni le monumental. Ce sont des qualités simples, mesurables et reproductibles :

  • un lieu sécurisé,
  • un point de passage identifiable,
  • une accessibilité totale et inconditionnelle,
  • une ambiance conviviale,
  • une dimension culturelle non “intimidante”.

1 – La terrasse culturelle

Lieu fédérateur installé en cœur de ville, place François-Mitterrand, la terrasse culturelle métamorphose une place minérale délaissée en espace vivant et convivial.

Territoire culturel, le car culturel, Jaouen Deroche © City Design Lab, L’École de design Nantes Atlantique

 

D’un point de vue technique, elle repose sur un principe simple : il s’agit de multiplier les micro-usages permanents. On y trouvera donc des jeux urbains, une terrasse accueillante, du prêt de matériel culturel et sportif (raquettes, ping-pong) et enfin, un point d’information.

La terrasse se transforme en halte vivifiante, en espace de “pause” où les enfants viennent jouer, leurs parents, prendre un café, discuter avec leurs voisins ou s’installer pour lire.

2 – Le bar culturel

Situé Place de l’Europe, non loin du centre culturel, ce dispositif accompagne les dynamiques existantes – notamment le marché hebdomadaire. Temporaire et mobile, le bar culturel prolonge dans le temps le fourmillement de ce rendez-vous  de quartier. C’est le type de lieu qui “donne envie de rester” : on y déguste de bons petits plats, on s’y réchauffe avec un café revigorant ou on feuillette un magazine sur une terrasse posée à fleur de pelouse.

Il réduit aussi la rupture symbolique entre un événement fédérateur et une place laissée totalement vacante dans les heures qui suivent. Ici, la technique employée est celle de la migration d’usages : il s’agit de déplacer sans dénaturer les usages ou encore activer sans imposer.

Territoire culturel, le toit commun, Jaouen Deroche © City Design Lab, L’École de design Nantes Atlantique

3 – Le toit commun

Les toits sont des espaces hors du quotidien, affranchis des logiques habituelles de contrôle social. En hauteur, les vues se partagent, les hiérarchies s’aplanissent et les relations sociales prennent de la hauteur.

 

Bien que techniquement contraint (horaires limités, jauge, surveillance, accès sécurisé), le toit n’en demeure pas moins un puissant levier symbolique. Le lieu devient un tampon social, un espace neutre où l’on observe avant de juger.

C’est ainsi que le designer a imaginé ce troisième espace : un espace neutre et inclusif où l’on s’arrête pour une pause gourmande, une visite d’exposition temporaire ou une contemplation vertigineuse de la ville offerte par le toit commun.

Les intérêts de la SCIC

Ce projet bénéficierait d’un modèle économique en SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif) garantissant ainsi une gouvernance partagée entre collectivités, bailleurs sociaux, associations, habitants et équipes techniques. Les bénéfices générés par les prestations seraient donc réinvestis dans le projet. Ce modèle de SCIC assure à la fois un ancrage local, une cohérence d’intérêt général et une capacité à répondre à des marchés publics.

Sur le plan opérationnel, le projet s’appuie sur une assistance à maîtrise d’usage structurée : diagnostics d’usages, captation de données, ateliers participatifs et évaluation continue. L’usage n’est pas une intuition, il constitue le socle robuste du projet.

Construire des lieux qui réparent

Et si la ville pouvait réparer les liens sociaux grâce à des lieux qui autorisent ? Autorisent à rester. Autorisent à s’amuser. Autorisent à ne rien consommer.

À Hérouville-Saint-Clair, le Territoire culturel ne promet pas une mixité idéale, mais il crée les conditions de son émergence. Il ne gomme pas les différences sociales, mais il les rend co-présentes, visibles et partageables.

Aujourd’hui, les acteurs de l’immobilier et de l’aménagement l’ont compris : il ne s’agit plus seulement de produire des mètres carrés, mais de produire des situations. Des situations où la ville cesse d’être un décor et redevient une expérience commune. Des situations où l’attention portée aux usages ordinaires bâtit, aujourd’hui, l’avenir des territoires.

L'École de design Nantes Atlantique
+ 215 autres articles

Articles sur le même thème

Réagissez sur le sujet

Les Champs obligatoires sont indiqués avec *

 


Connexion
Inscription
  • Vous avez déjà un compte identifiez-vous
  • Mot de passe oublié ?
  • Vous n'avez pas de compte, créez le ici
  • * Champs obligatoires
  • Max 200ko / Min 100x100px
    choisir