Los Angeles, la route et le décor : la ville dans le cinéma de Quentin Tarantino

Name a more iconic duo - Pulp Fiction
2 Déc 2019 | Lecture 7 minutes

Nous poursuivons notre exploration du traitement de la ville par différent·e·s cinéastes. Après Wes Anderson et Céline Sciamma, c’est au tour de Quentin Tarantino, qui, avec Once Upon A Time In Hollywood, sorti en août dernier, nous livré son dixième long métrage[1].

Doit-on encore présenter Quentin Tarantino ? Scénariste, (mauvais) acteur et surtout réalisateur angeleno, il a pris ses marques dans le paysage cinématographique international dès son premier long métrage, Reservoir Dogs, en 1992. Ses marques de fabrique sont nombreuses : obsession pour la pop culture, narration non linéaire, violence esthétisée, un casting récurrent[2] et une bande son aux petits oignons. Fasciné par le récit et le souci du détail, le réalisateur puise, emprunte et copie ses prédécesseurs : un film de Tarantino copiera des éléments de structure à Akira Kurosawa, des bouts de décor à John Ford, des extraits musicaux à Sergio Leone, dans un grand melting pot cinématographique pourtant cohérent au final. C’est pourquoi l’utilisation de la ville est également essentielle dans sa filmographie.

Tarantino_Big trouble in a big city - Kill Bill Vol 1

Big trouble in a big city – Kill Bill Vol 1

L’obsession du détail

La ville sert d’abord à placer l’action, à lui donner un cadre. En un clin d’oeil, les spectateur·trice·s peuvent, grâce au décor, reconnaître le lieu du récit, même vaguement : un saloon nous transporte dans les Etats-Unis du XIXe siècle (Django Unchained) ; une skyline illuminées de néons et d’inscriptions en hiragana nous met dans le bain de la métropole nippone (Kill Bill Vol. 1). Mais la ville et ses objets urbains peuvent également servir à troubler les pistes : qui peut localiser géographiquement et chronologiquement le premier acte de Death Proof ?

 

Tarantino_2_Quelque part dans la suburbia américaine, quoi. Kill Bill Vol. 1

Quelque part dans la suburbia américaine, quoi.
Kill Bill Vol. 1

Malgré tout, Quentin Tarantino reste précis dans ses choix de décors. Cette rigueur touche donc les lieux, qu’il faut toujours nommer, verbalement, mais aussi visuellement, alors même que l’information n’est finalement – a priori – pas nécessaire. Cependant, ce marqueur visuel ajoute un composant à notre compréhension de l’intrigue. Car, évidemment, tous les éléments ont un sens. Si on nous précise au début de Kill Bill Vol. 1 que Vernita Green vit à Pasadena, en Californie, c’est pour jouer sur le paradoxe entre sa vie présente de femme au foyer tranquille, et sa vie passée de tueuse à gages. Et si le mot “Mississippi” traverse lentement l’écran de Django Unchained au début de son troisième acte, c’est pour insister sur le fait que Django Freeman et le Dr Schultz arrivent dans un territoire qui risque de leur être plus hostile que ceux qu’ils ont traversé jusqu’ici.

Terre pas accueillante en vue - Django Unchained

Terre pas accueillante en vue – Django Unchained

Cette obsession connaît sa traduction la plus significative dans l’utilisation récurrente de la cartographie dans la filmographie du cinéaste. Elle est bien sûr utilisée dans Inglorious Basterds, film se déroulant dans un contexte de guerre[3]. Mais elle est aussi présente dans Kill Bill Vol. 1, pour localiser l’archipel d’Okinawa, peu connu du grand public à l’époque.

Nadine is the new Nanteuil-le-Haudouin dans l’Oise - Inglorious Basterds

Nadine is the new Nanteuil-le-Haudouin dans l’Oise – Inglorious Basterds

Tout pour Los Angeles

Mais si Quentin Tarantino nous fait voyager dans ses films (et on reviendra sur ce point plus tard dans l’article), il reste attaché à une ville en particulier : Los Angeles. C’est là qu’il a été pour l’essentiel élevé, et qu’il a développé sa fascination pour le cinéma[4]. Cette ville, son architecture, son urbanisme laissant une large place aux autoroutes intra-urbaines (et aux voitures) ont influencé et influencent toujours son cinéma. Quatre de ses films s’y déroulent.

Car la cité des anges est le cadre parfait pour du bon cinéma. Historiquement, les concurrents du premier studio de cinéma de l’Histoire, établi par Thomas Edison dans le New Jersey, ont opté pour la Californie, pour ses décors naturels variés et son taux d’ensoleillement élevé. C’est ainsi qu’est né Hollywood, objet du dernier film en date de Quentin Tarantino, Once Upon A Time In Hollywood. On traîne dans les studios, on croise quelques célébrités de l’époque lors de fêtes dantesques sur les hauteurs de la ville tentaculaire, on empreinte la sinistre Cielo Drive… Mais surtout, contrairement à ses autres films angelenos, avares en monuments et points de repère notables, le décor de Once Upon A Time… est truffé de références au Los Angeles de 1969, avec différents cinémas et restaurants iconiques de l’époque. Le réalisateur va plus loin dans l’immersion en diffusant régulièrement des spots tirés des radios émettant dans le sud de la Californie à cette époque.

Un authentique bord de route -  Once Upon A Time In Hollywood

Un authentique bord de route –  Once Upon A Time In Hollywood

Cela ne veut pas dire que le Los Angeles de ses trois premiers films est factice. Mais il est moins clinquant que ce à quoi la ville ressemblait alors que l’âge d’or d’Hollywood touchait à sa fin. Surtout, il est beaucoup plus criminalisé. Car en tant que hub international, LA est aussi une cible de choix pour le crime organisé en tout genre. C’est donc le cadre parfait pour les films de gangsters. Des mafieux italo-américains de Reservoir Dogs au groupe criminel international mené par Marsellus Wallace dans Pulp Fiction, en passant par Ordell Robbie, malfrat à la petite semaine dans Jackie Brown, on trouve toutes les variations d’interlope dans le cinéma tarantinesque. Mais Los Angeles n’est pas le seul centre du monde. Aussi, pour explorer ses autres obsessions, le réalisateur a dû s’aventurer dans d’autres territoires.

Du Street Art comme on en fait plus - Reservoir Dogs

Du Street Art comme on en fait plus – Reservoir Dogs

La route et le besoin d’évasion

Car Quentin Tarantino nous fait voyager dans ses films. Le Japon, donc (Okinawa et Tokyo) dans Kill Bill Vol. 1, la Chine et le Mexique dans Kill Bill Vol. 2, la France occupée (à la campagne en 1941, puis à Paris en 1944) dans Inglorious Basterds, la Wyoming post guerre de Sécession dans The Hateful Eight, le sud esclavagiste dans Django Unchained. En cela, il entretient une des légendes américaines de l’évasion, la fuite en avant, le mouvement, symbolisé par le mythe du front pionnier et de la Destinée manifeste. Les personnages des films de Quentin Tarantino bougent beaucoup. C’est pour ça que la route est omniprésente dans ses films.

 

Vous avez dit Road movie ? - Kill Bill Vol. 2

Vous avez dit Road movie ? – Kill Bill Vol. 2

Cette route a de multiples sens. Elle symbolise la liberté d’Elle Driver dans Kill Bill Vol. 2, satisfaite d’avoir éliminé sa rivale, fonçant, cheveux au vent, vers l’horizon texan ouvert (mais en réalité obstrué par les montagnes). Pour Mr. Pink dans Reservoir Dogs, c’est un espoir de s’en sortir après un braquage plus ou moins réussi. C’est un terrain de jeu macabre pour le terrifiant Mike dans Death Proof. Elle crée le chaos lorsqu’elle est mal entretenue, comme lors du malheureux accident de gâchette dont le pauvre Marvin fait les frais dans Pulp Fiction. Et la route est paradoxalement une impasse, bloquée par la neige, dans The Hateful Eight.

Creuser la route dans le paysage enneigé - The Hateful Eight

Creuser la route dans le paysage enneigé – The Hateful Eight

La route se pose en medium : elle relie, et provoque l’action. Mais ça n’est pas elle qui crée le mouvement. Ce qui crée le mouvement, c’est la voiture, autre élément essentiel de la mythologie américaine. L’automobile est partout dans le cinéma de Quentin Tarantino, quand le contexte historique le permet, évidemment[5].

Name a more iconic duo - Pulp Fiction

Name a more iconic duo – Pulp Fiction

La voiture représente une Amérique qui réussit, celle des cinémas en plein air comme le drive-in de Van Nuys aperçu dans Once Upon A Time In Hollywood, ou des diners nostalgiques des années 1950, dans Pulp Fiction. Dans Death Proof, elle devient personnage ou arme et crée des scènes au suspense et à la tension intenses.

Poursuite macabre - Death Proof

Poursuite macabre – Death Proof

Mais toutes ces scènes de voiture peuvent aussi être vues comme le symbole d’une Amérique sur le déclin. Elles sont malmenées et s’arrêtent brutalement sur différents piétons dans Reservoir Dogs et Pulp Fiction, stoppant leur mouvement vers l’avant. Elles sont brutalisées et volontairement cabossées dans Death Proof. Et elles permettent de mettre en parallèle réussite et échec sociaux des deux protagonistes de Once Upon A Time In Hollywood, comme pour montrer que l’ascenseur social est en panne : Rick Dalton possède une superbe Coupe De Ville, là où son acolyte Cliff Booth pilote une Karmann Ghia un peu fatiguée (mais qui en garde tout de même sous le capot).

Ne reste plus qu’une seule solution pour échapper au naufrage des Etats-Unis : s’évader, tel un personnage tragique sorti d’un roman de Zola. C’est ce que fait Jackie Brown, à la fin de… Jackie Brown, au volant de sa voiture, et au son de Bobby Womack.

L’un des plus beau personnages jamais créés – Jackie Brown

La ville est souvent discrète dans le cinéma de Quentin Tarantino – qui préfère les grands espaces ou a contrario les huis-clos. Mais, comme chaque élément de ses films, elle a un sens plus important qu’il n’y paraît. On ne sait pas vraiment encore où le réalisateur va nous emmener avec son prochain film, ni même s’il y aura un prochain film. Car il l’a annoncé il y a quelques années : il souhaite se retirer de la réalisation à 60 ans (donc dans un peu moins de 4 ans) pour se consacrer à l’écriture.

 

Thomas Hajdukowicz

 

[1] Ou neuvième, si l’on considère que les deux volumes de Kill Bill sont un seul et même film.

[2] Uma Thurman, Michael Madsen, Samuel L. Jackson ou Harvey Keitel parmi tant d’autres ont fait plusieurs apparitions dans les films de Quentin Tarantino.

[3] Et comme l’a dit Yves Lacoste dans sa publication la plus connue – bien qu’obsolète aujourd’hui -, “la géographie, ça sert d’abord à faire la guerre”.

[4] D’abord en tant que spectateur, évidemment, puis comme gérant d’une boutique de location de films. Il rejoint Hollywood à la fin des années 1980. Il devient scénariste en 1990, avant de se lancer pleinement dans la réalisation dès 1992.

[5] Et même là, on peut discuter, puisque Django Unchained et The Hateful Eight, qui se déroulent au XIXe siècle, offrent leurs lots de véhicules hippomobiles.

+ 229 autres articles

Articles sur le même thème

Réagissez sur le sujet

Les Champs obligatoires sont indiqués avec *

 


Connexion
Inscription
  • Vous avez déjà un compte identifiez-vous
  • Mot de passe oublié ?
  • Vous n'avez pas de compte, créez le ici
  • * Champs obligatoires
  • Max 200ko / Min 100x100px
    choisir