Le cœur des personnages en décor : la ville dans le cinéma de Céline Sciamma

Bande de Filles (2014)
6 Nov 2019 | Lecture 5 minutes

Après Wes Anderson, c’est au tour de notre première réalisatrice de passer sous le crible du point de vue urbanistique : Céline Sciamma. Pourquoi s’attarder sur la – pour l’instant – courte[1] filmographie de la cinéaste ? Evidemment à cause de l’actualité : après avoir fasciné Cannes au printemps 2019, où elle a remporté le Prix du Scénario et la Queer Palm, elle recrée la sensation à plus grande échelle cet automne, avec la sortie nationale de Portrait de la Jeune Fille en Feu. Aussi parce que c’est une réalisatrice majeure dans le cinéma français et mondial actuel. Et bien sûr parce que son discours sur la ville et l’espace filmé en général nous semble tout à fait intéressant…

Naissance des Pieuvres

Axe Majeur, Oise, La Défense… la nature et la culture dans un seul plan, dans Naissance des Pieuvres (2006)

Filmer l’Île-de-France

La ville de Céline Sciamma est d’abord francilienne. Originaire de Cergy-Pontoise, formée à Paris[2], elle retranscrit une part du quotidien dans lequel elle a grandit et évolué dans ses films. Naissance des Pieuvres se déroule presque intégralement à Cergy-Pontoise, justement ; Tomboy est filmé à Vaires-sur-Marne ; l’action de Bande de Filles se déroule à Bagnolet, Bobigny, La Défense et Paris.

Bande de Filles (2014)

Bande de Filles (2014)

Sans être représentante de l’office du tourisme de l’Île-de-France, cet attachement premier de Céline Sciamma permet de montrer ce que l’on appelle communément “la banlieue” dans ses diversités, toujours avec une recherche esthétique. On sort des sempiternelles images grises, caméra au point auxquelles ont pu nous habituer tant les reportages sur les quartiers dits “sensibles” que les films traitant de ces mêmes quartiers, comme La Haine ou L’Esquive. Et on (re)découvre une Île-de-France harmonieuse dans ses formes, symétriques avec les Douze Colonnes que l’on voit dans Naissance des Pieuvres par exemple, ou colorée dans Bande de Filles. La Petite Couronne sait aussi se montrer verte devant la caméra de la réalisatrice, dans Tomboy où l’on joue en forêt et sur des plans d’eau, mais aussi dans Naissance des Pieuvres où les résidences pavillonnaires de Cergy-Pontoise apparaissent bien végétalisées.

Naissance des Pieuvres (2007)

Naissance des Pieuvres (2007)

La ville comme support de récit

Mais à quoi cela sert-il de mettre en scène cette banlieue ? Eh bien pour les mêmes raisons invoquées dans les articles précédents (et certainement également ceux à venir) de cette série : pour soutenir le récit du film. Dans les trois premiers films de Céline Sciamma, le choix de la banlieue (espace peu excitant dans un imaginaire collectif un peu daté), permet d’ancrer l’action dans une réalité concrète et de donner un contexte socio-culturel supplémentaire. Les quartiers montrés dans Naissance des Pieuvres et Tomboy inspirent une classe moyenne globalement tranquille. Ils contrastent avec ceux de Bande de Filles, qui dans un premier temps vont nous rappeler, spectateur·trice·s, aux reportages racoleurs sur les “quartiers sensibles”.

Tomboy (2011)

Tomboy (2011)

Mais la ville, le décor plus généralement, est également un marqueur de sens. Elle peut marquer une transition, comme le passage à travers le grillage dans Tomboy, qui renvoie à Alice au Pays des Merveilles, et donc à la transformation de Laure en Mickaël. Le déplacement ajoute même un sens symbolique au récit. Dans Naissance des Pieuvres et Bande de Filles, lorsque les protagonistes prennent les transports en commun, elles tournent le dos à la direction dans laquelle le RER se déplace, comme pour marquer une résistance[3].

Bande de Filles (2014)

Bande de Filles (2014)

Surtout, la ville retranscrit l’état d’esprit des personnages. Ce sont les grands espaces de La Défense dégagés sur des cieux ensoleillés dans Bande de Filles, alors que tout semble sourire pour Marieme – en opposition aux barres d’immeubles qui semblent enfermer les personnages dans la cité. C’est le terrain de foot ouvert de Tomboy, où tout est possible pour Laure/Mickaël. Et évidemment, c’est l’île de Portrait de la Jeune Fille en Feu, qui isole les héroïnes. On est dans un huis clos physique et psychologique : coupées du monde, elles vont pouvoir se redécouvrir et vivre, le temps de quelques semaines, en marge de la société.

Portrait de la Jeune Fille en Feu (2019)

Portrait de la Jeune Fille en Feu (2019)

En outre, dans le quatrième long métrage de Céline Sciamma, le sentiment d’isolement s’exprime au delà du simple niveau géographique de l’île. Ainsi, le manoir où résident Marianne et Héloïse fonctionne comme une île sur l’île, puisque les contacts avec les autres insulaires y sont quasiment inexistants. L’atelier de Marianne, situé dans le manoir, fonctionne également comme un espace secret – pour Héloïse en tout cas. Et le lambrissage de cet atelier, fait de caissons, crée un nouvel isolement formel, encadrant les corps.

Un concept à propos pour un film où la peinture a une place centrale[4]. D’ailleurs, le choix du cadre sert d’abord l’esthétique du film. Tourné en Bretagne – région redoutée par les impressionnistes[5] car impossible à saisir – Portrait de la Jeune Fille en Feu est aussi un hommage à la couleur glaz[6], omniprésente dans le film. Avec ce postulat éminemment pictural, le décor permet au film de se transcender : ce film sur la peinture se transforme, le temps de quelques plans, en tableaux animés qui, à leurs tours, deviennent des tableaux fixes. Rien de tout cela ne serait possible sans ce décor idoine.

 

Portrait de la Jeune Fille en Feu (2019)

Portrait de la Jeune Fille en Feu (2019)

Malgré un style que l’on peut considérer comme minimaliste, centré sur les personnages, la ville du cinéma de Céline Sciamma a une importance non négligeable. Pas tant parce qu’elle serait un personnage elle aussi, mais plutôt parce qu’elle va les soutenir tout au long de l’intrigue – l’urbanisme et le décor reflétant tour à tour un état d’esprit, un moment de narration, un point clé du récit. Portrait de la Jeune Fille en Feu ouvre un nouveau champ d’expérimentation pour la réalisatrice, qui élargit ses univers en dépassant les frontières spatiales comme temporelles de la Petite Couronne du XXIe siècle, qui jusqu’ici accueillait ses films. Il nous tarde de voir  comment son discours sur la ville et les lieux évoluera.

 

Thomas Hajdukowicz

 

[1] A l’heure où nous écrivons cet article, Céline Sciamma a réalisé 4 longs métrages et un court. Elle a également une activité de scénariste, mais c’est bien ses fonctions derrière la caméra qui nous intéressent ici.

[2] Notamment à la prestigieuse Femis, où naît ce qui deviendra Naissance des Pieuvres, scénario d’examen de fin d’études. Le réalisateur Xavier Beauvois a poussé Sciamma à transformer de scénario en long métrage, permettant à la cinéaste de se lancer.

[3] Dans Naissance des Pieuvres, Marie et Floriane se rendent un peu à contre coeur dans une boîte de nuit parisienne. Dans Bande de Filles, Marieme raccompagne sa soeur chez elles et va devoir se confronter aux dysfonctionnements de sa famille.

[4] D’autres aspects de mise en scène renforcent ce sentiment : les poses de profil de l’actrice Noémie Merlant et les jeux de lumières, par exemple. En outre, si la grande peinture classique française de la fin du XVIIIe siècle est au coeur du film, on ne peut s’empêcher de voir dans certains plans des inspirations venues du surréalisme ou du modernisme.

[5] C’est en tout cas ce que confie Olivier Roellinger à Anthony Bourdain dans l’épisode de No Reservation consacré à la Bretagne.

[6] Mot breton qui désigne la couleur de la mer et du ciel. Un mélange de bleu, vert et gris changeant.

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