Le street art est-il devenu un art élitiste ?

17 Sep 2018

Le street art est-il toujours un art dissident ? C’est une question de plus en plus légitime car étant toujours plus institutionnalisé, il est parfois même protégé par des vitres sur certains murs de la ville et source de hausse de prix de l’immobilier. Considéré autrefois comme une pratique déviante, il est devenu un symbole de gentrification et trouve même sa place dans les musées du monde entier. Mais pourtant celui-ci maintient toujours un lien fort avec l’espace public et continue d’ouvrir le dialogue entre art et ville ! Alors est-il devenu un art élitiste ou reste-t-il un art made in “street” ?

De la rue à la galerie !

Graffiti du street-artiste Psychoze dans les années 90

Graffiti du street-artiste Psychoze dans les années 90 ©Psychoze.com

Le français Psychoze, qui a commencé en 1984, fait partie des premiers street-artistes en France. Il est aujourd’hui exposé dans de grandes galeries d’art et musées. Ses œuvres prennent le plus souvent la forme de tags, mais pas uniquement, car il produit également des sculptures. On peut voir à travers cet exemple une certaine reconnaissance du street art qui a pu être critiqué à ses débuts, étant perçu comme une simple dégradation.

Durant les premières décennies, la lutte anti-graffiti consistait essentiellement à l’effacement de ces derniers et l’arrestation des auteurs. Par la suite, face au développement des tags aboutissant parfois au recouvrement de rames de métro entières, une lutte plus massive s’est mise en place et s’est orientée vers le démantèlement de groupes de graffeurs et même jusqu’à la fermeture des médias diffusant des images montrant des tags.

Cependant, même si la dégradation est largement condamnée lors de procès, la justice a régulièrement reconnu le caractère artistique des graffitis. Pour lutter contre, certaines villes vont donc jusqu’à proposer des murs pour les graffeurs enfin de canaliser cette expression culturelle. Mais ce type de démarche est perçue comme une institutionnalisation qui ne correspond pas à l’esprit du street art, alors même qu’aujourd’hui, celui-ci trouve sa place dans les musées, devenant ainsi un courant artistique à part entière.

Une mise en valeur qui peut avoir des effets pervers. Paradoxalement à l’image informelle du street art, souvent associée à l’insalubrité, certaines œuvres peuvent au contraire être des lieux d’attrait et d’intérêt fort. Ainsi, par exemple, l’artiste italien Blu a repeint certaines de ses fresques en noir pour éviter une spéculation par des promoteurs immobiliers autour de ses œuvres, situées dans une friche de Berlin où il avait exposé sa créativité.

L’artiste Blu a effacé ses fresques à Berlin, un hara-kiri artistique pour éviter la privatisation de ses œuvres

L’artiste Blu a effacé ses fresques à Berlin, un hara-kiri artistique pour éviter la privatisation de ses œuvres ©spraymiummagazine.com

Radical mais efficace ! Il faut dire que certains ont pu utiliser comme argument la présence de ses œuvres pour la privatisation ou la commercialisation. Effacer celles-ci était alors un moyen de mettre fin à la gentrification dont elles pouvaient être source, un acte de contestation. Mais ce phénomène spéculatif ne touche pas uniquement les œuvres de Blu. Banksy aussi en a fait les frais ! Certaines de ses œuvres ont pu être arrachées des murs où elles étaient peintes pour être vendues.

Le street-art, un art dans la rue ?

L’art urbain est par définition ouvert à la rue. Il propose un dialogue avec les passants et peut être soumis au risque de la destruction-dégradation. Il n’est donc pas immuable, comme il pourrait l’être dans un musée. Mais sa reconnaissance croissante peut amener certains à essayer de privatiser ou de protéger ces œuvres, par essence éphémères. Ainsi, quelques-unes des œuvres de Banksy, lors de son passage à Paris cet été 2018, ont été immédiatement mise sous protection avec l’installation de vitres en plexiglas, à l’initiative d’un collectif volontaire de galeristes.

Œuvre de Bansky protégée par l’équipe d’une galerie Londonienne.

Œuvre de Bansky protégée par l’équipe d’une galerie Londonienne. ©Artinthegame_gallery

Si l’on peut comprendre la volonté de certains de les protéger, pour notamment les préserver plus longtemps ou même les conserver, il semble néanmoins qu’ôter les œuvres aux aléas de la rue (dégradations avec le temps, ajouts d’autres artistes…) ne soit pas dans l’esprit originel du street art. Dans le cas de Banksy, sa popularité fait de ses œuvres des lieux très rapidement investis par d’autres, du coup ses admirateurs tentent de préserver ses fresques avant leur inévitable destruction.

Une distinction semble donc se faire entre un « style urbain », directement issu et influencé par les techniques, l’esthétique et la pratique du street art, qui se retrouve aujourd’hui dans certaines galeries ou musées, et une pratique du street art purement urbain qui peut être de toutes les formes. Celui-ci se maintient toujours dans la rue et reste donc disponible à tous.

Une partie de ce mouvement semble avoir été acceptée et reconnue par les institutions culturelles et artistiques, mais elle ne reflète pas tout ce que l’on peut entendre par le courant “street art”. Ce mouvement est bien plus qu’un simple style : c’est aussi une contestation, un dialogue, un rapport à la ville qui ne peut pas être représenté dans son entièreté dans les musées ou galeries, puisqu’il doit pouvoir interagir avec la rue.

Avec la mise à disposition de murs par des villes pour les street artistes, la reconnaissance du street art induit une limite floue entre un art interdit ou toléré. Certaines œuvres, pourtant non autorisées, peuvent être laissées dans la rue, selon l’intérêt du public ou des autorités, quand d’autres sont décriées et effacées. On raille les petites signatures ou mots écrits d’un trait sur les murs et l’on encense d’autres réalisations qui sont pourtant leurs sœurs.

Certaines œuvres relèvent même de la commande ou du moins sont attendus par les pouvoirs publics qui organisent des événements autour de l’art urbain. À Boulogne sur Mer, à l’occasion du festival du street art, certains pans de façades ou mobiliers urbains sont laissés aux mains des artistes par la municipalité, pour exprimer leur créativité. Un moyen de maîtriser la production des street artistes. Il ne s’agit alors plus d’un art spontané. Avec cette préparation en amont et l’encadrement des collectivités ou autres acteurs, on observe un changement important quant aux prémices de ce mouvement artistique autrefois clandestin.

Blu repeint une de ses oeuvres à Bologne après qu’un musée est voulu la récupérer

Blu repeint une de ses œuvres à Bologne après qu’un musée ait voulu la récupérer ©spraymiummagazine.com

“A la différence de l’art contemporain élitiste et conceptuel, le street art est accessible et populaire” Nicolas Laugero-Lasserre – source : lexpress.fr

L’art urbain fait se rencontrer deux mondes : celui de l’art élitiste, des musées et galeristes, avec celui de la rue, gratuit, accessible à tous et à toutes, y compris par le monde populaire, mais aussi fragile car potentiellement soumis à la dégradation et à la destruction des autorités.

Des artistes comme Blu ou Invader ont eu plusieurs fois à faire avec la spéculation artistique. Pour Blu à Bologne, dans sa ville natale, où à la suite d’une exposition sur l’art urbain qui avait récupéré ses œuvres dans la rue pour les mettre dans une exposition payante, a préféré effacer l’ensemble de ses peintures des murs de Bologne. Un geste fort pour dénoncer l’appropriation et la monétisation de certaines œuvres censées être laissées dans la rue gratuitement. L’artiste français Invader, qui réalise des mosaïques pixellisées dans le monde entier a régulièrement vu ses œuvres être arrachées pour être revendues, ce qui l’a conduit à s’adapter en réalisant des mosaïques avec des carreaux plus fragiles, difficilement arrachables sans les détruire.

Le street art s’est donc popularisé, diversifié, et de ce fait, des artistes très reconnus ont émergé, entraînant de nouvelles réactions. Si les galeries d’art et les musées ont ouvert leurs portes à des street artistes, qu’ils y portent autant d’intérêt, c’est qu’il s’agit d’artistes, même si leurs œuvres proviennent de la rue. L’aspect urbain du street art, que ce soit pour inscrire son nom, colorer un lieu ou critiquer le pouvoir, est la preuve que la ville est un espace de dialogue social. Le street art restera pluriel et continuera de questionner la rue en interagissant avec elle, se renouvelant ainsi sans cesse, continuant de réinventer nos espaces urbains au quotidien. En espérant que ses adeptes continuent de transgresser les limites pour continuer cette conversation sans fin entre art et rue !

Lumières de la Ville

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