La ville reprend-elle son autonomie ?

5 Juin 2019

Longtemps subordonnée à l’état, la ville semble vouloir couper un à un les cordons politiques et économiques qui la rendent dépendante. Dans un contexte de crise environnementale, cette redistribution des cartes est un changement lourd de sens pour la gestion du territoire. Mais de quelle autonomie s’agit-il vraiment ?

« Le territoire, c’était le passé. » Pierre Calame est un ancien haut fonctionnaire en urbanisme et auteur de plusieurs essais sur le rôle de l’État. Professeur virtuel d’un MOOC sur la gouvernance territoriale, c’est avec ces mots qu’il résume ce que signifie le « territoire » aux balbutiements de la démocratie en France. « C’était toutes ces pesanteurs héritées de la tradition, de la superstition… Tout ce monde de l’ancien régime que la révolution et la modernité avaient vocation à balayer. »

Dans le sillage de la Chine, la Malaisie a décidé d'arrêter de traiter les déchets plastiques et les réexpédie à l'envoyeur qui se retrouvent incapables de les traiter eux-mêmes

Dans le sillage de la Chine, la Malaisie a décidé d’arrêter de traiter les déchets plastiques et les réexpédie à l’envoyeur qui se retrouvent incapables de les traiter eux-mêmes – Fazry Ismail/EPA

La société sans grumeau

Pourquoi revenir aux Lumières et à la révolution pour comprendre la notion d’autonomie ? Pour Pierre Calame, c’est le moment où apparaît ce qu’il appelle une « utopie de la société sans grumeaux », une société homogène, ou l’universel s’impose aux singularités. « La construction de la modernité s’est faite d’une certaine manière sur le modèle de l’universalité de la raison, de l’état et sur le reflux des spécificités locales. Le Roi de France avait ses « bonnes villes » : des villes qui avaient une réalité sociale, politique et économique formidable. Petit à petit, le monde change et le territoire commence à s’estomper au plan politique et même au plan philosophique. » En effet, le projet républicain décide de centraliser le pouvoir dans la capitale et d’imposer le français à l’école. Dans le même temps, la pensée scientifique se détourne de l’étude des milieux pour tenter de produire des lois à valeur universelle.

Selon l’auteur, c’est cette logique « sans grumeaux » qui produit des villes stéréotypées jusqu’à la fin du 20ème siècle. Des villes qui aujourd’hui sont mises en concurrence et qui doivent réaffirmer leurs spécificités pour exister. C’est encore cette logique qui donne naissance aux semences universelles, des super-graines qui peuvent pousser aux quatre coins de la planète quelles que soient les conditions. « Tout le mouvement de l’agriculture moderne est un mouvement d’affranchissement du milieu » résume-t-il.

À Chennai en Inde, l'artificialisation des sols a empêché l'absorption des eaux de pluie par le sol, asséchant ainsi les stocks d'eau souterrains. Le programme RWH a permis de rétablir le cycle de l'eau grâce à la récupération des eaux de pluie et son injection dans le sol

À Chennai en Inde, l’artificialisation des sols a empêché l’absorption des eaux de pluie par le sol, asséchant ainsi les stocks d’eau souterrains. Le programme RWH a permis de rétablir le cycle de l’eau grâce à la récupération des eaux de pluie et son injection dans le sol – RWH

La ville hors-sol

Mais vouloir affranchir la ville de son milieu est une chimère quand on sait que la ville est – par excellence – le territoire qui ne produit pas les ressources qu’il consomme. À mesure que les métropoles se sont agrandies et complexifiées, elles ont multiplié leurs besoins et leurs dépendances. Faute de champs elles ont dû importer les aliments, faute de centrales ou de panneaux solaires elles ont acheminé l’électricité et faute de centres de tri, elles ont exporté leurs déchets. Elles se sont donc rendues dépendantes aux infrastructures de transport, au pétrole et à des conditions géopolitiques extérieures.

On l’a vu fin 2017, la décision de la Chine de ne plus importer de déchets recyclés a plongé le monde dans une crise mondiale. En effet, en 25 ans le pays était devenu l’épicentre des filières de recyclage de plastique. Avec Hong Kong, la Chine rachetait encore 60 % des déchets plastiques exportés par les pays du G7 au premier semestre 2017. Un an plus tard, elle n’en acceptait plus que 10 %. Ce bouleversement a mis à genoux des filières entières en faisant chuter les cours du plastique usagé. Les observateurs ont vu des montagnes de déchets pousser un peu partout et les progrès réalisés en recyclage dans le monde ont nettement reculé.

À Albi, les jardins familiaux permettent l'autonomie et l'autoproduction

À Albi, les jardins familiaux permettent l’autonomie et l’autoproduction – F. Guibilato/Ville d’Albi

Modèles d’autosuffisance

Afin de réduire son impact carbone et de sécuriser des approvisionnements en cas de crise, la ville d’Albi s’est donné comme objectif en 2014 d’être autosuffisante en alimentation d’ici 2020. S’il semble admis qu’une telle démarche est irréalisable à l’échelle d’une métropole, (lire l’interview de Sabine Barles et la tribune de Thomas Binet et Amélie Colle) la démarche témoigne d’une volonté de réorganiser les moyens de production et de moraliser la consommation. Fondateur de l’association SOS Maires, Alexandre Boisson voit en l’autosuffisance un moyen d’organiser la sécurité nationale en prévision de crises. Poussant la logique à l’extrême, il suggère que la taille des villes ne dépasse pas 300 000 habitants, seuil au delà duquel il serait impossible de maintenir l’autosuffisance.

Aujourd’hui, sur fond de crise climatique et de revitalisation urbaine, de plus en plus de villes se mobilisent autour de leurs atouts historiques et de leurs spécificités territoriales. L’autosuffisance, l’agriculture urbaine ou l’économie circulaire sont autant de moyens de rationaliser les flux de ressources et de reprendre les rennes sur un territoire. Encore anecdotiques dans leur mise en place, ces principes cherchent à s’établir en véritables modèles d’autonomie et de résilience, comme on l’observe avec le mouvement Cittaslow ou celui des villes en transition. À plus grande l’échelle, les mouvements comme le C40 ou les « Fearless Cities » profitent de l’inertie des gouvernements pour s’immiscer dans le débat international. Ils démontrent que les villes sont des acteurs pertinents pour mener des politiques ambitieuses pour les territoires.

L’état ne serait-il plus en mesure de déployer l’utopie de la « société sans grumeaux » ? Une redistribution des cartes se joue certes en faveur des villes, mais le comble serait de croire qu’une société des grumeaux est possible dans un monde désormais hyper-connecté. Les mythes de ville nourricière autosuffisante ou de communauté autarcique ne doivent pas remplacer les mythes des siècles passés.

Usbek & Rica

Vos réactions

Massé 17 juin 2019

Pourquoi pas une ville sur pilotis et ainsi conserver un maximum de terrains cultivables au plus près des habitants.
Je peux vous envoyer le projet des sages de la Roche sur Yon
Envoyez SMS au 0635932040
P

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