La friche, un élément de marketing territorial ?

Le bar Szimpla Kert installé dans un immeuble délabré à Budapest @Nicola Vollmer
23 Mar 2020 | Lecture 4 minutes

En quelques années, l’investissement des friches urbaines a permis de requestionner la manière dont on fabrique la ville et ses usages. Chaque métropole s’est peu à peu dotée d’une friche comme signe de renouveau et d’attractivité, proposant alors des nouveaux modes de gouvernance ainsi que des nouveaux jeux d’acteurs. Après cette vague d’engouement, quelles sont les conséquences ? Ces espaces sont-ils réellement ouverts à tous ?

 

Par ailleurs, il semblerait que la tendance soit à l’institutionnalisation de ces modèles, avec des partenariats créés entre les villes et propriétaires fonciers. Il s’agit en effet de réinvestir de nouvelles friches afin d’impulser un renouveau de l’attractivité des territoires. Le modèle des friches ne serait-il pas en train de devenir un élément de marketing territorial ?

 

Définie par le site expert Géoconfluences, une friche est un terrain ayant perdu sa fonction et étant momentanément laissé à l’abandon. Elle combine de fait, plusieurs enjeux pour les acteurs responsables de sa requalification. Les friches représentent tout d’abord une réelle opportunité foncière, autant pour les propriétaires de terrains que pour les collectivités et exploitants du futur projet. En effet, le foncier disponible en ville, étant de plus en plus rare, les friches sont devenues de véritables ressources à exploiter intelligemment. Elles permettent aux propriétaires de rentabiliser leur investissement et aux collectivités et exploitants de redynamiser un territoire en réactivant un lieu autrefois délaissé.

C’est également une solution pour répondre à la croissance démographique et aux besoins des villes, notamment de celles ayant la nécessité de multiplier les constructions de logements et d’équipements. Ainsi, plutôt que d’amplifier l’étalement urbain, la reconversion de friches permet de redonner à un espace une vocation, d’y créer de nouveaux usages et de faire émerger une vie de quartier sur des terrains qui n’étaient plus utilisés, ni animés.

Enfin dans certains cas, lorsque les professionnels de l’aménagement du territoire s’intéressent aux friches urbaines, leur action peut permettre de valoriser le patrimoine d’un site en le réhabilitant. Ainsi, la friche maintient sa mémoire industrielle, ferroviaire, portuaire ou de bâtiments publics tout en se modernisant et se réinventant.

Nouvel effet de mode urbain ?

De nombreux avantages existent dans le fait de revaloriser des friches. Tout d’abord en terme d’opportunité financière, puisque pour les propriétaires fonciers, les futurs constructeurs et exploitants du site, la friche est en réalité une manne en devenir. Mais c’est aussi une opportunité pour les collectivités dans l’optique d’impulser un renouveau sur leur territoire et enfin, c’est surtout une possibilité pour les usagers de bénéficier d’un nouveau projet urbain et donc d’un nouveau lieu à s’approprier. C’est pourquoi les projets de reconversion de friches se multiplient partout en France, dans les petites villes comme dans les métropoles. Mais au delà de l’aubaine financière, qu’est ce que cela révèle sur les modes de faire actuels de l’aménagement urbain ?

Les phases de décision, de conception et de travaux étant généralement longues et le site restant inoccupé pendant ces étapes, de nombreuses friches sont temporairement investies en attente de leur destination finale,  Les projets durbanisme transitoire se développent ainsi et proposent des lieux souvent alternatifs, mêlant art, culture, actions sociales et solidaires ou même agriculture urbaine. Tous ces projets sont particulièrement appréciés par les usagers qui bénéficient d’une ambiance singulière en plein cœur des villes et qui n’hésitent pas à défendre la continuité du projet, comme c’est le cas par exemple avec l’espace Darwin à Bordeaux.

L’Espace Darwin dans l’ancienne caserne Niel à Bordeaux @wikipédia

L’Espace Darwin dans l’ancienne caserne Niel à Bordeaux @wikipédia

Par ailleurs, les collectivités communiquent généralement davantage sur ces projets de reconversion de friches, d’occupation temporaire ou de projets urbains définitifs, pour valoriser l’originalité de ces derniers. Le site devient d’une certaine façon, une des vitrines de la ville, exemple d’un lieu de vie dynamique et animé, le symbole d’un projet urbain réussi et donc un élément de marketing territorial qui renforce l’attractivité d’un territoire.

Quelles conséquences ?

Seulement, à l’image de tous les projets, ce modèle comporte des limites. Suite aux succès de certaines grandes reconversions, les acteurs de la fabrique urbaine ont en effet tendance à vouloir dupliquer le même modèle sur plusieurs lieux différents. Pourtant, tout l’enjeu d’un projet urbain est bien de prendre en compte et d’exploiter les particularités de l’espace dans lequel il s’inscrit. C’est actuellement l’un des objectifs des membres de Plateau Urbain et Yes We Camp qui ont créé Les Grands Voisins, à Paris, avec l’association Aurore et le soutien de nombreux autres acteurs : partager une méthodologie qui, elle, peut être dupliquée, mais inciter les acteurs de la fabrique urbaine à ne pas reproduire exactement le même modèle.

En plus de tendre vers un modèle standardisé, le fait de communiquer davantage sur ce type de projets réduit automatiquement la valorisation médiatique d’autres projets, plus petits ou moins alternatifs, qui façonnent pourtant tout autant le territoire et les acteurs qui les font vivre quotidiennement.

Les friches : un levier pour des projets innovants

Ces limites étant mentionnées, il paraît tout de même intéressant de découvrir certains projets et surtout les actions mises en place pour créer des lieux alternatifs, au sein desquels de nouvelles formes d’interactions et de dynamiques urbaines émergent.

Les volets les plus courants dans les projets de reconversion de friches sont généralement l’art et la culture. Les projets renouvellent les disciplines, avec une programmation et des aménagements novateurs, comme par exemple, la valorisation des arts nomades par le Quai des Chaps à Nantes sur un ancien terrain maraîcher, ou bien les anciennes usines Fagor Brandt à Lyon qui ont accueilli l’édition 2017 du festival de musiques indépendantes et électroniques Nuits Sonores ainsi que la 15ème biennale de l’art contemporain.

15ème biennale de l’art contemporain à Lyon @ Jean Pierre Dalbéra

15ème biennale de l’art contemporain à Lyon @ Jean Pierre Dalbéra

L’occupation temporaire de friches permet également l’exploitation éphémère et à moindres coûts d’un lieu. Ce qui est particulièrement convoité par les associations et structures qui agissent quotidiennement pour développer des actions sociales et solidaires en ville. En effet, elles n’ont pas toujours les ressources financières suffisantes pour s’épanouir dans d’autres lieux bien plus inaccessibles en termes de prix. Le site des Grands Voisins, installé dans le 14ème arrondissement de Paris, a par exemple réussi à mêler urgence sociale, en implantant un centre d’hébergement d’urgence au cœur du projet et en faisant émerger une véritable vie en communauté, avec des lieux ouverts à tous et partagés par des associations, des artisans et des usagers du site.

Enfin, la requalification de friches urbaines permet l’émergence de projets innovants créateurs d’activités économiques et l’implantation de nouvelles entreprises et initiatives, notamment entrepreneuriales, dans nos villes. C’est le cas de la très renommée Station F, un campus de startups créé par Xavier Niel et dirigé par Roxanne Varza, en lieu et place de la Halle Freyssinet. De même à Lyon, une ancienne menuiserie s’est transformée en espace dédié à la gastronomie et tremplin pour les jeunes chefs. Ce projet, c’est La Commune, un lieu culturel, événementiel, qui lie gastronomie française et convivialité.

Entamer un projet de requalification de friche se révèle donc être une action délicate. Il s’agit en effet de s’inspirer des modèles qui ont fait leur preuve et qui ont permis la réactivation d’un site, sans pour autant les dupliquer. Car l’enjeu est plutôt d’adapter le futur projet au contexte territorial et aux dynamiques déjà existantes.

Réinvestir une friche c’est également penser à l’ouverture d’un lieu, souvent enclavé, sur son environnement, pour développer de manière pérenne et inclusive un nouveau projet. Finalement, ces lieux d’expérimentations sociales, économiques ou culturelles ne pourraient-ils pas s’exporter dans toute la ville ? Cette dynamique créatrice d’attractivité et qui vient chambouler des espaces à réinvestir ne peut-elle pas en effet dépasser la seule destination de friche et investir l’ensemble des quartiers d’une ville ?

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