L’étalement urbain, comment en faire de l’histoire ancienne ?

Etalement urbain ©Free-photos sur Pixabay
22 Jan 2020 | Lecture 4 minutes

Lutter contre l’étalement urbain, c’est l’un des objectifs fixés depuis une vingtaine d’années par les politiques d’aménagement du territoire français. Mais derrière les nombreux dispositifs proposés pour favoriser la densification des espaces urbanisés, quel bilan peut-on tirer de cette prise de conscience ? Les dispositifs mis en place ont-ils été efficaces ? Cela a-t-il transformé la manière de fabriquer et surtout de vivre en ville ?

Le combat contre l’étalement urbain 

Chaque année, le constat est le même : les villes s’étendent sur les territoires ruraux qui composent la France. Rien d’étonnant dans un monde où la part d’urbains augmente chaque jour. Pourtant cela fait plusieurs années que les directives en terme d’aménagement du territoire tentent de lutter contre un phénomène : celui de l’étalement urbain. Nicolas Hulot, ancien ministre de l’Ecologie, alertait l’opinion publique en rappelant récemment qu’entre 2006 et 2015, l’équivalence de la superficie de la Seine-et-Marne avait été “colonisée” par l’urbanisation.

Un mode d’aménagement du territoire qui découle d’un profond désir des français de posséder une maison avec leur propre jardin, mais également du développement de surfaces commerciales et industrielles, situées aux franges des villes et qui ont grignoté peu à peu les paysages ruraux français. Le résultat ? L’émergence d’une “France moche” dénoncée par le journal Télérama en 2010 : ces territoires, loin des esthétiques des grandes métropoles et des petits villages pittoresques (qui font l’une des fiertés de la France), sont envahis par des hangars commerciaux et des zones pavillonnaires “sans âme”, ni identité. Ces franges urbaines sont aujourd’hui pointées du doigt pour leur manque de qualités architecturales.

Mais derrière ce phénomène d’étalement urbain se cache une problématique bien plus importante encore que l’esthétique : celle de son impact écologique. Les cinquante dernières années ont été témoins d’une très forte artificialisation des sols naturels et d’une réduction considérable des terres agricoles. Tandis que l’action urbaine développée a favorisé le tout-voiture et menacé la biodiversité… Avec l’apparition en décembre 2000 de la Loi pour la solidarité et le renouvellement urbain, dite loi SRU, les modes d’urbanisation sont profondément modifiés, et la notion de développement durable apparaît. Pourtant, la prise de conscience semble lente pour la majorité des aménageurs. Un désastre écologique qui s’ajoute aujourd’hui à une fracture sociale, celle de la périphérie, tant dénoncée par les “gilets jaunes” en fin d’année 2018.

De nombreuses lois se sont pourtant succédé pour tenter de ralentir le phénomène d’étalement urbain : la loi SRU en 2010, la loi ALUR (Accès au logement et un urbanisme rénové) en 2014, ou encore les lois Grenelle II, Pope, ENL, Boutin, ACTPE… Une panoplie d’outils proposés aux élus locaux dans un objectif précis, celui d’aménager le territoire en économisant les espaces vierges présents. Cependant ce large dispositif législatif cache une difficulté d’application, notamment dûe à la complexité du jeu d’échelles décisionnaires et une complexification des dispositifs d’aménagement décourageant certains élus. Mais alors, comment expliquer un tel décalage entre les envies politiques et la réalité du terrain ?

Pourtant peu d’efficacité sur le phénomène

Le constat est clair, nous sommes dans une société du tout urbain, où les grandes métropoles françaises agissent comme des centres politiques, économiques, culturels, de loisirs : 60% du PIB français est d’ailleurs produit dans ces grandes métropoles. Une domination de l’urbain qui laisse peu de place à certaines populations : loyers excessifs, coût élevé de la vie, de nombreux travailleurs sont obligés de s’installer de plus en plus loin des centralités, favorisant malgré eux l’étalement urbain. Une logique territoriale de métropolisation qui semble s’accroître d’année en année, puisque les villes attirent toujours plus et que les grands projets urbains s’accélèrent en bordure des villes.

Pourtant, en opposition, la vie à la campagne continue de faire  rêver des millions de français. En effet, selon une étude réalisée par Century 21 en 2017, 71% des interrogés préféreraient habiter une maison avec jardin plutôt qu’un appartement. Un pourcentage élevé propulsé par les aides financières étatiques qui encouragent les français à posséder une maison neuve en périphérie des villes, ce qui entraîne de fait des logiques d’étalement urbain : prêt à taux zéro, fiscalité favorable aux logements neufs, maisons neuves à bas prix… On assiste donc à une contre logique des dynamiques initiées en terme d’aménagement urbain visant à lutter contre le phénomène par la promotion, via certaines mesures, de la construction de nouveaux pavillons en zone péri-urbaine.

Etalement urbain source : maxconacher sur Unsplash

source : maxconacher sur Unsplash

Malgré toutes les tentatives de ralentir l’étalement urbain, il semble, en parallèle, que la construction de larges complexes immobiliers aux franges urbaines, soit encore promue. Pour exemple, certains projets commerciaux en périphérie continuent de se développer au sein même des villes, bénéficiant du plan «Action cœur de ville». En Occitanie par exemple, un article publié sur le journal Les Echos, rapporte qu’en Occitanie, «plus de la moitié des villes bénéficiaires du plan, soit 14 villes sur 25, ont au moins un projet d’extension ou de création commerciale située dans leur périphérie qui a été autorisé».

Mais alors, pour créer de l’emploi, attirer les populations, redynamiser des territoires en détresse, faut-il forcément en passer par la construction d’espaces et contribuer à la poursuite de l’étalement urbain ?

L’étalement urbain est-il inévitable ?

Depuis une dizaine d’années, de nombreux dispositifs nous ont prouvé qu’il était possible de revitaliser un territoire en misant sur le déjà-là et le local. En repensant les logiques de liens entre urbanité et ruralité, entre sur-activité et sous-activité, entre centralité et périphérie, il est alors possible d’ouvrir un nouveau champ d’actions en terme de revitalisation de ces espaces créés, puis délaissés par les politiques d’aménagements de ces dernières décennies. Densifier, créer des dynamiques d’emplois, attirer de nouveaux habitants, certaines villes et dispositifs regorgent d’ingéniosité pour donner une plus-value à leurs espaces.

Lancé en 2018, le plan national “Action Cœur de ville” a pour objectif de redynamiser des centres de 222 villes retenues, grâce à une subvention de plus de cinq milliards d’euros répartie sur cinq ans. Une logique d’intervention nationale qui mise notamment sur la création d’attractivité, pour des territoires qui en ont de moins en moins. Logements, emplois, culture, commerces, “Action Cœur de ville” souhaite recréer des polarités dynamiques pour attirer, et lutter dans un certain sens contre l’étalement urbain. Car ces villes moyennes et petites villes sont souvent victimes de désertion de leurs centres-villes, pour une installation en périphérie de leurs habitants et de leurs commerces. En misant sur la revitalisation de leurs espaces centraux, ces villes cherchent avant tout à se densifier et à recréer des polarités fortes, sources d’attractivité et de dynamisme.

Etalement urbain source : Chabe01 via Wikipedia

source : Chabe01 via Wikipedia

Certaines villes, comme Roubaix, misent par exemple, sur l’originalité pour lutter contre les problèmes de vacances commerciales et d’habitat. En 2018, le maire de Roubaix a en effet proposé à la vente une série de maisons pour le prix symbolique d’un euro. Avec un parc immobilier vieillissant et de plus en plus dégradé, le maire a voulu ici favoriser l’accession à la propriété, pour à la fois valoriser l’offre en logement de la ville, mais aussi redynamiser cette dernière. Les conditions sont simples : les maisons, après d’importants travaux financés par les propriétaires, devront être habitées pendant 6 ans par ces derniers. Un moyen insolite d’attirer de nouvelles familles et ainsi donner un nouveau souffle au centre-ville, tout en luttant contre l’étalement urbain.

Outre les collectivités, certains habitants et agences d’urbanisme cherchent eux-aussi à diminuer le rouage de l’étalement urbain dans lequel la logique constructive semble s’être logée. La démarche BIMBY en est la preuve. Acronyme de “Build In My Back Yard”, ce qui signifie littéralement “Construit dans mon jardin”, ce dispositif cherche à transformer une typologie d’habitat souvent problématique pour l’aménagement raisonné d’un territoire, celle des zones pavillonnaires. Le concept est simple : densifier la ville en construisant au sein même des jardins privés de ces pavillons, souvent dotés d’un large terrain. Ainsi, sur un terrain, deux maisons sont construites, avec une maîtrise de la pression foncière, et pouvant alors répondre aux besoins de nouveaux logements dans ces zones périphériques. Un procédé qui permet également une densification des espaces urbanisés, avec à la clé l’implication d’entreprises locales et donc de la création d’emplois potentiels, destinés à la construction des nouvelles maisons.

Mais derrière ces solutions alternatives à un aménagement toujours plus gourmand en terrains, une double question se pose : dans un premier temps, celle de la qualité des espaces créés en périphérie des villes. Comment faire pour que les élus puissent envisager l’aménagement de ces espaces, dans le but d’y créer des logements plus respectueux de l’environnement et riches en usages ? Dans un deuxième temps, vient s’ajouter la question de la typologie d’habitats dans ces espaces peu denses. Alors qu’en ville, l’habitat collectif est de rigueur, la tendance se renverse largement en zone péri-urbaine.

Pourtant, bien que l’espace pour construire existe, cela n’implique pas forcément de bâtir sur ces espaces. Dans une dynamique de ralentissement du phénomène d’étalement urbain, il semblerait intéressant de renverser la logique d’investissement de ces espaces. À l’instar du développement des logements d’habitat participatif, qui rencontrent un franc succès auprès des populations jeunes, de nombreuses alternatives aux pavillons individuels existent.

Encore faut-il que chacun puisse avoir accès aux informations et aux outils qui doivent être fabriqués pour une meilleure sensibilisation face à ces enjeux. Penser l’urbain, c’est avant tout dessiner la mixité des usages et des formes, pour créer des interactions, du dynamisme, et redonner vie à l’ensemble des espaces qui semblent s’endormir. Une nouvelle culture urbaine semble s’égrainer en périphérie des villes, ne faudrait-il pas alors la renforcer et en faire une réelle tendance au sein de ces espaces où les enjeux d’étalement urbain reste d’actualité ?

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