La ferme des possibles, le terreau d’une société plus solidaire

24 Oct 2018

Nous sommes en 2018, et pourtant, au cœur de la Seine-St-Denis urbanisée subsiste encore et toujours des terres agricoles. Y a germé un projet à la limite de l’utopie, un projet économique qui prend en compte l’humain, le social dans une approche solidaire : la Ferme des possibles de Stains.

Plus qu’un simple projet d’agriculture urbaine, c’est un véritable projet de société qui fait de la production de nourriture en ville un moyen de développer le lien social, d’intégrer les habitants touchés par le chômage. Ce projet transforme la ville en créant un lieu de production, de formation et d’expérimentation, pour sensibiliser les habitants au développement durable et offrir aux urbains des produits sains en circuits-courts.

Mais comment se concrétise ce projet ? Que dit-il de l’agriculture urbaine dans nos villes et qu’annonce-t-il pour les dernières fermes urbaines ?

Présentation du site de La Ferme des possibles avec ses nombreuses activités

Présentation du site de La Ferme des possibles avec ses nombreuses activités ©tourisme-plainecommune-paris.com

Une goutte agricole entourée de projets urbains

Sorte d’anomalie positive, la ferme des possibles est une parenthèse de terres agricoles qui fera bientôt 3 hectares alors même que tout autour se développent les projets urbains. “Nous avons la chance d’être au milieu d’une Zone Franche Urbaine, avec d’un côté du pavillonnaire, de l’autre la clinique, le lycée, etc. Nous sommes entre l’ancien et le nouveau monde économique, mais aussi éducatif et social, qui est en train de se renouveler avec un projet ANRU qui se finissait Clos-St-Lazare”, nous explique Mohamed GNABALY, aujourd’hui maire de l’Île-Saint-Denis, mais aussi dirigeant-fondateur de Novaedia, traiteur solidaire qui porte le projet de la Ferme des possibles.

La préservation de ce “parc agricole” n’est néanmoins pas un heureux hasard. Les acteurs à l’initiative de ce projet ont travaillé avec les collectivités pour aboutir à plusieurs hectares. Il s’agit d’une idée qui a bien une quinzaine d’années, mais qui s’est accélérée. Aujourd’hui, le secteur compte 15 hectares de terres agricoles sanctuarisées, avec aussi une trentaine d’hectares d’espaces verts. Cela a été possible grâce à la capacité de résilience des acteurs du territoire, mais surtout parce que l’idée a été portée par une forte volonté de préserver de la terre agricole pour en faire aussi une terre de projet.

Mohamed GNABALY nous raconte que La ferme des possibles est née d’une mobilisation des membres de Novaedia, tous originaires du territoire de l’Île-Saint-Denis, un bassin de l’économie sociale et solidaire et du pouvoir d’agir. “Nous étions décomplexés à aller voir le politique pour proposer des solutions. Notre diagnostic était simple : sur ce territoire en plein développement, nous avions soit des acteurs qui se craignent, soit qui s’ignorent. Alors comment créer de la valeur en les mettant en interaction ? Nous avons détecté des opportunités de marché pour créer ce lien et nous avons pressenti la question de la transition écologique”, nous explique-t-il.

L’économie sociale et solidaire comme écosystème

C’est dans ce cadre qu’en 2017 est né La ferme des possibles, un projet de coopérative maraîchère sur 1,2 hectares pour le développement d’une agriculture biologique. Une initiative fondée par l’association La Résidence Sociale et une association de jeunes de Seine-St-Denis, nommée Capitale Banlieue, qui accompagne les jeunes en situation de handicap ou issus de quartier populaire, et plus largement, les personnes éloignées de l’emploi. Cet écosystème engagé s’est interrogé sur comment construire des appareils productifs locaux et endogènes au service des populations du territoire de la Seine-Saint-Denis par le développement de l’économie sociale et solidaire. “Il s’agit pour nous de développer une économie alternative ouverte qui travaille avec l’économie de marché, puisque nous sommes sur un territoire qui est la troisième zone d’activité de France, après Paris et la Défense”, explique Mohamed GNABALY.

La Ferme des possibles est née de la mobilisation d’acteurs locaux convaincus d’un avenir plus solidaire et durable

La Ferme des possibles est née de la mobilisation d’acteurs locaux convaincus d’un avenir plus solidaire et durable ©lab-innovation.cget.gouv.fr

L’ambition était donc de faire naître un projet qui s’empare des richesses et ressources du territoire afin de contribuer au développement et au quotidien des populations.  “Nous avons fait une étude de marché afin de savoir quels étaient les métiers en tension et les secteurs à potentiel qui répondaient à nos sensibilités. Ainsi, nous avons identifié qu’il y a avait un enjeu autour de l’agriculture urbaine, de la restauration et du service traiteur pour les entreprises, ainsi que de la logistique urbaine de proximité”, précise Mohamed GNABALY. C’est pour porter ce projet qu’est né Novaedia, un acteur économique avec un engagement sociétal et politique sur la question de la transition écologique populaire.

La ferme des possibles est donc un concentré de plusieurs objectifs. Il s’agit de mettre en avant le patrimoine territorial, puisque la Seine-Saint-Denis était une terre agricole depuis le moyen-âge. Mais aussi, cette initiative permet de donner un sens nouveau, en accord avec les enjeux actuels de ce territoire désormais fortement urbanisé, et de créer des modèles économiques fiables pour retrouver des outils agricoles sur nos territoires urbains. Ainsi, l’agricole se doit d’être inclusif et de permettre de faire travailler les populations locales pour devenir vecteur d’emploi et d’intégration sociale.

La ferme des possibles réalise cette ambition sociale puisqu’elle emploie des personnes en situation de handicap, des jeunes sans qualifications, des personnes en reconversion professionnelle, des réfugiés et des primo-migrants, des stagiaires, … “Pour nous, c’est un projet de société. Nous sommes en train d’expérimenter un lieu de brassage et de vivre ensemble qui a vocation à créer un outil productif. Aujourd’hui, notre ambition pour être très concrets, c’est de créer une boucle alimentaire locale et solidaire”, nous raconte Mohamed GNABALY.

L’agriculture urbaine permet de mettre en action divers acteurs grâce à un écosystème complexe. Des associations aux PME locales soucieuses de développer le territoire, passant par des grandes entreprises clientes, le projet réinvente l’économie. Il s’agit d’une coopération à la fois verticale et horizontale qui a pour vocation de créer des liens entre les différents acteurs autour des enjeux de l’alimentation.

Un alignement des planètes sur le territoire

D’après Mohamed GNABALY, le succès de ce projet n’a rien d’un hasard. Après 20 ans d’urbanisation, la sphère politique était assez mûre sur la question de l’agriculture urbaine. Et puis, la Ferme des possibles répond aux enjeux actuels du territoire, avec un changement démographique qui amène de jeunes parents de classe moyenne, mais aussi des primo-migrants, à s’y installer : une double population à laquelle il faut répondre en terme d’alimentation mais aussi de qualité de vie.

La population de Stains était de plus en plus en demande d’espaces verts. La liste d’attente des “jardins ouvriers” ne désemplit pas, ce qui annonce un retour à la terre des populations pour produire leur propre légumes pour des enjeux économiques et d’économies, mais également de santé. Sorte de nouvelle philosophie proche de la quête de sens, il y a un retour au simple, au bien-être qui se ressent autant à l’échelle mondiale qu’à l’échelle locale. Et cette manière de vivre s’empare des millenials, des trentenaires futurs parents, qui cherchent un nouveau mode de vie plus sain, davantage proche de la nature.

A cela s’ajoute le contexte actuel où les pouvoirs publics ont de moins en moins de financements. Les citoyens s’emparent alors de plus de plus des différentes problématiques afin d’innover pour trouver des solutions alternatives au manque de financement sur leur territoire. La ferme des possibles s’inscrit donc dans cette mouvance et cherche ainsi à réinventer le fonctionnement des territoires, qu’engendre la réduction des services publics, et ainsi de répondre autrement aux enjeux humains et sociaux.

Faire des habitants les producteurs de demain

Il y a une portée philosophique, nous cherchons à éveiller les citoyens sur l’ensemble de ces sujets (agriculture biologique, gouvernance alimentaire, création d’emplois locaux) à travers des partenaires qui s’engagent dans la durée”, complète Mohamed GNABALY. La Seine-Saint-Denis est un territoire où les populations souffrent souvent de pauvreté. Dans ce contexte, produire sa nourriture peut être un moyen de reprendre pouvoir sur son alimentation. La ferme des possibles intègre donc les habitants et la société civile, notamment les plus jeunes, sur le long terme avec des actions de sensibilisation et animation en partenariat avec les écoles qui viennent régulièrement pendant 1 an, pour faire connaître aux enfants la nature et ses cycles. Aussi, sur le site de la ferme, un petit marché à destination des habitants a été mis en place deux fois par semaine, et celui-ci est ouvert pour que les riverains puissent venir y acheter des produits.

En 2016, la ville de Detroit a inauguré son premier quartier agricole

En 2016, la ville de Detroit a inauguré son premier quartier agricole ©citivog.fr

Un tel projet, allant vers la gouvernance alimentaire, nous fait forcément penser au renouveau qu’a connu Détroit grâce à l’agriculture urbaine, qui a permis à la ville de sortir de la misère et à redynamiser complètement le tissu économique et social. L’agriculture urbaine s’avère alors être un levier pour certains territoires, même une nécessité, qui propose une solution alternative pour un mieux vivre.

“Le projet de la Ferme des possibles représente tout cela : à la fois un lieu de rassemblement physique mais aussi un écosystème qui s’appelle Novaedia, un nom qui vient d’un jeu de mot grec qui veut dire nouvelle façon de voir l’économie et qui porte cette vision. Les difficultés peuvent être des opportunités et les besoins des uns peuvent répondre aux ressources des autres”, conclu Mohamed GNABALY.

Il nous annonce aussi la création prochaine d’un bâtiment bioclimatique de 2 000m², construit avec des matériaux issus du réemploi et de circuits courts, pour la création d’un hub agroalimentaire local, avec une cuisine qui permettra non seulement à Novaedia de se développer mais aussi à d’autres acteurs de venir rejoindre l’aventure. Aujourd’hui, l’heure semble être celle du développement de ce beau projet, pour que ce nouveau modèle prenne une nouvelle ampleur, mais aussi inspire d’autres territoires pour essaimer d’autres Fermes des possibles. Demain, l’agriculture urbaine pourrait bien devenir un véritable projet de société solidaire pour un mieux vivre pour tous en ville.

Lumières de la Ville

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