Faire le paysage, un enjeu de taille pour les villes ?

Un paysage urbain digne d’une peinture d’antan
9 Sep 2019 | Lecture 2 minutes

A la mi-juin 2019, la Ville de Paris a annoncé la plantation de quatre “forêts urbaines” au cœur de la capitale, à des emplacements emblématiques. Au-delà de la considération écologique essentielle qu’implique ce projet[1], des voix se sont élevées contre cette démarche, dénonçant notamment une dégradation du patrimoine architectural et urbain de la ville. Car la ville, ce sont certes des habitants et des mouvements, mais ce sont surtout des bâtiments. A fortiori dans une ville touristique comme Paris : les monuments appartiennent au paysage urbain, et pour certain·e·s, les arbres cacheraient, donc dégraderaient, ce paysage. Aussi peut-on se demander comment cette notion, a priori antinomique, de paysage urbain, a vu le jour, et comment on l’envisage aujourd’hui.

S’il y avait autant d’arbres que de bâtiments, serait-on en ville ou à la campagne ?

S’il y avait autant d’arbres que de bâtiments, serait-on en ville ou à la campagne ? © Philippe Rouzet sur Flickr

Une brève histoire du paysage

Mais avant de parler de paysage urbain, il est bon de définir ce qu’est le paysage. Et pour cela, rien de mieux que de se plonger dans un peu d’Histoire et d’Histoire de l’art. De fait, le mot “paysage” apparaît dans la langue française au cours du XVIe siècle. Il désigne alors le “pays[2]” qui s’étend devant soi. La notion de la portée du regard est donc déjà intégrée dans cette définition. Cependant, ce concept précède l’invention du mot. Le paysage existe dès l’Antiquité, dans les bas-reliefs égyptiens comme dans les textes homériques.

En Occident, la première moitié du Moyen-Âge délaisse la représentation de la nature pour se concentrer sur Dieu ; au même moment, en Asie, le paysage a une place prépondérante dans les représentations artistiques. Il faut attendre le XIIe siècle pour que le paysage réapparaisse : c’est alors un paysage avec une forte présence humaine (travaux des champs, murailles, clochers…) que l’on représente. La religion chrétienne est à cette époque toujours méfiante vis-à-vis des espaces inhospitaliers (la montagne, la pleine mer), car Dieu aurait conçu la terre pour être occupée par les êtres humains : si ça n’est pas habitable, cela représente le Mal.

Un décor à l’image des sentiments

Un décor à l’image des sentiments – © Quentin Verwaerde sur Flickr

Peu à peu, au fil de l’époque moderne, le paysage occidental regagne du terrain. Les grands voyages intercontinentaux du XVIIe siècle lancent le grand mouvement de la peinture marine (qui explose d’abord aux Pays-Bas). L’enrichissement des Etats européens à cette époque permet des mises en scène grandioses dans des décors ouverts, laissant là aussi la part belle au paysage. Et évidemment, il y a le XIXe siècle et l’âge d’or du romantisme, qui remet la nature au cœur de la vie. Une montagne brumeuse ou une falaise seront autant d’éléments qui émouvront, inspireront et appelleront à la réflexion sur la frivolité des humains, face à l’intemporalité de la nature majestueuse.

C’est cette image qui nous vient en tête lorsque l’on évoque le mot “paysage” aujourd’hui : un espace où l’empreinte humaine est quasi invisible[3]. Aussi, peut-on vraiment parler de paysage urbain ?

“Ce paysage est bien urbain !”

A de très rares exceptions la France ne possède pas de skyline à l’américaine[4]. La France est héritière d’une histoire urbaine qui émerge sous l’occupation romaine et connaît un premier essor au Moyen-Âge : la ville française est condensée, et reste aujourd’hui encore enfermée dans ses anciennes fortifications[5]. La concentration des espaces, et donc le manque de recul physique sur les points de vue, réduisent le paysage urbain immédiat.

Le paysage urbain constitue physiquement le territoire de la ville et répond du sensoriel – donc pas seulement de la vue, mais aussi de l’ouïe (pollution sonore), de l’odorat (odeurs diverses et variées) voire du toucher (chaleur/fraîcheur/froideur). D’autres propositions de définitions coexistent cela dit : le paysage urbain consiste parfois en la réintroduction de nature dans la ville… Bref, il semblerait qu’aucune définition claire et fixe de ce qu’est le paysage urbain n’existe vraiment.

Un paysage urbain digne d’une peinture d’antan

Un paysage urbain digne d’une peinture d’antan – © Gwen Fran sur Flickr

De fait, ce paysage existe sous plusieurs formes. Car on peut voir une ville de différents points de vue : depuis la ville elle-même, ou depuis l’extérieur, voire en altitude. Dans le premier cas, on est à la fois spectateur·trice et acteur·trice, puisqu’intégré·e directement à la scène. Dans le second cas, on peut considérer le paysage urbain de la même façon que le paysage naturel, avec une vue d’ensemble. C’est cette dualité qui fait la particularité du paysage urbain, et qui explique le fait qu’il est difficile à saisir intégralement. Par ailleurs, alors que le paysage naturel est relativement impassible[6], le paysage urbain évolue constamment, rendant son appréciation encore plus compliquée à assimiler. Et ce qui rassemble ces deux visions – littérales – du paysage urbain, c’est que dans un cas comme dans l’autre, on fait sien·ne le paysage urbain, puisqu’on l’embrasse du regard : dans son ensemble, ou dans ses détails. Et puisque le paysage urbain a formate la façon dont on appréhende la ville, on peut se demander dans quelles mesures pouvoirs publics et acteur·trice·s de la fabrique de la ville prennent en compte cette variable lorsqu’il s’agit de faire évoluer les PLU ou de développer de nouveaux quartiers.

Quelles villes paysagères pour demain ?

Les premières réflexions sur ce qui “fait paysage urbain” datent de l’après-guerre. Des villes ont été détruites, des bidonvilles doivent évoluer, de nouvelles populations arrivent de l’étranger. Après la construction à la va-vite de dalles et de barres d’immeubles qui se transforment rapidement en cités dortoirs, on met en place la DATAR au début des années 1960. Elle a pour objectif le remodelage du territoire français, en organisant et planifiant l’aménagement des villes. En a résulté ce que certain·e·s appellent aujourd’hui la “France moche”, celle des zones d’activités commerciales ou industrielles périphériques, des sous-préfectures pompidoliennes et du béton roi. Car si la DATAR a bien planifié les constructions, elle n’a pas suffisamment anticipé les évolutions des envies et besoins des habitant·e·s. Et donc c’est (notamment) le paysage urbain qui en a pâti.

Modelage de paysage à Marseille

Modelage de paysage à Marseille – © Marcovdz sur Flickr

A-t-on appris de ces erreurs ? Difficile à dire, puisque des discussions sur le futur du paysage urbain ont toujours cours aujourd’hui ; nous manquons donc de recul. Depuis les années 1980, les voix se font de plus en plus entendre contre cette France “défigurée” et ses modèles urbains et architecturaux reproduits à l’infini[7]. Evidemment, ce que demandent les citadin·e·s, c’est d’abord la prise en compte de l’urgence écologique. Pour la quasi totalité des personnes impliquées dans la redéfinition du paysage urbain, la notion de développement durable doit impérativement être incluse – n’en déplaise à celles et ceux qui craignent de moins bien voir leurs monuments favoris…

La végétalisation visible et externe des bâtiments de la “France moche” est d’ailleurs une des solutions mises en place pour redorer le blason de l’architecture brutaliste des Trente Glorieuses. Une autre piste explorée est la transformation – factice – de quartiers en “villages” à l’identité (visuelle, culturelle, sociale…) propre et différenciante, à l’instar du Cours Saint-Emilion de Bercy ou du Quartier de la Création à Nantes par exemple. Reproduisant d’une certaine manière un modèle urbain proche de celui de Tokyo[8], l’idée a de quoi séduire en 2019. Mais saura-t-elle s’intégrer durablement dans le paysage urbain, ou deviendra-t-elle kitsch dans quelques décennies ?

Le paysage urbain est un enjeu majeur, a fortiori aujourd’hui, après que l’on a pu observer l’échec de la prise en compte de cette problématique par la DATAR. D’ailleurs, tout le défi de la création de ce paysage urbain consiste à comprendre aujourd’hui les envies et les normes qui fonctionneront demain. Un défi d’ampleur, puisque la ville est en mutation constante.

Pour aller plus loin :

 

[1] Paris compte en moyenne environ 5m² de verdure par habitant, ce qui est ridicule. En outre, avec des épisodes caniculaires comme celui qui a traversé la France fin juin 2019 – et qui devraient se répéter dans les années à venir – la recherche d’ombre va devenir de plus en plus urgente dans la capitale.

[2] La mot “pays” n’est pas à comprendre ici comme “État” (définition la plus commune aujourd’hui), mais comme le terroir d’où l’on vient, soit un territoire aux dimensions géographiques et sociales très souvent bien moindres qu’une nation.

[3] Les peintres de paysages romantiques aimaient aussi les ruines, preuves du temps qui passe.

[4]  Il n’y a pas vraiment de grands ensembles urbains se détachant sur la ligne d’horizon comme on peut le voir à Manhattan ou Londres.

[5] Et que ces fortifications existent toujours ou qu’elles aient été abattues. L’espace dessiné par l’ancienne enceinte de Thiers, à Paris, remplacée aujourd’hui par le périphérique, perpétue cette idée de frontière spatiale mais aussi sociale et psychologique, qui enferme la capitale. Il en va de même avec les “vieux centres” de nombreuses villes, qui s’apparentent à des centres historiques fortifiés, en opposition avec les quartiers et faubourgs périphériques intégrés aux communes ultérieurement.

[6] Une montagne ou un lac évoluent peu, à l’échelle de la vie humaine, même si les activités humaines peuvent dans certains cas (déforestation, agriculture, irrigation, infrastructures routières) transformer le paysage rapidement.

[7] Sans que l’on y fasse trop attention, au fil des années 1960 à 1980, DATAR et acteurs privés de la ville vont se nourrir l’un l’autre, chacun copiant plus ou moins ce que l’autre fait, sans recherche esthétique particulière.

[8] Tokyo, c’est une ville composite, où chaque quartier a une micro-identité proche du village.

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