Demain, des fermes gratte-ciel ?

La Cité Maraîchère à Romainville - Cité Maraîchère
15 Déc 2021 | Lecture 4 min

Après de longues années cantonnées aux utopies architecturales et à la science-fiction, les fermes verticales ont fini par faire leur apparition en ville. On le sait désormais, l’agriculture urbaine ne suffira pas à nourrir les citadins. Mais alors, que peut-on vraiment attendre de ces nouvelles tours nourricières ?

La Cité Maraîchère

Cette année, l’Île de France a découvert un nouveau bâtiment tout droit venu du futur. La Cité Maraîchère de Romainville est une ferme verticale, la plus grande de la région. Deux bâtiments pensés comme des grandes serres de trois et six étages réunissent 753 jardinières où poussent des dizaines de variétés de légumes. À cela s’ajoute une champignonnière en sous-sol, et une cafétéria qui sert de point de vente.

L’édifice est particulier parce qu’il allie des éléments low tech et high tech. D’un côté, il est doté de capteurs, de sondes et d’instruments de pilotage informatique, il comprend une petite station météorologique et des panneaux automatisés pour réguler l’apport de lumière ; de l’autre, il récupère les eaux de pluie, l’air et la lumière y sont naturels. En cela il est unique au monde et d’une certaine façon, il pointe du doigt d’autres formes d’agriculture verticale bien plus énergivores.

Cybernétrip

Pour son cycle de conférences baptisé les Disputes d’AgroParisTech, l’école publique de formation d’ingénieurs agronomes a réuni récemment trois experts sur le sujet des fermes verticales. Invité à présenter ses « jardins cybernétiques », des installations artistiques nouant le vivant et la machine, le plasticien Donatien Aubert s’est permis un petit détour historique par la cybernétique, qui inspire d’après lui ces nouvelles formes d’agriculture.

« La cybernétique est un mouvement techno-scientifique des années 1940 qui est à l’origine de quantité de développements dans le domaine de l’informatique, la robotique et de ce qui est devenu l’intelligence artificielle. Elle a structuré de nombreux imaginaires de nos sociétés numériques. En analysant son héritage, on peut comprendre le rapport du vivant à la ville, le vivant à l’industrie et donc par extension l’agriculture urbaine et les fermes verticales. »

Culture verticale sous éclairage LED en milieu conditionné - Agritecture

Culture verticale sous éclairage LED en milieu conditionné – Agritecture

Villes sur pilotis

À l’origine de la représentation thermodynamique du monde et des premières simulations climatiques sur ordinateur, la cybernétique nourrit l’imaginaire de l’écologie politique. Selon Donatien Aubert, elle inspire la science-fiction et des modèles de villes utopiques. Les villes suspendues imaginées par les architectes Yona Friedman ou Ron Herron en sont de bons exemples.

Les progrès en agriculture hors-sol (hydroponie, aéroponie), les problématiques d’artificialisation des sols et de sécurité alimentaire des villes ont peu à peu donné vie à ces fermes. Faute de place pour l’agriculture traditionnelle sur son petit territoire ultra-urbanisé, Singapour a été le premier pays à élever une tour agricole en 2012. La verticalité apparaît alors comme un moyen de produire en quantité sur une surface réduite et de réduire la dépendance de Singapour aux aliments importés.

Fraises cultivées dans des colonnes aéroponiques - Nature Urbaine

Fraises cultivées dans des colonnes aéroponiques – Nature Urbaine

“Tout existe”

Mais ce type d’installation est controversé pour son impact écologique. Pour optimiser l’ensoleillement, la tour Sky Greens est équipée de cadres rotatifs hydrauliques de 30 mètres qui font défiler les plantes devant une gigantesque baie vitrée. Lors de la conférence, Pascal Hardy, ingénieur et entrepreneur en agriculture urbaine s’interroge sur la consommation réelle de ce type d’installation.

« Tout existe dans le domaine de l’agriculture urbaine, il faut se méfier des généralisations. D’un côté on a des pratiques low tech, comme dans la banlieue de Dakar où l’on fait de l’agriculture de subsistance dans des bidons, et à l’autre bout du spectre, on a des cultures hydroponiques dans des hangars totalement conditionnés et contrôlés. On fait pousser des plantes à rotation rapide sous éclairage LED quelle que soit la saison : ce sont des catastrophes environnementales qui sont très énergivores. »

Quel est l’impact minimal ?

Professeure à AgroParisTech spécialisée sur la question du sol, Claire Chenu renchérit. « Il y a un discours triomphaliste sur le fait que l’agriculture hors-sol puisse remplacer de l’agriculture de pleine terre. Mais il reste beaucoup de points à clarifier. Le bilan environnemental doit être examiné très finement pour les deux. » Autrement dit, entre la pollution liée au fret pour des exploitations loin des villes, la consommation électrique d’une ferme ultra-moderne ou la consommation en eau d’une micro-ferme en pleine terre, tout est à mettre dans la balance.

La question de la consommation des sols est désormais un mantra. Tous les intervenants se sont accordés sur le fait que les fermes verticales ne doivent être construites que sur des parcelles déjà artificialisées. Et au-delà des fermes verticales, c’est l’agriculture hors-sol qui est pointée du doigt. Parce qu’elle peut produire toute l’année sans se soucier des saisons, cette agriculture est mise en compétition avec l’agriculture de pleine terre, sans en mesurer les effets négatifs. Les tomates françaises par exemple sont produites à 90% hors-sol.

Les concombres martiens

« Il ne faudrait pas que la capacité à cultiver autrement soit vue comme une manière de compenser la perte de surface en sol » affirme Claire Chenu. Le panel s’inquiète notamment de la multiplication des serres géantes, ces hangars sans fenêtres éclairés artificiellement, où il faut entrer en portant une combinaison et où l’air est contrôlé en permanence. « C’est comme si la campagne se couvrait d’entrepôts » résume Reporterre dans un reportage sur les serres de tomates bretonnes.

D’après Donatien Aubert, ces installations ont pour but de fonctionnaliser le monde vivant. De le reproduire grâce à la technologie pour en tirer les usages spécifiques. « C’est une vision complètement post-apocalyptique, où le vivant n’existe plus ». L’artiste mentionne le projet de colonisation de Mars porté par Elon Musk comme une variation sur ce même thème. Sur Mars, il faudra bien une serre climatisée pour faire pousser les concombres…

Pour Pascal Hardy, fondateur de Nature Urbaine, qui fait pousser des légumes sur le toit du pavillon 6 du centre des expositions de la porte de Versailles, le climat reste un élément fondamental. « Nous on ne s’affranchit pas des saisons : en novembre on ferme et on redémarre au printemps. Économiquement c’est très compliqué, mais c’est un choix. Si vous voulez produire toute la saison, le seul moyen est de contrôler le milieu et de s’affranchir du climat. C’est à la fois très coûteux et très énergivore. »

L'agence espagnole Forward Thinking Architecture a imaginé des fermes verticales flottantes de 150 mètres de haut - Forward Thinking Architecture

L’agence espagnole Forward Thinking Architecture a imaginé des fermes verticales flottantes de 150 mètres de haut – Forward Thinking Architecture

Label hors-sol

Plus loin encore, ces différents types de culture posent des questions essentielles sur les aliments, leurs propriétés gustatives et nutritionnelles. Lors de la discussion avec le public, on s’interroge si la production hors-sol (low tech ou high tech) peut standardiser le goût. Claire Chenu évacue : il existe de très nombreux paramètres de culture qui, même en milieu contrôlé peuvent varier d’une exploitation à l’autre. Il semble peu probable que les goûts s’uniformisent et au contraire, certains petits cultivateurs exhument de plus en plus d’anciennes variétés pour se différencier des industriels.

Mais alors, si chaque ferme hydroponique peut jouer sur différents paramètres (humidité, acidité, température, nutriments…) et élaborer un substrat qui lui est unique, pourra-t-on un jour voir apparaître des labellisations de terroir… hors-sol ? La question est vertigineuse. Elle recoupe les problématiques que les fermes verticales devront trancher, qu’elles soient urbaines, écologiques ou alimentaires.

Usbek & Rica
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