A Saint-Denis, Zone Sensible pollinise la ville

Ouverture de Zone Sensible, 2018 - Crédits Jean Pierre Sageot
6 Mai 2021 | Lecture 4 min

Lauréate de l’appel à projet Quartiers Fertiles lancé par l’ANRU, Zone Sensible est une ferme urbaine installée sur la dernière exploitation maraîchère de Saint-Denis. Elle développe une activité mixte à la fois agricole et culturelle à destination des habitants. Petit tour du propriétaire avec son coordinateur, Jean-Philip LUCAS.

Dans la serre plus qu’ailleurs, le mois d’avril est bien entamé. Une poule avisée s’introduit par la porte entrouverte : elle n’ignore pas que c’est la saison des semis et qu’elle peut encore trouver des graines qui n’ont pas encore germé. Mais Jean-Philip LUCAS l’a vue faire. Une âpre négociation s’engage, et après quelques instants l’oiseau finit par quitter les lieux. L’incident est clos, l’interview peut commencer. Nous sommes dans la ferme urbaine Zone Sensible, à la frontière des villes de Stains, Saint-Denis et Pierrefitte-sur-Seine dans le 93.

C’est en 2016 que Jean-Philip LUCAS rejoint le Parti Poétique pour coordonner Zone Sensible. À l’époque, le collectif artistique répond à un appel à projet de la ville de Saint-Denis pour occuper un terrain un peu particulier. Dernière parcelle agricole de la petite couronne parisienne, c’est un vestige de la Plaine des Vertus qui était la plus grande plaine légumière de France au XIXème siècle. Exploitée par la famille KERSANTÉ depuis 1920, elle est rachetée en 1983 par la municipalité communiste afin d’en protéger la fonction agricole.

Une fois n’est pas coutume, la promesse est tenue. Lauréats de l’appel à projet, le Parti Poétique et les Fermes de Gally obtiennent un bail de 25 ans pour partager les 3,7 hectares. Cet engagement est relativement long à l’heure des friches éphémères et de l’urbanisme transitoire, il permet aux acteurs de se projeter dans le temps et de construire un projet en accord avec le calendrier agricole. « C’est une vraie décision politique de ne pas urbaniser ces terres malgré la pression foncière dans cette zone, explique Jean-Philip LUCAS. La municipalité a tenu à conserver ce lieu de production de nourriture locale et de qualité pour les habitants. »

Pour saisir Zone Sensible dans son ensemble, il faut se positionner au coeur de la parcelle, sur la bien nommée « place de l’étoile ». Le champ a été pensé pour permettre aux visiteurs d’arpenter les cultures, du centre partent des chemins dans toutes les directions, au milieu des navets, des tomates et des salades. Vers le nord, la scène de spectacle, les ruches, les serres et surtout le tracteur de René KERSANTÉ comme une relique des temps passés. Au sud, une petite mare, récemment couverte d’un filet pour la protéger des visites intempestives d’un héron. À l’est les animaux des fermes de Gally et à l’ouest la Fosse Sablonnière, d’anciens jardins ouvriers toujours accessibles aux familles du quartier. À l’horizon, les barres d’immeubles, les maisons pavillonnaires et les grues de construction nous rappellent que nous sommes en Seine-Saint-Denis.

Appauvri et pollué par des années de monoculture, le sol est un peu capricieux. Des analyses menées par AgroParisTech permettent de mesurer les métaux lourds présents dans la terre et de choisir des légumes qui ne les absorberont pas. Zone Sensible pratique une permaculture attentive aux écosystèmes : les seuls intrants proviennent de composts produits sur place à partir de fumier du théâtre équestre Zingaro, de broyats de bois issus des élagages de la ville ou des drèches de la brasserie Gallia. Une partie est également récupérée grâce à un partenariat avec l’association les Alchimistes qui organise une collecte de déchets alimentaires dans le quartier. Près de 200 tonnes de produits entrants sont ainsi valorisés chaque année pour abonder les sols.

Fondé en 2004 par l’apiculteur et plasticien Olivier DARNÉ, le Parti Poétique est un collectif qui interroge les liens entre art et environnement dans l’espace public. Au-delà de l’activité agricole, Zone Sensible est investi comme un lieu culturel où circulent les savoirs et les pratiques. « Une zone de sensibilité » nous souffle Jean-Philip LUCAS. Avec les beaux jours, la programmation culturelle devrait reprendre au profit d’expositions, de spectacles et de performances. Toutes sortes d’ateliers et d’initiation y sont possibles, de la cuisine à l’apiculture en passant bien sûr par le maraîchage.

Concert à Zone Sensible, 2020 - Crédits Anne-Emmanuelle Thion

Concert à Zone Sensible, 2020 – Crédits Anne-Emmanuelle Thion

Fin 2020, Zone Sensible a été adoubée par l’agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) dans le cadre de l’appel à projet Quartiers Fertiles. Lauréate parmi une centaine d’autres fermes urbaines en France, ce sont 34 millions d’euros d’aide qui seront reversées à ces initiatives d’agriculture dans les quartiers prioritaires. La démarche est assez nouvelle pour l’ANRU qui entend soutenir ces réseaux de solidarité, d’insertion, et bien sûr d’alimentation durable.

Atelier pédagogique à Zone Sensible, 2019 - Crédits Parti Poétique

Atelier pédagogique à Zone Sensible, 2019 – Crédits Parti Poétique

À ce titre, le Covid a été un test grandeur nature de la vocation solidaire et sociale de ces lieux. « Il faut savoir qu’au début de la crise, la situation alimentaire est suffisamment grave pour que la préfecture de Seine-Saint-Denis redoute des émeutes de la faim » rappelle Jean-Philip LUCAS. Zone Sensible, qui vendait des paniers de légumes avant la pandémie, décide d’adapter sa production pour mettre en place une aide alimentaire. Grâce au soutien de fondations et d’entreprises, le collectif parvient à compenser le manque à gagner.

Très touchés depuis la crise par l’isolement et la détresse alimentaire, les étudiants peuvent profiter du lieu qui leur ouvre ses portes (l’Université Paris 8 est à 5 minutes). Avec La Sauge et Écotable, Zone Sensible participe au programme « restaurons durablement les étudiants » pour distribuer des plateaux repas. Avec l’association Abajad se mettent en place des ateliers d’insertion. À travers le vocabulaire agricole, des personnes en situation de fragilité sociale, notamment des migrants, apprennent la langue française de manière ludique.

Yuhan, wwoofeuse à Zone Sensible, 2018 - Crédits Jean Pierre Sageot

Yuhan, wwoofeuse à Zone Sensible, 2018 – Crédits Jean Pierre Sageot

Fort de ses partenariats et des soutiens privés et publics, Zone Sensible réfléchit déjà à son prochain coup. Dans les années à venir, le collectif espère ouvrir une Académie du Vivant qui deviendra un lieu fédérateur dans le quartier. Reste à savoir si les abeilles accepteront de déménager… Avec 120 ruches à Saint-Denis (le plus grand rucher d’Europe en milieu urbain), le Parti Poétique entend bien continuer à polliniser la ville et les esprits.

Usbek & Rica
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