Voiture sans chauffeur, imaginaires à l’échauffement

13 Oct 2015

La voiture sans chauffeur ? Certains n’y voient qu’une énième chimère de la mobilité automobile, d’autres considèrent au contraire qu’elle est déjà une réalité bien concrète. Mais tous s’accordent sur un point : la voiture automatique est une affaire sérieuse, portée par de lourds enjeux économiques et sociétaux, et pas une journée ne passe sans qu’un article n’y soit consacré. L’occasion pour nous de revenir sur l’imaginaire encore en construction de la voiture automatique, et de la manière dont il vient se greffer au séculaire imaginaire de l’automobile.

Crédits : Raymond Zoller / Flickr

Crédits : Raymond Zoller / Flickr

La voiture automatique en questions

Il est toujours drôle de constater que l’automobile, telle qu’on la connaît depuis un siècle, s’avère un mode de déplacement tout sauf “auto”, au sens “autonome” du terme. A la différence des transports collectifs, la voiture requiert en effet une attention de tous les instants. Et c’est précisément en réponse à cela que s’immisce la voiture automatique, brouillant les lignes et réinterrogeant les définitions de la mobilité. Au final, peu importe que la “driverless car” se démocratise ou non avec le succès qu’on lui prédit, et encore moins de savoir quand (l’agence Morgan Stanley annonce une pénétration du marché à l’horizon 2026, c’est-à-dire presque demain). En réalité, la simple “hypothèse” de son arrivée suffit à agiter le microcosme des acteurs de mobilité depuis une poignée d’année maintenant, et c’est peut-être là le plus intéressant pour nous.

De fait, les enjeux industriels, serviciels, urbanistiques et communicationnels que soulève la voiture automatique nous renseignent avec une rare acuité sur le monde qui nous entoure. On peut par exemple y lire les mutations du travail à l’heure du numérique ubiquitaire ; celles de la ville et de l’étalement urbain ; et bien évidemment celles de l’automobile et de la mobilité, avec l’émergence d’un écosystème de transport où la segmentation individuel/collectif n’a plus de sens. Voilà, hâtivement résumées, les questions qui seront abordées ici.

Le futur dans le rétro

Comprendre ces mutations implique de revenir à la fois sur les origines déjà anciennes de la driveless car, et des imaginaires qui la nourrissent. Mais aussi de se projeter dans un futur au conditionnel, avec la marge d’erreur requise, pour envisager ce que serait un monde peuplé de voitures automatiques. Qu’est-ce que cela pourrait changer à notre rapport au déplacement ? Et surtout, qu’est-ce que cela change dès aujourd’hui ?

A l’instar de moult innovations, telles que la montre connectée ou le frigo intelligent, la voiture automatique n’a rien de vraiment futuriste. Au contraire, elle peuple les imaginaires automobiles presque depuis leurs origines. Matt Novak, auteur de l’excellent blog Paleofuture, en donnait un bel aperçu à travers de croustillants “rétrofuturismes” piochés dans diverses publicités, couvertures de magazines ou même dessins animés Disney.

A la recherche du temps gagné

Ces visions, agréablement naïves, avaient le mérite de mettre les loisirs au cœur de l’offre de mobilité automatique : ne pas conduire, c’était alors pouvoir prendre le temps d’occuper différemment son temps de déplacement, et si possible pour son propre plaisir… Les choses semblent malheureusement s’être déportées vers une quête de productivité jusqu’au-boutiste. Grossièrement, Matt Novak résume la situation dans une comparaison entre deux images iconiques : la première date de 1957, la seconde de 2014 (il s’agit plus précisément d’un concept-car présenté par Regus au Salon de l’Auto de Genève).

Il est évidemment logique qu’un opérateur tel que Regus, fournisseur de bureaux flexibles, s’intéresse à la voiture automatique sous l’angle du rendement professionnel. On peut néanmoins s’attrister, comme le fait Matt Novak, que cette vision productiviste soit aujourd’hui dominante – voire hégémonique – dans les représentations contemporaines de la voiture automatique. Où est donc passé le plaisir de prendre son temps à le perdre ?

Crédits : Anton / Flickr

Crédits : Anton / Flickr

Liberté automobile, j’écris ton nom

La question du plaisir de conduire est en effet étroitement corrélée aux vicissitudes que pourrait rencontrer la driverless car dans sa conquête du marché. Car en ligne de mire, la fin de la conduite vient contredire un siècle d’imaginaire automobile ayant mythifié la liberté dans le plaisir de conduire. On ne compte pas les publicités insistant sur le “ressenti”, presque charnel, qui se joue entre la route et le conducteur volant en main. Alors forcément, s’il n’y a plus de volant, la donne est quelque peu biaisée…

La chercheuse Danah Boyd, célèbre pour ses analyses sur le numérique, s’est évidemment penchée sur la question, dans un billet au titre sans complaisance : “Mes petits-enfants devront-ils apprendre à conduire ? j’espère que non. L’ethnologue du futur écrit ainsi :

It used to be that getting access to a car was the ultimate marker of freedom. […] Today, what I feel is boredom, if not misery.

Et conclut par cette prophétie à laquelle nous ne pouvons qu’adhérer :

Older populations that still associate driving with freedom are going to be resistant to the very idea of autonomous vehicles, but both parents and teenagers will start to see them as more freeing than driving. We’re still a long way from autonomous vehicles being meaningfully accessible to the general population. But we’re going to get there. We’ve spent the last thirty years ratcheting up fears and safety measures around cars, and we’ve successfully undermined the cultural appeal of driving. This is what will open the doors to a new form of transportation. And the opportunities for innovation here are only just beginning.

Détournement d’imaginaires

Ce sont les entreprises de la Silicon Valley, porteuses du nouvel imaginaire de la liberté physico-numérique, qui l’ont le mieux compris. Il n’est donc pas surprenant de constater le nombre d’entreprises qui voient dans la “driverless car”, non seulement un juteux marché, mais plus généralement une nouvelle opportunité pour asseoir leur maîtrise du monde, et de ses valeurs. Citons donc, pêle-mêle : Apple, Google, IBM et Microsoft ; sans oublier les fabricants de puces électroniques comme Intel, Qualcomm et Nvidia ; ni les promoteurs du cloud computing comme Oracle, Cisco ou encore Salesforce… Et la liste pourrait s’allonger à l’infini, tant l’écosystème des acteurs concernés est vaste, au croisement des transports et des objets connectés.

Bien évidemment, les constructeurs automobiles ne se sont pas laissés prendre de court, eux qui ont sûrement des décennies de R&D sur la voiture autonome prenant la poussière dans leurs archives. Mais le fait est là, cruel : ce n’est pas des industriels qu’est venue l’innovation. Ce faisant, les opérateurs du numérique ont contribué à battre en brèche les imaginaires existants (ceux du plaisir organique de la conduite), pour greffer les leurs : ubiquité, productivité, gain de temps.

Vers une ville automatique ?

Ce basculement des imaginaires est particulièrement significatif, sur le plan prospectif. Car il ouvre la voie à d’autres scénarios de développement pour nos territoires, indubitablement marqués par l’automobile et son ballet de liberté vs. contraintes. En 2013 déjà, le blog du New York Times consacré au numérique s’inquiétait d’une résurgence de l’étalement urbain, grâce à cette voiture dans laquelle il n’est plus nécessaire de conduire :

City planners and engineers are contemplating how city spaces could change if our cars start doing the driving for us. There are risks, of course: People might be more open to a longer daily commute, leading to even more urban sprawl.

C’est en effet là que tout se joue. La voiture automatique se greffe à l’existant pour en transformer les contours, sans forcément dénaturer l’essentiel. Sans angélisme ni catastrophisme exagéré, on peut voir dans l’arrivée de la voiture automatique le dernier avatar de l’immixtion du numérique dans nos vies mobiles. Les scénarios qui en découlent seront forcément surprenants… et d’autant plus passionnants à observer dans les années qui viennent.

Pour aller plus loin :

 

[pop-up] urbain

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