Saviez-vous que l’urbanité était genrée ?

8 Mar 2016

C’est aujourd’hui la journée de la femme. Mais LA femme existe-t-elle vraiment ? Ne sont-elles pas aussi variées que plurielles et n’ont-elles pas toutes leur caractère propre et une identité distincte ? C’est évidemment ce que soutient Pascale Lapalud, urbaniste-designeure, co-fondatrice et Présidente de l’association Genre et Ville. Pour elle, LA femme n’existe pas, il n’y a que DES femmes, qui font face à la construction culturelle et historique d’une urbanité genrée.

Une distinction est à établir entre le terme « genre » et celui de  « sexe » qui lui est étroitement lié. L’Organisation Mondiale de la Santé définit le mot « sexe » comme ce qui différencie biologiquement et physiologiquement les hommes des femmes.

Le mot « genre », lui, fait référence à une stéréotypie des groupes sociaux de sexe justifiée et alimentée par un processus de hiérarchisation autrement nommée domination masculine. Communément, le genre évoque les « rôles déterminés socialement, les comportements, les activités et les attributs qu’une société considère comme appropriés pour les hommes et les femmes ». Ainsi, les « hommes » et les « femmes » sont déterminés par le sexe, tandis que « masculin » et « féminin » correspondent à un « genre ». Il apparaît alors clairement que le sexe, imposé par la nature et inscrit dans le génome au travers d’un chromosome X ou Y est commun à toute société. En revanche, la définition de la place des femmes au sein d’une communauté varie selon les cultures.

Si les femmes ont, dans notre société occidentale, les mêmes droits a priori que les hommes, qu’en est-il du féminin ? « Les droits que nous pensons acquis aujourd’hui sont la résultante de véritables combats menés pieds à pieds à l’encontre des espaces et des pouvoirs légitimés exclusivement pour et par les hommes ». En effet, le droit de vote, le droit de devenir médecin, le droit d’avoir un compte en banque, le droit à l’avortement… sont acquis, mais les femmes restent moins payées, moins représentées, moins détentrices de « pouvoir » et… moins libres dans l’espace public. Car, si vous pensez que l’accès à l’urbanité est  égalitaire, vous vous trompez. A première vue, la mixité d’appropriation de la ville semble un fait acquis et il pourrait sembler antédiluvien de douter encore de la parité du droit à la ville. Mais entre certitudes et pratiques, un interstice se glisse et révèle que la justice spatiale dans la société globale est inégale.

Le ravi et l’occupée

Pascale Lapalud est membre du mouvement féministe « La Barbe ». Avec ses comparses, elle a fait irruption à l’Assemblée Nationale ou encore en plein conseil d’administration de L’Oréal, afin de dénoncer la disparité genrée. Leurs manifestations ironiques consistent à revêtir de fausses barbes et à lire des « tracts au style pompeux façon 19ème siècle » pour « féliciter ces messieurs d’avoir su résister courageusement au féminisme ».

Fondé par d’anciennes militantes d’Act Up en réaction au sexisme ambiant entourant la campagne de Ségolène Royal en 2007, les « barbues » investissent les lieux publics ou de pouvoir pour dénoncer, avec humour toujours, la domination masculine. Cette expérience de terrain a poussé Pascale Lapalud à fonder, avec la socio-ethnographe Chris Blache et de nombreu(ses) autres, l’association Genre et Ville. Ce groupe de recherche organise des promenades urbaines dans le but de « décaler le regard », réalise des études destinées aux municipalités et mène des cycles de sensibilisation des élus, le tout dans le but de promouvoir l’égalité hommes-femmes, dans le droit fil d’une directive européenne.

« Le genre est un impensé. Absente des programmes scolaires universitaires et unilatérale dans la production des espaces, la question du genre mérite d’être abordée, car c’est avant tout la question de l’égalité qu’elle soulève ». Genre et Ville cherche à révéler, questionner et comprendre la place, sournoise et imperceptible pour la majorité, des stéréotypes du genre dans la ville. Peu de statistiques éclairent le sujet, alors, lors de certaines de ses marches sensibles, l’association tente de recenser, de dénombrer, d’observer… l’appropriation différenciée de l’espace public à partir d’un échantillon.

« Nous avons remarqué qu’aux alentours de Belleville, 95% des personnes assises sur un banc étaient des hommes ». Pourtant, quoi de plus consensuel qu’un banc ? « L’usage du banc en lui-même varie selon le genre. Nous disons souvent que les femmes s’occupent dans l’espace public tandis que les hommes l’occupent. Sur un banc, les femmes lisent, fument une cigarette, mangent un sandwich ou s’y retrouvent à plusieurs et discutent. Les hommes, eux, sont plus souvent oisifs et observent simplement les passants. On les appelle les « ravis ». Dans la rue, les femmes poussent, tirent, portent, et vont d’un point A à un point B. Et les hommes, on dit parfois d’eux qu’ils « tiennent le mur »

Même pas peur !

© Genre et ville

© Genre et ville

Genre et ville cherche à décrypter cette disparité d’appropriation urbaine. D’où viennent ces usages genrés, comment les faire évoluer? Leur réflexion s’accompagne d’une mise en action. « L’un de nos premiers ateliers s’appelait « Même pas peur ». La peur est un sentiment et un ressenti, pouvant être éprouvés à la fois face et dans la perspective d’une situation dangereuse. Les urbains ont souvent bien plus peur de l’idée qu’ils se font des choses que de la perception qu’ils en ont réellement ».

La peur relève bien souvent du fantasme. « Même pas peur » cherche à déconstruire le sentiment de peur, à « décapsuler » les habitudes, à libérer les paroles. « Mettre à jour, comprendre et agir sont nos mots d’ordre. La nuit par exemple, est un « espace-temps » craint par les femmes ». La plupart y développent des micro-tactiques de protection, de véritables stratégies parfois sans s’en rendre compte. Leurs pas sont rapides, certaines tiennent leur sac à main bien serré contre elles, d’autres adaptent leurs tenues vestimentaires à la nuit ou se coupent de l’environnement en écoutant de la musique ou en téléphonant… « Le fait de remarquer et de parler de ces réactions d’auto- défense est déjà un premier pas. Ensuite, nous nous rendons sur les lieux associés au sentiment de crainte de ces femmes et nous exorcisons la peur en y collant des extraits de Au Bonheur des Dames de Zola, tagués de l’apostrophe « même pas peur ». Cet ouvrage nous renseigne et met en lumière des pratiques datant du XIX° relatives au regard porté par les hommes sur les femmes, essentiellement bonnes à consommer et à tenir un foyer… qui sont encore d’usage aujourd’hui ». On peut y lire par exemple :

«  L’amant lui faisait peur, cette peur folle qui blêmit la femme à l’approche du mâle ». Ou encore : « Mouret avait l’unique passion de vaincre la femme. Il la voulait reine dans sa maison, il lui avait bâti ce temple, pour l’y tenir à sa merci. C’était toute sa tactique, la griser d’attentions galantes et trafiquer de ses désirs, exploiter sa fièvre . »

Même pas peur à Nantes  © Genre et ville

Même pas peur à Nantes © Genre et ville

« Même pas peur » cherche à ouvrir les yeux des femmes, à les pousser à agir pour (re)conquérir l’espace public, à favoriser leur « empowerment ».

Maintenant retirée, la fiche de conseils aux femmes présente sur le site du ministère de l’Intérieur exprimait : « En raison de leur sexe et de leur morphologie, les femmes sont parfois les victimes d’infractions particulières (…) Lorsque vous sortez, évitez les lieux déserts, les voies mal éclairées où un éventuel agresseur peut se dissimuler. Dans la rue, si vous êtes isolée, marchez toujours d’un pas énergique et assuré. » Plaçant ainsi les femmes comme vulnérables, ce texte les invite à adapter leurs comportements en raison de leur sexe. Une hérésie pour toute féministe qui se respecte.

Haussmann, sexiste malgré lui ?

Le déjeuner sur l’herbe de Manet illustration genrée de l’espace public au XIX° siècle

Le déjeuner sur l’herbe de Manet illustration genrée de l’espace public au XIX° siècle

La peur des femmes dans l’espace public, tout comme la distinction des comportements selon le genre, résultent de constructions sociales, culturelles et historiques.

La mise en place d’un nouvel ordre genré apparaît au XIX° siècle avec la naissance de l’urbanisme haussmannien. A cette époque, la croissance démographique de Paris provoque une densification considérable des quartiers du centre. Les labyrinthes de ruelles étroites et moyenâgeuses sont noyés sous les eaux grises. Les habitants, trop nombreux et miséreux s’y entassent. L’air chargé d’effluves âcres stagne et favorise le développement des « miasmes » annonciateurs de maladies et de mort. Mais c’est surtout la crainte de voir ce processus de paupérisation enfler jusqu’à provoquer un soulèvement populaire qui est à l’origine de la percée des grands axes dits « haussmanniens ». En élargissant les rues, qu’il traçait toutes droites, le préfet assure aux services de l’ordre une maîtrise spatiale de la capitale. Les mouvements contestataires, si fréquents à l’époque, peuvent ainsi être étouffés, bloqués par des barrages en amont ou en aval d’une avenue, en court-circuitant les lacis de ruelles coupe-gorges.

En plus d’assurer l’ordre sécuritaire, l’objectif d’Haussmann est de poser les bases d’une politique de gentrification. Il écrira à Napoléon III qu’il faut « accepter dans une juste mesure la cherté des loyers et des vivres […] comme un auxiliaire utile pour défendre Paris contre l’invasion des ouvriers de la province ».

Le sacre du pouvoir bourgeois assoit la domination des hommes sur les femmes. C’est l’avènement du chef de famille qui protège sa maisonnée. Les hommes deviennent des personnages publics, tandis que les seules « femmes publiques » s’adonnent aux délices de la chair. Les femmes respectables, elles, sont « cantonnées dans l’espace privé, à l’abri de la peur du bas peuple et des idées sociales. Les ouvrières, artisanes, commerçantes sont reléguées, après leur journée de travail, à l’économie invisible du ménage et investies socialement du rôle de «régulatrices des déviances possibles de leur mari ». Les jardins familiaux par exemples ont servi à placer les femmes en gardiennes de l’ordre. Elles exhortaient leurs maris à rentrer cultiver leur lopin de terre en sortant de l’usine, les dissuadant ainsi de se retrouver au bar et d’y tenir des discussions politiques.

Aujourd’hui, le même schéma se répète. Les « marches exploratoires » organisées dans le cadre de la politique des quartiers sensibles, sont exclusivement menées par des femmes. Cet outil venu du Québec dont le but avéré est bien de redonner une place aux femmes dans l’espace public se traduit parfois en raison d’une influence sécuritaire générale en une forme de diagnostic des défaillances de notre environnement urbain. Ces marches ont pour but d’identifier les éléments urbains défaillants ou dégradés, pouvant altérer la sécurité d’un espace. Encore une fois, les femmes sont placées en figures de vigie et de contrôle, révélant que le clivage des genres, bien que construit historiquement, perdure encore aujourd’hui.

Aux femmes, on demande de « sécuriser » les parcours urbains à grand renfort de consignes et d’injonctions, tandis qu’aux hommes on aménage équipements publics et sportifs dédiés.

Un mobilier urbain peut-il être genré ?

« La ville est faite par les hommes, pour les hommes ». Voici une phrase que l’on entend beaucoup. Cependant, bien que les bancs ou les skate parcs soient en grande majorité occupés par les hommes, ce n’est pas leur forme mais bien leur usage qui est masculin. Ainsi, ce n’est pas la ville qui est faite pour les hommes, mais bien l’idée de l’urbanité que l’on en fait. Alors comment remédier à cette disparité d’appropriation ?

Aménagement de Street Workout

Aménagement de Street Workout

« Il est dommageable pour toutes et tous que les aménageurs continuent à disposer des skate parcs ou des terrains de basket dans l’espace public qui renforcent l’inégalité et favorisent la “ fabrique des garçons ” aventuriers, téméraires, courageux, forts… Avec Genre et ville, nous militons pour la création d’espaces mixtes, libérés de toute fonction et appropriables par toutes et tous. Ce “ Tous” se doit d’être inclusif de toutes les identités qui composent notre société et de tous les âges de la vie. Les aménageurs se doivent de chausser ces différentes lunettes pour concevoir un espace égalitaire. S’ils se plaçaient dans la peau de ces « tous », ils disposeraient plus de bancs pour les corps fatigués et n’orienteraient pas les bancs de la même manière. »

Le rôle de Genre et ville réside également dans la sensibilisation des concepteurs de villes à d’autres approches de l’espace que la leur. Pour cela, l’association a initié les ateliers PAsSaGEs ( Programme d’Actions Sensibles au Genre et Espaces), invitant les « marcheurs » à se glisser dans la peau d’un enfant, d’une femme, d’un vieil homme… Mobilisée sur l’opération « Réinventons nos places » lancée par la mairie de Paris, l’association a mené dans ce cadre de nombreuses marches sensibles avec des équipes d’urbanistes et d’architectes.

« Lors de ces déambulations, nous mettons l’accent sur la perception sensible de l’environnement urbain. Les politiques urbaines tendent à rendre insipide et propre, à lisser, à stériliser l’espace public. Des espaces sombres considérés comme dangereux pour les femmes font pourtant parfois leur bonheur. C’est là que certaines se réfugient et s’abritent des regards publics pour fumer leur cigarette ou embrasser leur copain. PAsSaGEs vise à prendre en compte la pluralité des identités pour leur permette de se réapproprier la ville. Après ces ateliers, nombreux sont ceux qui ne voient plus leur quartier de la même manière. »

Lumières de la Ville

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