Quand la géolocalisation conditionne notre rapport au monde

6 Avr 2016

« Tout est affaire de décor
Changer de lit changer de corps
À quoi bon puisque c’est encore
Moi qui moi-même me trahis »

Qui aurait cru que ces paroles, écrites par Louis Aragon en 1956 et associées à la défaite allemande seraient encore d’actualité aujourd’hui?

Tout est affaire de décor, dès lors que la géolocalisation conditionne notre rapport à l’environnement immédiat. Traçabilité, surveillance, rencontres, offres promotionnelles, services… Notre rapport à autrui et à la consommation dépend plus que jamais de notre position géographique.

Consommer proche pour consommer mieux ?

Dans une société hypermobile, où la libéralisation de la consommation, la concurrence des marchés et la politique sécuritaire prévalent, les outils de géolocalisation se sont offert une place de choix. Face à la crise environnementale, sociale, économique et alimentaire, l’« empowerment » ou la capacité de prendre son destin en main, s’est exprimé sous différentes formes.

Parmi elles, des applications permettent de « consommer plus en dépensant moins ». Géocompare par exemple, permet de comparer les prix d’un produit dans les magasins situés aux alentours. Plutôt que d’aller chez Monoprix, le logiciel vous conseille de marcher 100 m de plus pour acheter votre paquet de gâteaux préféré chez Lidl. Sentinelo, lui, affiche sur votre smartphone les bonnes affaires et les produits en promotion dans les magasins les plus proches. Au fil de votre trajet, les annonces apparaissent, vous incitant à rentrer chez un opticien alors que vous étiez en chemin pour vous rendre à la Poste. Et la liste des applications vous proposant des services de livraison en fonction de la proximité des restaurateurs est infinie…

Quoi de plus logique que de consommer à proximité de chez soi ? Qui plus est, quoi de plus écologique ? Quand on pense au développement des circuits courts et des AMAP pour maintenir les petits producteurs locaux et certifier la qualité des produits, la démarche apparaît tout à fait louable. L’empreinte écologique est réduite et la traçabilité (mais de qui ? Du produit ou de vous ?) assurée. Qui plus est, ce genre d’applications peut relancer la vie d’un quartier !

Mobiliville, par exemple, vous tient informés des bons plans des commerçants, en temps réel, à Rennes. Les commerçants y publient leurs promotions afin d’attirer le chaland et d’en faire profiter leur porte-monnaie. Un service non négligeable pour certaines villes qui voient leurs commerces de proximité fermer les uns après les autres et dont la parade pourrait être de renouer le contact entre commerçants et consommateurs d’un même quartier.

Ainsi,  consommer proche revient à consommer « écologique » et « solidaire ». Mais, avec les applications de géolocalisation, consommer proche revient surtout à consommer plus ! La suggestion est insidieuse, elle vous « notifie », vous « bipe » et vous « spamme » à chaque coin de rue. La contradiction est criante et le dilemme cornélien. Au lieu de consommer responsable comme notre conscience écologique nous y invite, nous consommons compulsivement… Pour relancer l’économie ne faut-il pas relancer la consommation ?

Suivre à la trace pour mieux se rencontrer, c’est surtout mieux contrôler

« Big brother is watching you », la célèbre phrase tirée du roman 1984 est passée dans le langage courant. En effet, le principe de base sur lequel repose la géolocalisation est la traçabilité. Que ce soit pour mieux se repérer dans l’espace, pour signaler sa présence en un lieu ou pour suivre les déplacements en temps réel d’un taxi à l’approche, la géolocalisation indique votre position dans l’espace à un instant T et la garde en mémoire. L’ancien Président de la République, Nicolas Sarkozy, a lui-même été mis en cause, puis innocenté dans l’affaire Air Cocaïne grâce à cet outil magique.

Depuis peu, la géolocalisation ne vous informe plus seulement de votre propre localisation, elle vous renseigne également sur celle de votre entourage.

Find my friend ou encore ZoomZoomZen permettent de partager sa localisation en temps réel avec son réseau d’amis. L’argument avancé par les sociétés à l’origine de telles applications : se retrouver plus facilement. En invitant les personnes de votre choix à rentrer dans votre réseau de traçabilité, il est possible de se voir avancer chacun sur la carte. Pratique, lorsque le rendez-vous place de la République un jour de manif est imprécis ou encore pour prouver que l’on a à peine 5 minutes de retard ! Oui mais… bien qu’aucune donnée ne soit enregistrée et que la déconnexion de l’application fasse disparaître le parcours, ce genre d’application ouvre la voie à de graves dérives.

Find my friend a tout naturellement donné naissance à Find my kids/Footprints. Dans un climat de terreur permanent, les logiciels de contrôle parental classiques permettant de surveiller les activités de son enfant sur son ordinateur, sont déjà dépassés. Place à la surveillance ex-nihilo et atemporelle.

Find My Kids mobilité

Illustration présentant l’application Find My Kids ~ Footprints™ sur iTunes

Les angoisses parentales ont inévitablement labouré un terrain propice à la germination d’applications de surveillance. En installant, sur le smartphone de l’enfant,  une application destinée à le géolocaliser, il est possible de le pister en dehors même du cocon familial et de connaître en temps réel sa position exacte. Le descriptif de l’application précise qu’elle vous permet d’entrer des points de repère (l’école, chez Jules, le stade, le cours de dessin…) et de recevoir une notification à chaque fois qu’il les atteint ou les quitte. Nec plus ultra, des capteurs de mouvement intégrés au smartphone vous avertissent  du passage de l’état statique à l’état mobile de votre enfant. Sans compter sur le service que l’application « iChaper » propose. Définir des  « zones sûres » ou des « zones interdites » vous permet d’être alerté par SMS dès que votre progéniture franchit une de ces « géo-barrières ».

Eh oui, mieux que les bracelets électroniques, les « chaperons virtuels » vous permettront de fliquer votre rejeton tout en lui donnant l’illusion de liberté. Mais le contrôle de la mobilité ne s’arrête pas là. Grâce à l’application smart-phone PromapMe, ou à des véhicules équipés de puces, les entreprises peuvent dorénavant « gérer et optimiser » les déplacements en temps réel de leurs équipes sur le terrain. Ainsi, l’entreprise se tient informée de l’heure à laquelle l’employé commence sa journée, de la consommation de carburant et du trajet effectué. Pratique pour s’assurer que les représentants de commerce (par exemple) effectuent bien les tâches assignées. Comme la géolocalisation permet de connaître les consommations de carburant des véhicules, plusieurs entreprises utilisent ces données pour mettre en place une compétition entre les commerciaux et proposer une prime au salarié ayant le moins consommé. La mise en concurrence des individus au service de l’écologie ? Evidemment, la volonté de contrôler l’absentéisme et les capacités de vente des commerciaux n’est pas souvent mise en avant. Si la géolocalisation réinvente la façon contemporaine de « pointer » pour celui qui sillonne les routes, elle constitue avant tout un outil répressif qui floute les limite entre sphère privée et sphère publique, entre vie professionnelle et vie familiale.

Géo-incest

La géolocalisation : un outil de traçabilité dans une société de plus en plus mobile, mais aussi, un outil de scission dans une société de plus en plus clivée. A la mobilité généralisée et constante des individus, des énergies, des idées ou des matières s’oppose la séparation générale. Dans cet espace lisse, sans entraves, dans ce monde liquide (comme dirait Zygmunt Bauman), émergent des limites nouvelles, des frontières visibles et invisibles, des murs et des ségrégations sociales plus fortes que jamais. A l’extériorité urbaine s’est substituée la limite interne.

Les outils de géolocalisation représentent un des marqueurs de ce phénomène sociétal, surtout lorsqu’ils servent la rencontre. Grindr, le « plus grand réseau social gay du monde », affiche des millions d’utilisateurs pour son application de mise en relation, basée notamment sur la localisation. Inventée en 2009, l’application a été pionnière pour la mise au point d’un outil permettant de rechercher des partenaires potentiels en fonction de leur profil mais également de leur proximité géographique. Une révolution pour la communauté gay qui avait l’habitude de se retrouver dans des lieux bien identifiés. Grace à Grindr, la création d’une communauté gay numérique autorise l’identification et la rencontre libérées de toute assignation territoriale. Soit, mais depuis, le Grindr hétérosexuel est né. Qu’il s’agisse d’applications de rencontre comme Tinder ou Happn, le principe est le même. Les « fiches d’identité » qui apparaissent sur le mobile de l’usager sont sélectionnées en fonction de la proximité. Plus que d’inciter la rencontre immédiate (« hey, tu me plais, je vois que tu n’es pas loin, prenons un café »), ce genre de mise en relation favorise et promeut l’entre soi.

happn application mobilité

Simulation d’une capture d’écran présentant un profil Happn

Happn, par exemple, suit les « profilers » à la trace et mémorise les lieux qu’ils ont l’habitude de fréquenter. En proposant le profil d’un double « assis à la même terrasse de café il y a 15 min », « présent à la même expo il y a 5 min » ou « s’égosillant au même concert il y a une heure », l’application ne base plus seulement la sélection de cibles (« target » dans le jargon) sur le physique. L’environnement social devient un facteur déterminant. Certes, le principe « dans le même wagon de métro en ce moment » marche aussi, mais, soyons honnête, l’impression d’appartenir à un même groupe, avant même d’avoir échangé (« tchatté ») et de s’être trouvé des points communs et des affinités joue un rôle fondamental quant au succès grandissant des applications de rencontre auprès des jeunes. De même que la sélection de l’espèce repose sur la résistance des individus, que la théorie du « gène égoïste » repose sur la qualité du gène en tant que réplicateur, la reproduction sociale (au sein d’un même groupe social s’entend) pourrait reposer sur la géolocalisation des applications de rencontre.

En incitant à consommer de façon abusive en un lieu à priori pratique et proche, mais en fait, imposé, en invitant à rencontrer son voisin et en soustrayant à la liberté du déplacement anonyme, la géolocalisation suggère insidieusement un nouveau rapport au monde. Ces  « manipulations » très peu conscientisées, nous privent en réalité de nos libertés individuelles: celle de nous déplacer, de nous amouracher et de consommer « au petit bonheur la chance » !

Lumières de la Ville

Réagissez sur le sujet

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiéeTous les Champs sont obligatoires

 

articles sur le même thème


Connexion
Inscription
  • Vous avez déjà un compte identifiez-vous
  • Mot de passe oublié ?
  • Vous n'avez pas de compte, créez le ici
  • * Champs obligatoires
  • Max 200ko / Min 100x100px
    choisir