Comment la lumière façonne-t-elle nos villes ?

28 Fév 2017

La lumière naturelle est universelle et illimitée. L’alternance de sa présence nous impose un rythme de vie depuis la nuit des temps. Le jour nous vivons. La nuit nous dormons. Plus qu’un besoin physiologique, le manque de lumière nous contraint dans notre capacité visuelle et nos actions. Zorica Matic est la fondatrice de l’Association des Idées Lumières qui a pour objet de développer et promouvoir la dimension culturelle du sujet « Lumière ». Pour elle, « la lumière est un langage universel, le liant et le lien social », mais aujourd’hui, façonne-t-elle réellement nos villes ? Zorica Matic nous accompagne dans cette réflexion.

Au fond de sa grotte, l’Homme de Néandertal a d’abord inventé le feu, source de lumière. En répondant à ce besoin primaire, la lumière devient ensuite un enjeu du vivre ensemble. Pour des raisons de sécurité, nous avons d’ailleurs commencé à éclairer l’espace public. A partir du XVIIe siècle, Nicolas de la Reynie, lieutenant de police, installe des lanternes à chaque coin de rue pour renforcer la surveillance de Paris. Depuis la fin des années 80, l’éclairage public a pris une dimension événementielle et spectaculaire, impulsée avec la première intervention de Roger Narboni à Lyon.

Aujourd’hui, la lumière dans l’espace public est devenue « naturelle ». On ne se pose plus souvent la question de sa nécessité, de sa présence ni de son rôle. La lumière est là.

Mais à bien des égards, elle conditionne la structure urbaine, nos pratiques, nos capacités d’usage et nos perceptions de l’espace car elle communique directement avec notre part sensible. Nous vivons encore tous en fonction de la lumière.

Si l’accès à la lumière naturelle est gratuit et illimité, l’accès à la lumière artificielle a un coût et un impact sur la ville. Tous les territoires ne sont donc pas alimentés de façon égale. Les choix et contraintes d’implantation sont éminemment politiques et économiques au sens où elles induisent des comportements divers.

Enfin, si l’on parle de la lumière, nous devons forcément parler de la nuit. Elle constitue 50 % du temps en France. Une portion temporelle non négligeable, dont la présence conditionne fortement nos pratiques et notre empreinte dans la structure urbaine.

 

La lumière : source naturelle d’émotions, révélatrice des sens

Commençons par l’essentiel, la lumière est avant tout un besoin physiologique. Sans lumière nous mourrons. Son absence supprime toute conscience d’une partie de notre environnement, et nous désarme. Nous perdons la maîtrise de l’espace. Un lâcher-prise qui met à mal notre besoin primaire de sécurité. La lumière constitue donc un besoin primaire selon deux aspects. Elle permet à notre organisme d’être alimenté en vitamines, mais elle assure également notre visibilité et donc notre survie.

La lumière, par sa présence ou son absence, génère en nous des sentiments. Selon le degré de perception qu’elle nous offre, elle ouvre une palette de sentiments. En ville, la rue, sombre, fait peur…

une rue dans la nuit

© Rue Curiol

La nuit est, dans notre imaginaire, le lieu de tous les interdits. Elle est ce moment où tout est possible, à l’abri des regards. L’obscurité peut créer un contexte menaçant, comme une ambiance réconfortante. Agissant en décor, la lumière met en scène l’espace public et joue sur notre système de perceptions et de représentations, en répondant parfois à nos peurs enfantines. Une fenêtre allumée et la vue d’un intérieur peuvent nous rassurer quand nous marchons dans le noir. Elle nous pousse à emprunter un chemin, ou nous en dissuade. Et puis parfois, la lumière nous agresse !

Les sombres rues londoniennes des filatures du célèbre Sherlock Holmes nous font frissonner. Alors que l’obscurité des rues de Paris du célèbre film Minuit à Paris révèle toute la poésie d’un lieu. Les pouvoirs de l’ombre sont divers. Dans un article de présentation de son ouvrage Les Éclairages des Villes, vers un urbanisme nocturne, Strabic nous présentait la vision de Roger Narboni à ce sujet. « Attaché à la part des possibles de l’obscurité, il a envisagé dès ses premiers écrits de réfléchir à des plans de sauvegarde de l’ombre comme contre-propositions aux systématiques plans lumière ».

Source : http://www.lec.fr/actualites

rue sombre eclairee par des lampadaires

© blog.ac-versailles.fr

rue de tokyo dans la nuit

© Doublemesh.com

photo d une rue eclairee par des lampadaires

© Posepartage.fr

 

Une route sombre eclairee par des lampadaires

© Photocurry

 

Les points lumineux comme boussoles urbaines

La lumière ne pourrait-elle pas être pensée comme un déguisement que la ville enfile ? Elle crée des décors. Et instinctivement guidés par ces ambiances, nous y créons notre cheminement. Par l’enchaînement de ces rues plus ou moins éclairées, nous façonnons nos parcours et nous oublions cet acteur urbain essentiel, qu’est la lumière.

La nuit, quand nous marchons en ville, la différence de luminosité crée des ambiances. Les ambiances créent des repères. La Grand Place n’est plus la même qu’en journée. Occupée par ses terrasses, elle est éclairée. On la voit maintenant comme un lieu festif. Comme un point de repère dans son trajet. Les rues piétonnes sont éclairées par les vitrines. Jusqu’à la statue, au bout de la rue, qui marquera l’entrée dans une zone plus résidentielle. Ces rues d’habitation, elles, sont vidées de toute forme de vie, peu éclairées pour laisser leurs occupants s’endormir. Elles peuvent parfois être menaçantes. La couleur d’un éclairage public, son intensité peuvent associer ces sentiments à l’image d’un quartier ou d’une rue. La ville devient alors un assemblage de divers décors théâtraux.

Dans le domaine de l’urbanisme, des plans-lumière ont été mis en place pour penser l’ensemble de ces tableaux à une échelle globale. Cette logique d’orchestration de la ville par la lumière a notamment été pensée par Roger Narboni, à partir des années 80. La lumière n’est donc plus uniquement envisagée comme un ornement ou un décor, mais comme un composant à part entière du projet urbain. Dans le cadre du Grand Paris, par exemple, certaines équipes ont proposé la mise en lumière entre Paris et Le Havre comme moyen de connecter le territoire.

 

La lumière comme outil de médiation culturelle et indicateur sociologique

« La lumière revêt une notion philosophique et spirituelle, une émotion qui fait qu’on transmet un message et qu’on établit un contact » revendique Zorica Matic.

Dans l’histoire des civilisations et des religions, la lumière relève du symbole et de l’imaginaire. Elle connote la pureté. Elle suggère la féérie. Elle renvoie au rêve. Elle est au cœur de la fête. Elle se rapporte à la vie. Le fait que la lumière soit au cœur des célébrations rituelles renforce la cohésion entre les individus. Cet ensemble de rites crée un cadre référentiel de valeurs dont la lumière est le symbole.

Un peu comme si la lumière répondait à la logique de la pyramide des besoins, elle est un indicateur de développement. Elle est d’abord un besoin primaire auquel on doit collectivement répondre. Nous évoquions cette thématique il y a peu avec l’exemple de l’électrification rurale en Casamance, où le solaire est en cours d’apparition. Pour le moment, seul un lampadaire solaire, autour duquel tous les habitants se regroupent le soir, trône au milieu de la place publique. Dans d’autres villes, comme à Medellin, la lumière est devenue un enjeu de régulation sociale. En éclairant ses espaces publics, le repère de la cocaïne est parvenu à réduire ses taux de criminalité. A Montréal, elle habille le mobilier urbain pour inciter les habitants à vivre dehors. En France, la gestion de la lumière encadre de plus en plus des projets culturels et événementiels comme la Fête des Lumières de Lyon ou les Nuits Blanches.

La manière de gérer la lumière, et les problèmes qui lui sont localement liés reflètent l’état d’une société. « La lumière est un sujet inclusif ! » défend Zorica Matic « Sécurité, écologie, cohésion sociale… Il n’y a pas un sujet d’actualité dans nos sociétés qui ne soit lié à la lumière ! C’est suite aux Grenelles de l’environnement qu’on commence à penser l’éclairage public responsable par exemple. »

 

La lumière comme outil d’aménagement et d’identité urbaine

Aujourd’hui, la lumière envahit nos espaces publics. Les bancs, les affichages publicitaires, les arrêts de bus. Elle met en exergue les points de vie urbains, elle aménage la ville et hiérarchise l’espace. « La lumière est un élément politique ». Quand on choisit donc de mettre en lumière un élément, une rue ou une place plutôt qu’une autre, ce n’est pas toujours anodin ! Pourtant, Zorica Matic nous rappelle que le simple choix d’un type de lumière dépend de valeurs culturelles et révèle une identité collective !

« A Montréal, les services publics ont décidé de renouveler les systèmes d’éclairage public en passant à l’utilisation de la LED sans consulter les habitants. Le renouvellement fonctionnait par tiers. Dès les premiers travaux, les habitants se sont plaint. Les LED émettent une lumière bleue qui les dérangeaient, car ils préfèrent des lumières plus jaunes, plus solaires. Choisir une lumière c’est une approche sociologique ! Au Japon par exemple, ils préfèrent les lumières blanches, plus lunaires. »

La lumière est donc un élément politique, car elle régit les rapports individuels dans l’espace public et contribue à la construction d’une identité, d’une vitrine collectivement reconnue.

« La ville de Montréal célèbre son 375ème anniversaire, l’ensemble des événements et manifestations sont régies par la lumière ! » pointe du doigt Zorica Matic. Les quatre thèmes de l’anniversaire sont « Montréal s’allume, Montréal bouge, Montréal s’éclate et Montréal se réinvente ! ». La grande majorité des programmations sont accompagnées de jeux de lumière.

Robert Poëti, ministre des Transports et ministre responsable de la région de Montréal, annonçait que « Le gouvernement du Québec est fier d’appuyer une programmation qui témoignera de la vivacité de Montréal. Mettant en valeur la culture, la créativité et le talent montréalais, les festivités de 2017 contribueront au positionnement international de Montréal à titre de grande métropole culturelle et économique ».

Il n’y a donc pas uniquement un enjeu festif dans ce choix. La dimension événementielle renvoie une image extérieure positive et permet à la ville de sortir son épingle du jeu dans la compétition mondiale interville.

« Le visible (induit par la lumière) provoque l’invisible, qui est cette émotion ressentie, cette perception. C’est en ce sens que la lumière est un outil politique, car elle joue sur le sensible » explique Zorica.

C’est également en ce sens qu’on identifie la ville de Lyon à la Fête des Lumières. « D’autres villes ont essayé. Dubaï a voulu exporter le modèle, mais ça n’a pas pris parce que il y a aussi un aspect culturel qui fait qu’on adhère ou pas ! »

La lumière est donc au départ un matériau influent sur nos sens, tout en étant capable de façonner l’image de la ville. Elle est également un langage universel qui permet d’envoyer des messages sensibles à chaque individu. Grâce à ces dimensions, elle devient un outil d’aménagement urbain de plus en plus mis en valeur dans la stratégie de construction urbaine à travers la conception de Plans Lumière ou d’autres rassemblements culturels.

A l’échelle internationale, l’enjeu lumière se pose également. La lumière contribue à effacer les fractures territoriales et sociales encore trop présentes dans nos sociétés de plus en plus urbaines. Certains professionnels, comme Zorica Matic, militent d’ailleurs aujourd’hui pour un droit à la lumière, comme d’autres militent pour un droit au logement. Et c’est bien là tout le sens de l’Année Internationale de la Lumière, décrétée en 2015 par l’Unesco. Alors que certains architectes, urbanistes ou concepteurs lumières tentent de plus en plus de connecter le bâti avec nos sensations, il faudra à l’avenir, sans doute s’attendre à ce que nos réflexions urbaines soient de plus en plus illuminés par l’enjeu lumière.

Lumières de la Ville

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