Votre maison, avec ou sans ruines ?

©Friche industrielle - Cerema
30 Nov 2022 | Lecture 2 min

Dans son dernier essai Obsolescence des ruines, le philosophe Bruce Bégout développe l’idée que contrairement aux anciens, les nouveaux bâtiments que nous construisons ne produiront plus de ruines. Mais peut-on transmettre la culture d’une civilisation sans ruines ?

Bruce Bégout est un philosophe qui revient toujours à l’urbain. Ses premiers ouvrages portent sur Las Vegas, sur les motels ou encore sur les banlieues (dans le sens des suburbs américaines). Son approche consiste à partir de l’expérience et de la description des phénomènes quotidiens. Pour écrire En Escale, il a vécu dans des aéroports internationaux sans jamais en sortir pendant une semaine. Dans son dernier livre, Obsolescence des ruines, il s’intéresse au sujet des ruines et s’inquiète de l’impossibilité du monde contemporain d’inscrire la mémoire dans le paysage. En effet, aujourd’hui, l’architecture et la construction ne produiraient plus de bâtiments suffisamment durables pour devenir des ruines.

Fast building

« L’architecture est devenue un objet de consommation courante, elle a intégré l’obsolescence programmée qui valait pour les appareils électroménagers » explique-t-il dans Libération, avec son lot de prix bon marché, mais aussi de production aux antipodes du durable. Dire que la qualité de la construction baisse n’est pas une chimère, le phénomène est documenté. Bruce Bégout cite différents travaux, notamment le rapport Girometti-Leclercq publié en 2021, qui indique que « la recherche de performance économique a abouti inexorablement à une réduction de certaines qualités fondamentales des logements ». Parmi les problèmes pointés du doigt : des surfaces qui ont réduit, des appartements traversants devenus rares, une baisse de la fonctionnalité générale…

D’autres auteurs cités par Bruce Bégout montrent que le business de la démolition contribue, aux États-Unis, à raccourcir la durée de vie des bâtiments, puisque des maisons sont détruites par calcul économique. Emmanuel Rubio ou Jeff Byles estiment ainsi la durée de vie d’un bâtiment contemporain à vingt-cinq ans :  un renversement anthropologique majeur, selon le philosophe. Dans sa vie, un être humain verrait défiler trois générations de bâtiments en tout. L’architecture ne serait alors plus l’enveloppe de protection qu’elle a offert à nos existences fragiles pendant des siècles. Dans une formule inspirée d’Italo Calvino, Bruce Bégout en conclut même que « la forme des villes est plus éphémère que les mortels ».

©Bruce Bégout - Fayard

©Bruce Bégout – Fayard

Gravats ou matériaux ?

Sans la robustesse qui était une des valeurs fondamentales de l’architecture selon Vitruve (au Ier siècle avant notre ère), les constructions ne peuvent pas devenir des ruines. Pour Bruce Bégout, elles disparaîtront spontanément en débris et gravats, notamment les lotissements pavillonnaires, les hypermarchés ou les stations services : « toute cette architecture ordinaire qui ne relève pas des grands projets publics ou privés (…) les bâtiments du tout-venant, qui relèvent de la production vernaculaire, locale et populaire, qui répondent aux besoins immédiats des individus ». Le philosophe appelle cela « le troisième âge des ruines », faisant suite à un premier « âge des ruines antiques et médiévales » et à un second « âge des ruines industrielles ».

Pour le philosophe, une seconde tendance contemporaine viendrait renforcer l’effacement des ruines : la conscience écologique. Les efforts pour limiter l’impact environnemental des constructions impliquent en effet de restaurer les bâtiments, de recycler les sols et de revaloriser les matériaux. Il faut à tout prix éviter le gaspillage que représente la ruine. Non sans ironie, il relève dans les colonnes d’Usbek et Rica que « le mouvement écologiste radical et son opposé, le capitalisme court-termiste, se rejoignent ainsi pour faire des ruines des objets honteux, désuets, impossibles ».

Sentiment amnésique

« Faute de ruines, nous vivons dans un présent permanent et perpétuel », affirme-t-il. « L’accélération du rapport au temps fait que nous avons un souci avec le futur et le passé. Si ce que nous produisons n’est plus matériellement durable, nous ne pouvons plus y investir nos affects et sommes voués à une mélancolie permanente. » Une menace anthropologique et philosophique plane.

©Stade olympique abandonné à Athènes en 2018 - Evanonthegc/Wikipédia

©Stade olympique abandonné à Athènes en 2018 – Evanonthegc/Wikipédia

La focale de Bruce Bégout sur les ruines pose des questions pour appréhender notre rapport à l’architecture et à la mémoire. Mais il nous laisse une question sur les lèvres : les bâtiments ordinaires et quotidiens ont-ils déjà laissé beaucoup de ruines derrière eux dans l’Histoire ? Avant même l’économie de l’obsolescence programmée, rares sont les bâtisses qui sont devenues des ruines que l’on pourrait visiter aujourd’hui. Elles sont utilisées, recyclées, ou détruites mais rarement conservées. D’ailleurs, l’architecture populaire et vernaculaire s’est toujours inscrite dans ce que le philosophe appelle la conscience écologique. La plupart du temps, les pierres ou les charpentes des maisons précédentes servaient pour les maisons suivantes. Pour garder en mémoire ces savoirs, nous faudra-t-il créer des ruines de maisons sobres ?

Usbek & Rica
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