La ville japonaise en fête : réappropriation de l’espace et identité locale

1 Sep 2016

Les festivals et fêtes japonaises – connus sous le nom vernaculaire matsuri – sont des événements qui se déroulent sur l’ensemble du territoire et tout au long de l’année. Suivant le calendrier religieux, ils marquent le déroulement saisonnier et se fondent sur des rituels anciens d’origine shinto (pour la plupart) ou bouddhiques. Les manifestations les plus populaires et les plus spectaculaires se déroulant en été – moment où l’on espère se protéger des typhons et conjurer les ravages provoqués par les insectes sur les plantations -, c’était l’occasion pour nous de désosser cet héritage du passé encore très présent dans la culture locale.

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Danseuses traditionnelles au Mitama matsuri ou « Fête des lanternes » (sanctuaire de Yasukuni à Tokyo) – Crédits Ikusuki sur Flickr

Au nom de la reconquête spatiale éphémère

Les matsuri figurant parmi les traditions les plus vivantes du Japon, on en compterait entre 100 000 et 300 000 célébrées chaque année. Plus concrètement, ces bacchanales à la sauce nippone se présentent comme des festivals en plein air, alliant processions, musique et danses traditionnelles avec des stands de street food, artisanat divers, et jeux pour les enfants. Rassemblant annuellement des millions de spectateurs, ces kermesses théâtrales s’appuient sur des traditions ancestrales tout autant qu’elles s’inscrivent dans un processus de réappropriation de l’espace urbain contemporain. Ce sont en somme des moments de partage, de déambulation, de divertissement et de célébrations rituelles.

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Nagasaki Shoro Nagashi Festival, 15 août 2015 – Crédits Margot Baldassi

La série de photos ci-dessus illustre ainsi, en quelques épisodes pris sur le vif, une procession opérée dans les rues de Nagasaki pour Obon. C’est l’un des moments les plus importants du calendrier religieux japonais puisqu’il représente la courte période estivale pendant laquelle les Japonais commémorent les esprits de leurs ancêtres. Côté privé, les habitants prennent généralement quelques jours de vacance pour se retrouver en famille dans leurs communes d’origine pour nettoyer les tombes de leurs aïeux, et accomplir ensemble certains rites traditionnels liés au repos des esprits.

Différentes municipalités célèbrent d’autre part cette fête bouddhiste de différentes manières, mais toujours sous la forme d’un matsuri chargé de symbolique liturgique et locale. A Nagasaki, c’est donc sous la forme d’une procession de bateaux-chars-sanctuaires portés par différentes familles et fidèles, les lampions allumés symbolisant l’esprit des défunts à qui l’on rend hommage. La mise en scène de chaque cortège s’accompagne évidemment de nombreuses autres paraboles, gestes, artefacts, chants et rites difficiles à assimiler pour le touriste occidental. Nous pouvons simplement vous confirmer que l’ambiance d’un tel événement est unique, les vapeurs de l’alcool se mêlant aux exaltations spirituelles, le crépitement des pétards recouvrant le cliquetis discret des cuivres traditionnels. Du simple spectateur perché sur un poteau électrique en bord d’avenue aux groupes de jeunes munis de feux d’artifices se réjouissant dans les petits squares urbains, toutes les générations s’approprient ainsi un bout d’espace en toute allégresse.

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Grâce au travail de ces employés, Nagasaki retrouva le lendemain son calme et sa propreté initiale – Crédits Margot Baldassi

Pour ce type d’occasions, les plus grandes rues de la ville sont quadrillées et sécurisées en temps réel (un cône de signalisation par-ci, un coup de sifflet par-là) par les services municipaux pour servir de tapis rouge aux parades cultuelles qui se déplacent une par une. En fin de soirée, le sol de la ville se retrouve alors entièrement recouvert de poudre et d’éclats de pétards, retrouvant sa douceur et ses activités nocturnes habituelles. Des cohortes du service de nettoyage employé par la municipalité s’affairent alors de toutes parts pour faire disparaître les débris qui jonchent routes et trottoirs, vestiges de cette récréation participative à grande échelle

City branding séculaire pour redorer l’image des villes modernes

Autant qu’une reconquête éphémère de la ville par les habitants qui participent à ces manifestations festives en plein air, les matsuri incarnent de solides institutions pour affirmer l’identité locale des municipalités organisatrices. L’article passionnant de Sylvie Guichard-Anguis « Rites et fêtes dans les rues japonaises », rédigé dans le cadre du colloque « Les problèmes culturels des grandes villes » (décembre 1997), revient ainsi sur l’importance culturelle et communautaire de ces célébrations pour les agglomérations.

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Takoyaki brûlants (beignets de poulpe) et masques pop remplacent souvent nos chichis et autres punching balls tonitruants – Crédits Scott Denny

« Les fascicules de présentation de chaque commune japonaise insistent invariablement sur la présence de fêtes. D´origine religieuse pour les plus anciennes, ou créées par la Chambre de commerce aidées de la municipalité pour les plus récentes, elles semblent constituer une composante indispensable non seulement du caractère attractif des lieux, comme de leur identité.

La multiplication des matsuri contribuent à sortir de l´oubli des collectivités qui ont vu les fondements de leurs activités économiques fortement ébranlés par la désertification. Dans les régions urbaines la concurrence très vive entre les différentes villes s´appuie également sur une politique dont les fêtes font partie intégrantes en terme d´images. Certaines resurgissent d´un passé où elles avaient été reléguées pendant des dizaines d´années.

[…]

Dans un cadre qui se transforme sans répit, les matsuri sont appréhendées en tant que liens avec les étapes historiques du développement local, qui ne peuvent être perceptibles à travers le patrimoine immobilier. Ce n´est pas l´authenticité de ces évocations qui compte, mais le phénomène de continuité locale, de transmission qu´elles soulignent. L´évocation des noms des fêtes les plus connues fait surgir immédiatement des images propres à leur déroulement. Il est beaucoup moins certain que les cadres de vie urbain qui leurs sont associés soit tout aussi connus pour la plupart des japonais. »

Les matsuri créent dès lors « un mode de ville » (éphémère) tellement attractif qu’ils deviennent dans l’imaginaire collectif – et notamment touristique – un prolongement séduisant et manifeste de la ville dans son état routinier (c’est-à-dire non festif). La culture pop japonaise est d’ailleurs logiquement pétrie de cet imaginaire spécifique. Les scènes de matsuri estivaux incarnent l’un des topiques récurrents les plus plaisants et attendus des bandes dessinées, de l’animation et des films locaux. Partie de kingyo-sukui (pêche à la ligne très populaire) et dégustation de kakigori (glace pilée très appréciée) en yukata (kimono léger traditionnel) représentent ainsi le cadre archétypal d’un bon moment passé dans les rues japonaises pendant les vacances d’été… Et si, nous aussi, on étoffait l’attraction de nos petites et grandes agglomérations à grand coup de folklore ? Nous avons bon espoir : foires à l’oignon et fêtes foraines lumineuses redeviendront bientôt l’agent principal du marketing territorial français de demain !

{pop-up} urbain

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