Tous en terrasses ?

Terrasse de Montmartre ©Bram Naus via Unsplash
23 Sep 2019 | Lecture 4 minutes

Et si on allait boire un verre en terrasse ? Avec les beaux jours, il n’est plus question de rester enfermé chez soi. Les groupes d’amis, les couples et les solitaires se retrouvent en ville, sur les terrasses de cafés et de bars à la recherche d’une convivialité et d’une ambiance urbaine estivale. Mais les terrasses ne sont pas le seul modèle où l’on peut se détendre dans une atmosphère à la fois chaleureuse et rafraîchissante.

Les espaces en retrait de l’effervescence urbaine et du mouvement incessant des rues, offrant une atmosphère plus intime et préservée, font également recette. Que révèle alors cet espace à l’interface entre la rue, publique et élastique, et l’espace immobile des restaurants et des bars ? Quel autre modèle peut nous inspirer ?

Flâner en terrasse, cette habitude française qui prend source à la Belle époque !

La terrasse de café s’ouvre progressivement pour devenir un lieu à la mode, là où boire tranquillement son carburant du matin, un journal à la main. C’est à la fin du XIXème siècle, en pleine Belle Epoque, que cette identité culturelle parisienne prend de l’ampleur. Période de progrès technique, de développement culturel et intellectuel, on prend l’habitude de s’installer en terrasse pour observer le monde en plein basculement. Aussi, on s’y montre, autant que l’on observe les passants.

Les cafés sont alors des lieux qui attirent les intellectuels, artistes et penseurs. Ce qui se confirmera après la Première Guerre Mondiale, durant les années folles, avec l’apogée des grands cafés parisiens de Montparnasse et des Champs-Elysées, qui deviennent alors des institutions reconnues. Avec cette attractivité, le café déborde sur l’espace public, devenant son prolongement, nouant des liens étroits entre la rue et l’intérieur, jouant ainsi avec les frontières entre l’espace public et privé.

Il y a quelques années, l’interdiction de fumer dans les espaces publics fermés a fortement contribué à un regain d’attractivité des terrasses. Le décret du 15 novembre 2006 qui impose l’interdiction totale de fumer dans tout lieu public, y compris les cafés et restaurants, a ainsi poussé le développement de ces espaces d’extérieurs qui ne sont pas concernés par les restrictions. En effet, il n’est pas interdit d’y fumer si la terrasse n’a ni toit, ni auvent, et si elle est intégralement ouverte en façade frontale.

Faire un pas vers l’espace public : pas toujours si facile …

L’affluence en terrasses n’est néanmoins pas sans problèmes. Source de nuisances sonores, leur présence vient perturber le sommeil de beaucoup de riverains… Nombreux sont donc les cas où la cohabitation ne se passe malheureusement pas bien. Les nuisances sont particulièrement présentes en été, où la chaleur nécessite l’ouverture des fenêtres. Adieu donc le double vitrage et son isolation des bruits de l’extérieur, “bonjour” les discussions animées des terrasses de bars et de restaurants.

Une problématique qui n’a fait qu’accroître avec la loi anti tabac qui a poussé les fumeurs à sortir en terrasses. D’ailleurs, entre 2007 et 2008, juste après son adoption, les demandes d’ouvertures de nouvelles terrasses ont augmenté de 27% à Paris. Des associations de riverains s’étaient mobilisées pour plaider la cause des habitants, excédés par le bruit.

Café et restaurants se doivent aussi de faire des demandes dès lors que l’exploitant souhaite ouvrir une terrasse, afin d’avoir la possibilité d’occuper l’espace public. En effet, il est illégal d’installer tables et chaises dans la rue sans Autorisation d’Occupation Temporaire du domaine public, un document qui est livré par la Mairie et qui vise à limiter et contrôler l’emprise au sol des terrasses. Or l’été, des dérives peuvent avoir lieu dans certains endroits très convoités de nos villes où les tables fleurissent et laissent alors que peu de place pour se balader sans contrainte.

Certaines terrasses empiètent sur l’espace public et laissent peu de place aux piétons. ©Pixabay

Certaines terrasses empiètent sur l’espace public et laissent peu de place aux piétons. ©Pixabay

Le lien fort qui se crée avec la rue peut donc s’avérer complexe. Certains bars, cafés ou restaurateurs font le choix d’offrir à leurs clients des terrasses plus en retrait, ayant presque les mêmes atouts que celles situés sur la rue. La terrasse peut alors parfois se replier sur elle-même, en s’installant dans un coin plus intime, laissant la possibilité de profiter du grand air dans une cour, un espace privé ou un jardin. Cependant, peut-on encore parler de terrasses ? Le rapport avec la rue et l’espace public n’est-il pas ce qui les définit le mieux ?

Fusionner la ville fluide avec la détente immobile

D’ailleurs, pourquoi les terrasses sont-elles tant appréciées par les urbains ? En ville, elles constituent une interface entre l’immeuble et la fluidité de la ville, qui transporte les flux de piétons ou de véhicules. Les deux milieux, rue et immeuble privé, ne se mélangent pas, sont hétérogènes et comme on l’a vu et peuvent donc entrer en conflit. Les terrasses peuvent alors devenir un pont qui relie le monde de l’immeuble et celui de la rue, même si elles semblent mettre en opposition les gens vivant au sein de l’immeuble, qui ne bougent pas, et les passants mobiles de l’autre. Comme l’explique Joanne Vajda, architecte et docteur en histoire,

la terrasse est l’espace « tampon » entre deux mondes qui se ressemblent tout en étant très différents : celui de la rue, actif, en mouvement, et celui du café, par opposition passif.

La terrasse offre une parenthèse urbaine ©Pixabay

La terrasse offre une parenthèse urbaine ©Pixabay

Le grand intérêt des terrasses est donc de fusionner le flux de la ville en mouvement et le plaisir immobile de la farniente. En permettant à tous de “chiller” tranquillement parmi les personnes qui préfèrent rester actives dans une ambiance conviviale, c’est une nouvelle manière de profiter des beaux jours qui se dessinent.

Le conflit des deux milieux s’efface donc au profit d’une détente partagée, mélangée, qui convient aux goûts d’un maximum de personnes. Et si une pause s’impose après une partie de pétanque ou d’une danse devant un concert de plein-air, rien n’empêche de s’asseoir quelques instants pour siroter une bonne bière fraîche. L’effervescence des rues, qui s’apparente classiquement à un milieu dont on s’éloigne devient au contraire un ingrédient à part entière de la détente.

Alors quel renouveau des terrasses ?

Bar éphémère, terrasses sur les quais ou les toits, place publique piétonne devenue salle de restauration, et si le modèle d’ouverture avait conquis la ville en se déclinant de mille et une façon pour faire émerger des lieux alternatifs ? Les cafés, bars et restaurants sont désormais à la recherche de spots urbains toujours plus insolites et riches en possibilités pour décliner la traditionnelle terrasse urbaine.

Dans cette démarche, l’urbanisme transitoire a eu aussi son rôle. Par exemple, à Bordeaux, l’espace éco-alternatif Darwin a adopté des alternatives aux terrasses classiques du centre-ville. Situé sur la rive droite, l’espace Darwin est une terrain d’expérimentations de près de 20 000 m². Cette ancienne caserne s’est aujourd’hui transformée en zone d’innovation en faveur de l’économie verte et de l’écologie. Le restaurant bio de l’espace Darwin, le plus grand de France, est situé dans les anciens bâtiments de la caserne. Pour les amateurs de burgers végétariens et des bières locales, c’est l’endroit idéal !

Depuis quelques années, des lieux dits « hybrides » se développent en milieu urbain et sont devenus de nouveaux lieux branchés de l’été. Ces lieux peuvent être plus intimes et calmes, mais peuvent aussi donner un coup de regain à la convivialité des terrasses classiques. Ces espaces n’ont en tout cas pas vocation à se situer dans des zones les plus touristiques et font le pari de briser la barrière du groupe avec lequel on se trouve pour rencontrer plus facilement d’autres personnes. Pour cela, il existe plusieurs alternatives, comme la présentation de concerts en plein air, la présence d’activités plus ou moins sportives, ou encore d’événements éphémères.

La Cantine du Voyage de Nantes est un des nombreux exemples de nouvelles terrasses urbaines ©Objectif Nantes

La Cantine du Voyage de Nantes est un des nombreux exemples de nouvelles terrasses urbaines ©Objectif Nantes

C’est le cas par exemple à Nantes, avec un lieu dédié au design et à la culture. Ouverte en 2013 sur les rives de l’Île de Nantes, la Cantine du Voyage n’accueille le public qu’une partie de l’année. En 2019 entre le 4 avril jusqu’au 3 novembre. Cet espace alternatif dont l’architecture démontable et réalisée à partir de serres agricoles, a pris place sur les bords de la Loire, fleuve reconquis par les nantais depuis plusieurs années dans le cadre de la réappropriation de l’ancienne zone industrielle de l’île de Nantes. Chaque été, de grandes tables en bois accueillent les curieux comme les habitués autour d’un repas commun. Cet espace accueille également une librairie-boutique, un potager mais aussi un espace de jeux avec accès à une aire de pétanque et un baby-foot.

La terrasse devient donc plus qu’un espace où observer le monde depuis sa table, consommer un bon plat ou vivre un moment convivial avec ses amis. Même si elle demeure un prétexte à la détente, elle semble désormais incarner aussi une parenthèse qui offre la possibilité de s’ouvrir à de multiples expériences urbaines. Cela en fait parfois une porte d’entrée pour s’approprier son quartier et sa ville ! Alors, tous en terrasses ?

Lumières de la Ville
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