La redirection écologique des villes
Peut-on faire rentrer les villes dans les limites planétaires ? Le mouvement redirectionniste, inspiré par le designer australien Tony Fry, rassemble des praticiens, urbanistes, designers qui cherchent à transformer les trajectoires des organisations vers plus de sobriété et de résilience. Plutôt que de chercher à concilier nos modes de production et de consommation actuels avec les impératifs écologiques, la redirection implique des arbitrages et des renoncements. Que veut-on conserver dans les villes de l’anthropocène ? Plongée dans les imaginaires d’héritage et de fermeture.
De la redirection du design à la redirection urbaine
Le mouvement redirectionniste est un cadre conceptuel et opérationnel de l’aménagement des territoires qui commence à prendre de l’ampleur, notamment avec les travaux d’Alexandre Monnin et Diane Sage, cofondateurs de l’Institut de la redirection écologique,. Mais c’est bien dans le design que le principe de redirection tire ses origines, et notamment du travail du designer australien Tony Fry, qui effectue une critique de la modernité et de la manière dont le design contribue à la destruction environnementale, sociale et culturelle. Il propose de rediriger les pratiques de design vers des formes soutenables de vie et de production.
Appliquée à la ville, la redirection écologique est une façon de faire radicale, car elle renie des logiques de consommation, d’aliénation et d’obsolescence. Et le design a d’ailleurs un rôle à jouer dans la fabrique des villes : en tant que pratique de projection et de conception du futur, le design peut être utilisé pour comprendre les besoins d’un territoire et aboutir à un aménagement radicalement différent de celui actuel, souvent ancré dans des logiques productivistes. A l’époque d’une crise de l’habitabilité du monde, le design pourrait servir à reconsidérer fondamentalement nos façons d’habiter : cultiver les terres urbaines, s’appuyer sur le déja-là, renoncer à l’expansion de la ville et de croissance.
En effet, plutôt que de chercher à concilier nos modes de production et de consommation actuels avec les impératifs écologiques, dans une logique “d’adaptation” donc, la redirection est une véritable bifurcation qui implique des arbitrages et des renoncements dans toutes les activités pour s’intégrer dans les limites planétaires.

Coulée verte René Dumont à Paris, sur les traces d’une ancienne ligne de chemin de fer, Crédit: Wikimédia Commons
Le design, en tant que pratique qui projette, doit désormais apprendre à déprojeter, à désapprendre, à rediriger. La fermeture, action très connotée dans un monde qui repose sur des logiques productivistes, peut être vu comme un geste qui arrête la conception, mais c’est en réalité un acte de conception différent, qui prend en compte les héritages, les ressources et re-crée.
Il s’agit par exemple de fermer à la croissance, en s’intégrant dans des limites, qui excluent des activités que l’on pratique aujourd’hui (et qui entraîne donc un renoncement de la part de la population) pour mieux protéger l’essentiel. C’est en quelque sorte l’idée de la conception de l’aménagement urbain qui ressemble au modèle économique de la théorie du donut : elle ne fait pas l’amalgame entre évolution et croissance et vise à réconcilier l’humain et le respect des limites planétaires. Dans l’environnement urbain, les fermetures correspondraient à des villes dont les dépenses ne dépassent pas les ressources in situ, où le soin de l’humain et plus globalement du vivant serait au cœur des pratiques urbanistiques.
Dans la redirection urbaine, on ferme également à l’usage, en affectant un nouvel (ou plutôt des nouveaux) usage.s aux lieux, comme par exemple la transformation d’une route en coulée verte, d’un parking en champ de permaculture… La fermeture à l’usage peut aussi être complète : on conçoit des espaces urbains fermés à l’humain pour laisser le vivant reprendre sa place (zones de rewilding, forêts urbaines non-accessibles, jungles urbaines) sans que la nature ne soit modelée pour correspondre aux activités urbaines. Dans ce cas, il faut accepter que l’espace ne soit pas un lieu forcément aménagé pour des usages humains, et surtout de ne pas considérer les espaces urbains comme des m² sur lesquels spéculer, renonçant ainsi à l’exploitation spéculative du foncier urbain.
Le design de fermeture, de seuils, c’est donc passer de la résilience et l’adaptation au renoncement et à la redirection. C’est une bifurcation totale de nos modes de vie et de nos pratiques des villes qui sont en jeu car on revoit tous nos systèmes de pensée. Car il ne sera question pour personne de ne pas constater les changements de pratiques au sein de la ville, car ils influenceront nos vies : canopée renforcée, usage très limité de la voiture en milieu urbain. Parler de fermeture, ce n’est pas parler de fin, mais de fixer une nouvelle narration sur l’évolution des villes qui respectent les milieux.

Laisser la nature reprendre ses droits dans les friches, sans spéculer sur les terres. Crédits: LDV Studio Urbain.
Une nouvelle narration de l’aménagement d’un monde aux ressources limitées
Dans un contexte où les villes sont loin d’être autosuffisantes et que les territoires sont en interdépendance pour l’accès aux ressources, il y a urgence à adapter les villes aux ressources. Se servir du design pour dessiner les limites des villes et des ressources qu’elles apportent est une contre-narration à la ville “sans fin”. Il permet de projeter le monde, en intégrant les nouveaux récits liés aux enjeux actuels.
Les nouvelles narrations de la ville autour de la frugalité et les ressources finies sont une manière de changer radicalement et de manière systématique les modes de pensée, un outil de transformation civilisationnelle plutôt que de simple résolution de problèmes. De quels nouveaux récits parle-t-on exactement? Plusieurs penseurs et praticiens en urbanisme, architecture et aménagement s’approprient aujourd’hui le redirectionnisme pour imaginer une ville « redirectionnée », tournée vers la relocalisation, la sobriété et les communs.
-> Sortir des logiques extractivistes et productivistes : économie globalisée de l’offre, création des besoins, habitudes de consommation. Se positionner en direction d’une frugalité heureuse, où nous déconstruisons l’idée de confort par le pouvoir d’achat, mais par la réponse aux besoins.
-> Non pas un protectionnisme accru et un renfermement sur des communautés d’appartenance, mais un focus plus important sur les ressources locales, en les multipliant et en s’appuyant sur l’interdépendance des acteurs au niveau local.
Finalement, il s’agit de considérer les ressources en regard des limites planétaires, en trouvant un confort dans la sobriété, dans la redirection dans les objets du quotidien, mais surtout dans les industries, le commerce, les énergies. La croissance économique serait un indicateur dérisoire à côté de la bonne santé des milieux, des intensités d’usages et du bonheur des habitants.
Une adaptation à la ville redirecitonnée, une coopération intensifiée
Changer de mode de pensée et d’aménagement des espaces urbains ne se fait pas en un jour. Les ambitions politiques et les moyens humains et financiers pour assurer ces transformations non plus. Dans Redirection urbaine, Sylvain Grisot estime que nous sommes entrés dans l’époque des Trente turbulentes – 30 ans qui suivent les Trente Glorieuses et les Trente Inconscientes – pour apprendre à habiter dans un monde aux ressources finies, où l’on évolue dans une biosphère, un milieu vivant dont nous sommes juste une composante. Il distingue des étapes de l’acclimatation à la redirection : le renoncement, pour protéger les sols et éviter la destruction des ressources, le consentement, en commençant à constater les bénéfices personnels et collectifs de la redirection, l’appropriation en devenant acteur du réel, puis finalement la coopération en prenant part à la transformation en tant que citoyen.
L’anthropologue Bruno Latour utilise la métaphore de l’atterrissage pour désigner le besoin urgent de quitter l’illusion de la modernité déterritorialisée (la croyance dans un progrès infini, une mondialisation abstraite, une croissance sans limites) et revenir sur Terre en reconnaissant que nous vivons dans un monde aux ressources finies.
La redirection écologique des villes: de la théorie à la pratique soin du vivant

Les acteurs de la fabrique de la ville s’emparent de la ville redirectionnée, aménagée pour l’humain et le vivant en général Crédit: LDV
La redirection écologique traduit bien à la fois la nécessité de réintégrer le vivant à l’urbain, tout en pensant au design comme manière de redessiner les territoires, et l’implication des habitants dans les transformations économiques :
“La redirection écologique des territoires va […] constituer une toute autre approche, pour, de manière systémique, mettre la priorité sur la préservation et la restauration de « l’environnement », du vivant, avec, entre autres choses, la protection et l’extension des zones naturelles, le développement des transports publics, l’accroissement du degré de résilience alimentaire, une gestion économe de l’eau, ou encore un nouveau désign du territoire pour intégrer les énergies renouvelables ou pour réduire le « mitage » (dispersion désordonnée des constructions), sans compter l’aménagement des zones « éponges » pour prévenir les inondations… Il va s’agir aussi d’impliquer démocratiquement les habitant.es, en tenant compte des besoins socio-économiques.”
Définition de “Redirection écologique des territoires” par Récits de l’Anthropocène
Professeur à l’École Normale Supérieure de Lyon, le géographe Michel Lussault poursuit sa réflexion sur l’Anthropocène avec Cohabitons ! Pour une nouvelle urbanité terrestre. Il y développe le géo-care : un ensemble de pratiques vertueuses pour transformer notre façon d’habiter la Terre et de cohabiter avec l’ensemble du vivant. Il invite à “ménager”, plutôt qu’”aménager” la ville, en prenant en compte les héritages légués par le productivisme.
Cela combine la géographie et l’éthique du care, développée par la politologue et féministe Joan Tronto, qui érige la vulnérabilité et l’interdépendance en principes de base de la vie humaine, ce qui implique de valoriser les activités de soin et l’attention aux autres, et conduit à déconstruire les discours dominants d’autonomie, de puissance et de maîtrise. Pratiquer le géo-care, ou l’urbanisme du care c’est partir des vulnérabilités pour faire des choix en matière d’aménagement, ce qui acte un profond changement de valeurs au regard de nos pratiques. C’est prendre conscience que l’interaction constante de l’humain avec son environnement et le reste du vivant: nous ne sommes pas protégés des changements qui viennent, mais notre vulnérabilité doit constituer un point de départ pour revoir nos modes de faire.
Si Sylvain Grisot voit la redirection écologique des villes se faire au cours des trente prochaines années, c’est parce que celle-ci implique un renoncement à des critères de confort qui nécessitent une adhésion à ces changements radicaux des modes de vie sur le temps long. Pour cela, il est essentiel que cela n’apparaisse pas comme une violence par les habitants des territoires redirectionnés : à la place, la redirection doit être un acte partagé, qui valorise des initiatives citoyennes et encourage la participation de tous. Il s’agira de mener à une acceptation qui ne découle pas de politiques punitives, mais d’une volonté des citoyens de s’engager ensemble dans les transitions à venir.