Ilotopia, un chantier participatif et utopique sur l’île de Nantes

3 Jan 2019

Son doux nom sonne comme une part urbaine de rêve. Coconstruit avec les habitants du quartier République-Les Ponts, sur l’île de Nantes, le projet Ilotopia ambitionne de créer une communauté soudée en quête d’une réappropriation de leur quartier.

Le Wattignies Social Club, tiers-lieu de l’agence What Time Is I.T, quartier République

Le Wattignies Social Club, tiers-lieu de l’agence What Time Is I.T, quartier République-Les-Ponts, Ile de Nantes

Ilotopia”, c’est le doux rêve de créer un îlot d’utopie. Débuté en 2017, le projet s’est mis en place à République-Les-Ponts, un quartier de l’ouest de l’île de Nantes en pleine mutation, une île fluviale sur le cours de la Loire à l’identité plutôt singulière. Représentatif des tissus faubouriens et en majorité composé d’appartements de petites tailles, ce quartier, autrefois habité par les ouvriers de l’ancien chantier naval, est actuellement en cours de renouvellement urbain. En raison de sa vocation sociale, il concentre une forte proportion d’habitants en situation de fragilité et aux revenus modestes. La population vit souvent seule dans un logement individuel et les familles monoparentales sont nombreuses. Face à cette population divisée et souvent en situation de précarité, il devenait urgent de trouver une solution pour les fédérer et les aider à faire bouger leur quartier ? Quelle méthode mettre en œuvre pour développer le « pouvoir d’agir » des habitants afin qu’ils s’approprient ce projet de renouvellement urbain pour en faire « leur » affaire et construire un « commun » qui puisse répondre à leurs besoins ?

Quatre temps pour engager, réunir et guider les habitants vers une appropriation de leur quartier

Le projet Ilotopia fait partie d’un des cinq projets déployés sur l’île de Nantes par l’aménageur Samoa. Pour répondre à ces enjeux, l’agence What Time Is I.T. a développé une méthode originale : l’Assistance à Maîtrise d’Expérimentation. Domiciliée dans un ancien garage transformé en tiers-lieu, l’agence What Time Is I.T a créé le Wattignies Social Club qui est devenu la « base de vie » du projet Ilotopia (cf. carte ci-dessous). Menée par l’anthropologue Stéphane Juguet, l’équipe a été en charge d’amorcer ce projet singulier qu’elle a mené en quatre temps méthodiques. La première étape a été celle du diagnostic. Anthropologues, urbanistes, experts ont donc analysé les caractéristiques des populations présentes dans le quartier et identifié des profils sociologiques, pour y porter un regard particulier.

Ce premier constat a été complété par une deuxième période dite de rencontres « hors les murs » de mars à juillet 2017. L’objectif est d’entrer en contact avec les habitants en engageant la discussion sur l’évolution du faubourg à la sortie des écoles et dans la rue, afin de les informer sur le projet participatif d’aménagement des espaces publics. Cette approche a provoqué des débats dans l’espace public permettant de sonder des imaginaires, des envies, mais aussi de recueillir les inquiétudes et les idées, pouvant nourrir des propositions de projet.

Pour concrétiser les attentes des riverains, un troisième temps dédié à l’animation d’ateliers de co-construction avec les habitants a permis de définir les aménagements des espaces publics les plus appropriés qui pourraient être testés avant un choix définitif d’aménagement. Des chantiers participatifs et des actions de prototypage ont ainsi vu le jour à la suite des idées énoncées par les résidents. Plusieurs propositions ont été concrétisées sous la forme de prototypes pour proposer une préfiguration urbaine temporaire. Ainsi, à partir de trois idées jugées « les plus remarquables », trois chantiers ont été retenus par les habitants. Ces chantiers citoyens se sont ouverts sur un axe, celui de la rue Biesse, qui est l’épine dorsale, l’axe historique du faubourg.

Carte de localisation des trois chantiers participatifs et du tiers-lieu Wattignies Social Club le long de la rue de Biesse, dans le quartier de République

Carte de localisation des trois chantiers participatifs et du tiers-lieu Wattignies Social Club le long de la rue de Biesse, dans le quartier de République-Les-Ponts, Ile de Nantes

Enfin, pendant le dernier et quatrième temps, s’est posé une question : comment faire vivre ces espaces d’expérimentation ? Ainsi, ces chantiers ont été organisés sur un an et demi. De septembre à octobre 2017, le chantier participatif du Square Biesse, de novembre à décembre 2018, le marquage urbain sur la Rue Biesse et de février à mai 2018, le bus « play » mobile et sa terrasse modulable sur la Place Wattignies. Autour de cette terrasse, devenue un espace de rencontres, différentes activités ont émergé comme un bar à jus, une aire de jeux pour les petits, des repas partagés ou encore une salle de classe à ciel ouvert pour donner des cours aux migrants… Cette succession d’animations entre mai et novembre 2018 a réactivé la rue Biesse et a modifié l’ambiance de la place Wattignies.

Restitution publique et orientations pour mettre en place des aménagements temporaires de localisation des trois chantiers participatifs et du tiers-lieu Wattignies Social Club dans le quartier de République-Les-Ponts, Ile de Nantes ; Cours à des personnes migrantes, Place Wattignies ;  Mafé, cuisine africaine partagée sur la Place Wattignies

Restitution publique et orientations pour mettre en place des aménagements temporaires de localisation des trois chantiers participatifs et du tiers-lieu Wattignies Social Club dans le quartier de République-Les-Ponts, Ile de Nantes ; Cours à des personnes migrantes, Place Wattignies ; Mafé, cuisine africaine partagée sur la Place Wattignies

En contribuant à tester, en grandeur nature, des aménagements provisoires sur ces trois sites, ces expérimentations ont participé à réactiver des espaces peu attractifs et à développer du lien de voisinage en impliquant activement les habitants dans la démarche.

Des initiatives individuelles pour un projet commun

Si la Samoa a fait appel à l’agence What Time Is I.T., c’est pour tester, évaluer, corriger et tirer des leçons avant de passer le relai à la maîtrise d’œuvre. La paysagiste Jacqueline Osti et l’urbaniste Claire Shorter, à la direction de l’équipe en charge de la conception des aménagements définitifs, ont ainsi reçu les résultats de l’expérimentation en juillet 2018. Garants de la méthode utilisée et en charge de la suite des opérations, les aménageurs ont maintenant un public averti vers lequel se tourner.

En effet, les expérimentations ont permis de révéler un groupe d’habitants qui ont saisi cette opportunité et sont aujourd’hui devenus des animateurs de leur rue. Cette démarche de fabrique urbaine a montré que les projets d’aménagement demandent un travail d’éducation et d’accompagnement auprès des habitants, ce qui leur permet de monter en compétences et de développer cette culture de l’intérêt général. Ainsi, la leçon à retenir d’un tel projet est la suivante : pour sortir d’une conception statique de l’aménagement urbain, il convient de s’appuyer sur des compétences telles que l’éducation populaire qui est capable d’activer un réseau d’acteurs pour « donner vie » aux espaces urbains. De même, la fabrique urbaine appelle des compétences spécifiques. L’éducation populaire est un moyen d’acquérir des ressources, de développer des savoir-faire qui permettent aux habitants d’agir de manière autonome sur leurs espaces de vie. A travers cette expérimentation, les habitants ont eu l’opportunité de développer leur « pouvoir d’agir » et de contribuer à la transformation sociale du quartier.

Pour développer cette méthode participative et renouveler la fabrique urbaine, il semble important d’imaginer de nouvelles modalités de collaboration entre d’un côté les aménageurs en charge du paysage urbain et de l’autre, les médiateurs qui sont en charge de faire vivre ces espaces. Cette relation de confiance entre des métiers qui ne partagent pas la même culture de l’espace public prend du temps à se tisser : il aura fallu un an pour que ces acteurs apprennent à travailler ensemble. Cette articulation entre aménageurs (en charge de la programmation urbaine) et animateurs (en charge de la programmation d’activités) appelle la mise en place d’une gouvernance spécifique.

L’Assistance à Maitrise d’Expérimentation (A.M.E) imaginée par l’agence What Time Is I.T. a été un moyen de tester de nouveaux aménagements mais aussi d’imaginer de nouvelles formes de gouvernance impliquant aménageurs, techniciens, éducateurs sans exclure les habitants, notamment ceux qui s’impliquent rarement dans la fabrique urbaine. Le projet a été un succès car certains aménagements temporaires vont devenir définitifs. Parmi eux, l’habillage des façades. Des commerçants se sont prêtés au jeu et ont eux-mêmes pris l’initiative de peindre leurs façades dans le code couleur proposé.

Certains usages, plus bénéfiques, ont été identifiés avec la population, et ce processus a permis de mieux définir les orientations du projet, ayant pour finalité la création d’un écosystème géré par les habitants.

Une coopération entre citoyens et acteurs de la ville pour une meilleure prise en compte des besoins

Le projet a réuni les habitants et usagers du quartier et les a impliqués durant presque deux ans dans différents projets d’expérimentation, ce qui montre le succès de la participation dans l’élaboration de ce projet.

Les aménagements définitifs sont désormais entre les mains des aménageurs, qui ont des contraintes particulières mais devront prendre en compte les retours d’usage de cette expérimentation urbaine.

Depuis la fin de la sa mission auprès de la SAMOA, What Time is I.T. poursuit son travail au garage Wattignies Social Club ainsi que ses expérimentations urbaines dans d’autres villes … mais garde un « lien d’amitié » avec le quartier.

L’anthropologue Stéphane Juguet tire de cette expérience un certains nombre de constats : “le temps de la ville n’est pas le temps des habitants”. En effet, selon lui, le problème auquel étaient confrontés les habitants concerne leur marge de manœuvre limitée dans leur appropriation de l’espace public, afin d’expérimenter des pratiques et usages. Les choses sont parfois plus complexes. Par exemple, pour faire une simple fête, il faut souvent demander une autorisation qui peut aller jusqu’à trois mois d’attente, témoignant d’une réactivité limitée par rapport aux demandes des habitants, pouvant entraîner un découragement dans l’implication.

Pour aller plus loin dans la démarche du projet participatif, il s’agirait maintenant de gagner en souplesse entre l’action des habitants et les services de la ville, comme les associations et les aménageurs, pour un modèle de coopération plus spontané et réactif. L’espace public est devenu très normatif et il faudrait réussir à concilier la sécurité publique tout en ouvrant des espaces de vie plus spontanés afin de faire éclore des initiatives citoyennes.

De même, selon Stéphane Juguet, il manquerait encore une année pour une transmission optimale du relai, pour graduellement accompagner les habitants dans leur démarche et l’animation de leur quartier, mais aussi pour leur montrer qu’ils peuvent continuer les actions sans la présence de l’agence. L’enjeu est de ne pas organiser la dépendance mais de travailler à l’émancipation du public vers un objectif d’autonomie.

Pourtant, à l’issue de cette phase d’expérimentation, le plus important à retenir est la réussite d’avoir fait germer un esprit de quartier.

Un public plutôt précarisé et isolé, avec des familles sont souvent monoparentales et les logements habités par des personnes vivant seules, ont pu se rencontrer, faire connaissance et amorcer une nouvelle dynamique. Ils peuvent, à leur échelle, continuer les démarches entreprises avec What Time is I.T. car ils ont les outils et l’expérience qui leur permettent d’être des acteurs impliqués de leur territoire.

Les travaux définitifs du chantier participatif Ilotopia débuteront début 2019 pour rendre palpable un projet coconstruit, et imaginé par les habitants, ainsi que différents services de la ville.

Se dessine alors une nouvelle manière de faire la ville, qui donne le temps aux habitants pour réfléchir, s’exprimer, expérimenter sur la vision qu’ils portent sur leur quartier. Un projet qui n’est pas si utopique que ça et qui se concrétise aujourd’hui. Il pourrait également inspirer et s’exporter dans d’autres villes… avec et pour les habitants.

Lumières de la Ville

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