Housing First – « La solidarité est un investissement »

Homme dormant dans la rue - Pexel
17 Fév 2021 | Lecture 4 min

Depuis les années 1990, une nouvelle approche de la lutte contre le sans-abrisme est expérimentée dans différents pays du monde. Appelée « housing first », elle semblerait plus efficace et moins coûteuse pour la collectivité. Elle consiste à… loger les sans-abris. 

La voie alternative

Depuis les années 1980, les politiques d’hébergement ne semblent pas réussir à réduire le nombre de sans-abris qui augmente inlassablement. En 2012, l’Insee comptabilisait 143 000 personnes sans domicile, le chiffre a doublé et atteint aujourd’hui les 300 000 personnes d’après les estimations de la fondation Abbé Pierre. Les sans-abris se sont tristement banalisés dans le paysage urbain. « Ceux qui ont moins de 40 ans peuvent s’imaginer que le sans-abrisme est un corollaire du territoire, une fatalité » admet le docteur Sam TSEMBERIS dans un Ted Talk.

Pourtant, une politique publique alternative semble faire ses preuves dans la lutte contre le sans-abrisme, notamment grâce aux efforts de Sam TSEMBERIS. Installé à New York, le psychologue canadien fonde en 1992 l’ONG Pathways to Housing afin de proposer une nouvelle approche baptisée “Housing First”. Expérimentée à travers le monde, ses résultats sont très positifs et enthousiasment les associations et pouvoirs locaux.

Farook, ancien sans-abris, bénéficie du programme Housing First - Pathways to Housing

Farook, ancien sans-abris, bénéficie du programme Housing First – Pathways to Housing

Le concept consiste à accorder un logement aux personnes les plus vulnérables, le tout sans conditions. Celles-ci sont suivies dans le temps par des équipes médicales et sociales et payent un loyer adapté à leurs ressources lorsqu’elles le peuvent. Dans de nombreux cas, cette confiance et cette stabilité qui leur est offerte est salvatrice.

L’œuf ou la poule ?

« Parce que nous étions incapables de les soigner, nous les avons étiquetés comme incurables, explique Sam TSEMBERIS. La tendance générale est donc de les tenir responsables de leurs maux. C’est une présomption implicite que si la personne ne va pas bien, c’est que quelque chose ne tourne pas rond chez eux. » De là découle l’approche traditionnelle : les aides sont traditionnellement conditionnées à certains critères comme des tests de dépistage de drogues, un casier judiciaire vierge…

Testés dans quelques villes françaises depuis une dizaine d’années sous le nom Un chez soi d’abord, le dispositif Housing First fait l’objet d’un compte rendu d’expérience. Il conclut effectivement à des biais d’analyse dans les approches classiques : « En France, les représentations dominantes dans les politiques du logement, de santé mentale et de lutte contre la précarité convergent : la maladie psychiatrique est considérée comme source de précarité résidentielle. Le lien entre précarité et santé mentale semble posé à sens unique ».

En inversant la logique, le mouvement Housing First considère que c’est la précarité qui favorise les troubles mentaux. Avoir un toit serait donc un préalable à toute tentative de soin et de réinsertion.

Centre d'hébergement d'urgence Les Cinq Toits à Paris - Jeanne Menjoulet/Wikipédia

Centre d’hébergement d’urgence Les Cinq Toits à Paris – Jeanne Menjoulet/Wikipédia

Une question d’efficacité

Et le moins qu’on puisse dire, c’est que les résultats sont probants. Entre 2005 et 2015, l’Utah a pu réduire de 72% le nombre de sans-abris grâce à un programme de Housing First. Mise en place en Finlande, la méthode a permis à permis de loger 4 600 personnes en 10 ans et de stabiliser la situation de 80% des bénéficiaires du programme. D’après l’association Aurore en charge de l’expérimentation parisienne de « Un chez soi d’abord », 86 % des 353 personnes prises en charge depuis 2011 sont toujours dans leur logement. Le succès a permis au programme d’être généralisé à l’échelle nationale en janvier 2017.

La force du concept Housing First tient au fait qu’il relève moins d’un sujet politique que d’une question d’efficacité de l’action publique. En effet, en plus de fonctionner, les expérimentations de Housing First coûtent aussi moins cher à la collectivité. Cela peut paraître étonnant, mais si l’on prend en considération le coût des services sociaux, de la police, de la justice et des services médicaux, qui sont constamment mobilisés pour les sans-abris sans résorber le problème, l’addition est sans appel.

Investir dans la solidarité

« Le coût global du sans-abrisme est considérable » conclut en 2013 un groupe de travail de la commission européenne qui estime qu’il « suffit à justifier un investissement permettant sa résorption ». La rhétorique est la même du côté de l’association Aurore, pour qui « la solidarité n’est pas un coût mais un investissement ».

Les chiffres varient d’un pays à l’autre et selon les méthodes de calcul, mais d’après l’auteur néerlandais Rutger BREGMAN, une personne vivant dans la rue coûterait aux pouvoirs publics américains, de 16 000 à 31 000 dollars par an selon l’État considéré, tandis que la mise à disposition d’un appartement et d’un suivi professionnel représenterait une dépense de 11 000 dollars. De quoi mettre tous les bords politiques d’accord.

Utopie réaliste 

Zéro SDF… L’idée prend doucement forme sous nos yeux. Dans son livre de 2017, Rutger BREGMAN rassemble le concept de Housing First avec d’autres parmi ce qu’il appelle des « utopies réalistes ». En apparence naïves, ces propositions seront comme des phares qui guideront les progrès sociaux du XXIème siècle. Il évoque par exemple la semaine de travail de 15 heures ou le revenu universel.

Ils sont plusieurs à réfléchir à cette approche dans l’humanitaire également comme en témoigne la fondation Jean Jaurès. L’ONG GiveDirectly par exemple intervient dans les zones géographiques les plus démunies en donnant de l’argent aux individus sans conditions. Elle considère que le bénéficiaire est celui qui sait le mieux ce dont il a besoin et qui pourra allouer au mieux l’aide qu’il recevra au rythme qui lui conviendra.

Alors qu’Emmanuel MACRON avait fait l’un de ses vœux pour l’année 2018 de trouver un toit pour tous les sans-abris et qu’une vague de froid frappe le nord de la France en cette mi-février, la question se fait plus urgente que jamais. Pour les associations du secteur, la généralisation du programme un chez soi d’abord est positive mais encore trop timide.

Documentaire : Un chez soi d’abord

Usbek & Rica
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