Demi-maison, double guérison

Les demi-maisons dans leur plus simple appareil - Elemental
31 Oct 2019 | Lecture 5 minutes

En 2010, un tremblement de terre violent frappait le Chili. À Constitución, où 80% des bâtiments a été détruit, l’architecte Alejandro Aravena est chargé de reconstruire des logements sociaux en urgence. Afin de concilier les maigres budgets et le bien-être des habitants, il fait une proposition étonnante : des demi-maisons.

Elemental et les éléments

Le 27 février 2010 à 3h34 du matin, un séisme survient à une douzaine de kilomètres de la côte chilienne. D’une magnitude de 8,8, c’est le plus violent au Chili depuis celui de Valdivia en 1960, qui est simplement le plus violent jamais enregistré. Un peu plus au nord à l’embouchure du fleuve Maule se trouve Constitución, une petite ville de moins de 50 000 habitants. Une demi-heure après les premières secousses, elle reçoit de plein fouet trois vagues de plus de 8 mètres. Avec 80% des bâtiments détruits, c’est une des villes les plus touchées par la catastrophe.

Dans les semaines qui suivent, le gouvernement fait appel à un cabinet d’architecture pour mettre au point un plan de relogement d’urgence pour les victimes. C’est l’agence chilienne Elemental qui est choisie. Elle s’était déjà faite remarquer en 2002 pour avoir construit cent logements sociaux pour la ville d’Iquique avec un budget serré. Cette fois-ci, non seulement le budget est serré mais le calendrier l’est tout autant : le gouvernement donne 100 jours à Elemental pour proposer un plan.

Commencer par la place publique

Malgré les contraintes, Elemental choisit d’aller à contre-courant et commence par une consultation publique. Fondateur de l’agence, Alejandro Aravena explique que pour beaucoup de collectivités, la consultation publique est un luxe que l’on ne peut pas s’offrir en cas d’urgence.

Notre conviction était que si vous entendez la démarche participative comme un moyen de poser une question, plutôt que de trouver une réponse, alors vous pouvez être plus efficace dans l’allocation des ressources et l’utilisation de votre temps pour la reconstruction

explique Alejandro Aravena au magazine CityLab.

Dans ce cas-ci, avec 80% de la ville détruit, il ne considère pas la consultation comme un luxe, mais comme une nécessité.

La première pierre de ce chantier de 100 jours consiste donc à ériger une maison dans le principal parc de la ville. Ouverte au public, elle permet d’organiser des débats thématiques et de trouver des informations. Rapidement, ce travail permet de reformuler la commande. La municipalité veut protéger les habitants des tsunamis, eux veulent plutôt des accès à l’eau et des espaces publics. Plutôt que de construire des murs, Elemental suggère alors de créer un grand parc sur le littoral capable à la fois de dissiper l’énergie d’une vague et d’offrir un lieu public aux citoyens.

“Site and Services”

Reste alors les logements à imaginer, c’est ici que l’approche de l’agence est la plus originale. Limité par le budget et soucieux d’accorder des conditions de vie décentes aux victimes du tremblement de terre, Elemental s’inspire d’une théorie popularisée dans les années 1970 par l’architecte John F.C. Turner : le logement incrémental. Partant du principe que l’habitant est le plus à même à connaître ses ressources et ses besoins, l’idée est de créer des logements qui peuvent être facilement améliorés par les occupants eux-mêmes.

Plutôt que d’adapter la taille des logements en fonction du budget, Elemental propose des « grandes demi-maisons ». Les bâtisses font deux étages et sont séparées dans la hauteur par un mur. Une partie est construite et prête à être emménagée, l’autre est complètement vide et laisse à son occupant la possibilité de choisir ses aménagements (chambres en plus, garage, commerce…). L’argent public est alors concentré sur les « site and services », c’est à dire le foncier et les raccordements à l’eau, l’électricité etc. Co-créateur de son logement, l’occupant se l’approprie et en choisit les développements futurs. Pour cela, Elemental fournit un guide pratique qui contient les matériaux, les dimensions et les méthodes pour étendre la maison.

Elemental avait expérimenté le logement incrémental en 2002 à Iquique au Chili - Cristobal Palma/Elemental

Elemental avait expérimenté le logement incrémental en 2002 à Iquique au Chili – Cristobal Palma/Elemental

Au cœur de la théorie de John F.C. Turner, on trouve une certaine forme d’empowerment par le logement :

Quand des habitants contrôlent les grandes décisions et sont libres de faire leurs contributions au design, à la construction ou à la gestion de leur logement, à la fois ce procédé et l’environnement produits stimulent le bien-être individuel et social. À l’inverse, quand des gens n’ont aucun contrôle ou responsabilité concernant les décisions clés de leur logement, celui-ci peut devenir une barrière à leur accomplissement personnel et un poids sur l’économie.

Une moitié embarrassante

Le logement incrémental est aussi génial qu’ambigu. Il organise un arrangement entre la puissance publique et l’habitant qui peut déranger. L’habitant doit fournir un labeur en contrepartie duquel il devient propriétaire, une issue souvent inespérée pour des populations très précarisées. À moindre coût, cette approche permet de répondre à une urgence humanitaire et de loger des populations dans la dignité. Mais elle soulève également plusieurs questions. Concernant l’aspect juridique, à quelles normes ces constructions DIY répondent-elles, et qui est tenu responsable en cas d’accident ?

Aménagements dans les demi-maisons - Elemental

Aménagements dans les demi-maisons – Elemental

Autre critique, on peut imaginer que la démarche incrémentale soit détournée par des collectivités ou des promoteurs peu scrupuleux. Sous couvert de consultation publique, il est alors facile de bâcler la construction pour réduire les coûts. Pour Jennifer Stoloff, experte en évaluation des programmes de logements américains, il existe un autre obstacle à la généralisation de l’architecture incrémentale : un problème d’image. Interviewée par le média 99% Visible, elle considère que pour la première puissance mondiale, construire des demi-maisons serait « embarrassant ». Même si cela permettait de loger plus de monde, « on ne pourrait pas le faire, on perdrait la face ».

Aujourd’hui Alejandro Aravena est une star de l’architecture. Il recevait en 2016 le prix Pritzker, le plus prestigieux en d’architecture, actant un virage plus social et plus durable dans l’attribution du prix.

Usbek & Rica
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