Demain, quelle place en ville pour nos défunts ? 

Une des allées arborées du cimetière du Père Lachaise, lieu de promenades pour beaucoup de parisiens et visiteurs ©️Emile Lombard sur Flickr
21 Nov 2019

En s’étalant, la ville a petit à petit fini par intégrer les cimetières, qui font désormais partie du paysage urbain. Ces derniers doivent alors changer de formes, s’adapter pour rester au cœur des villes, car la place qui leur est attribuée diminue de plus en plus. Mais est-ce suffisant ? Dans un contexte où la pression urbaine est toujours plus forte, nos défunts auront-ils encore demain une place en ville ?

Les rites funéraires changent peu mais la ville, elle, évolue

De nombreuses cultures à travers le monde enterrent leurs morts. En occident, à l’Antiquité, des nécropoles furent construites le long des routes menant aux cités. Mais ce n’est qu’au Moyen-Âge que l’on commença à enterrer nos morts au milieu des espaces habités, au plus proche des lieux de cultes (les églises et les monastères). Ces premières formes de cimetières sont plutôt assimilées à des espaces publics, où chacun est libre de se promener, de commercer, et ils se révèlent même être de véritables lieux communautaires.

Au XVIIIème siècle, l’hygiène devient une préoccupation et repousse les espaces mortuaires aux frontières urbaines. À cette époque, les mondes des vivants et des morts ne doivent plus cohabiter. Réglementés pour contenir au maximum les risques d’épidémie, les cimetières sont alors clôturés et repoussés en dehors des villes.

C’est donc à cette époque qu’apparaissent les premiers grands cimetières que l’on connaît aujourd’hui. Ainsi, à Paris au début du XIXème siècle, 4 grands cimetières sont construits : celui de Montparnasse, du Père Lachaise, de Passy et de Montmartre, autrefois en périphérie de la ville centre. Ces grands cimetières sont désormais inscrits dans le paysage urbain, les frontières de la ville ayant depuis englobé ces espaces.

©️Elena Coloma sur Pixabay

©️Elena Coloma sur Pixabay

Bien souvent inclus dans les dernières zones non bâties de nos espaces urbains, les cimetières souffrent donc aussi de la pression foncière que connaissent la majorité des territoires urbains : les places disponibles se font de plus en plus rares et chères. Par exemple à Hong-Kong, une place dans un cimetière coûte en moyenne 110 000 euros. Enterrer les morts en ville semble donc devenir de plus en plus complexe. Mais alors, la ville pourra-t-elle continuer d’accueillir nos défunts ? Quelles formes prendront les cimetières de demain ? Les pratiques funéraires sont-elles en train d’évoluer ?

“On m’enterrera sous l’eau”

Il semblerait que le cimetière classique ne fasse plus rêver. D’abord, parce que nos attachements aux lieux s’estompent : traditionnellement au moment de la mort, les personnes sont enterrées dans une ville symboliquement chargée pour elles, celle où les défunts ont vécu la plupart de leur vie, ou encore là où vit leur famille. Or, nous ne vivons aujourd’hui que rarement toute notre vie au même endroit, nos modes de vie sont de plus en plus mobiles et nos liens sensibles avec l’espace diminuent.

Ensuite, la mise en terre n’est plus l’unique choix : en France, actuellement, un tiers des personnes décédées font recours à la crémation. Démocratisée depuis une cinquantaine d’années, elle est moins coûteuse qu’un enterrement classique, et elle nécessite en finalité moins d’espace. Les cendres peuvent être dispersées dans un jardin du souvenir ou stockées dans une urne au sein d’un columbarium. Cette diversité des lieux d’accueil pousse souvent les personnes à sortir des milieux urbains pour se reconnecter avec la nature. En France, la dispersion des cendres est assez réglementée, mais aux États-Unis, il est possible, par exemple, de déposer l’urne contenant les cendres au fond de l’océan pour qu’elle devienne un refuge à poissons, ou même dans l’espace pour les plus riches.

Mais ce modèle semble convaincre de moins en moins de personnes, notamment à cause de son impact écologique : les fumées occasionnées rejettent une forte quantité de CO2. Les funérailles écologiques, quant à elles, séduisent davantage de personnes et commencent doucement à entrer dans les mœurs. En France, le cimetière de Souché à Niort est le premier cimetière naturel à ouvrir ses portes en 2014. Dans ce cimetière, les personnes sont enterrées dans un cercueil ou une urne en matériaux biodégradables (comme le carton), les stèles sont en pierre de calcaire local, et aucun pesticide n’est utilisé. La ville de Paris devrait elle-aussi aménager une partie du cimetière d’Ivry-Sur-Seine en espace naturel, et proposer des enterrements verts à ses citoyens.

©️Syd_blackburn sur Pixabay

©️Syd_blackburn sur Pixabay

Par ailleurs, de nouveaux modes funéraires écologiques se développent de plus en plus. C’est le cas de l’aquamation, un processus qui consiste à placer un corps dans un cylindre dans lequel est propulsé une solution d’eau, de sodium et de potassium à 100°. Ce procédé accélère considérablement la décomposition des tissus et se révèle être beaucoup moins énergivore que la crémation. Ce type de procédé est encore méconnu du grand public, mais pourrait peut-être devenir, dans les années à venir, une véritable alternative aux funérailles plus classiques.

À partir de mai 2020, les habitants de l’Etat de Washington, au nord-ouest des Etats-Unis, pourront profiter du plus naturel des enterrements : celui de la recomposition organique. Leur territoire possède déjà plus de cimetières verts, où les corps sont enterrés sans embaumement, ni cercueil, mais à même la terre, et propose désormais le compost humain : au bout d’une trentaine de jour, il est proposé à la famille de récupérer le compost créé. Ce nouveau type d’enterrement pose une question assez intéressante dans la gestion actuelle des cimetières, celle de la temporalité, puisqu’ici celle-ci serait fortement réduite, et pourrait donc réduire le manque de place qu’ils connaissent aujourd’hui.

Des cimetières en ville, oui, mais sous quelle forme ?

En France, le compost humain ne semble pas arriver de suite dans les pratiques funéraires. Mais alors comment pallier au manque de place de nos cimetières urbains ? Les villes ultra-denses, notamment asiatiques, se sont penchées depuis plus longtemps que nous sur ces questions : elles ont été les premières à manquer de place pour leurs morts. De nombreux pays ont donc opté pour des cimetières verticaux afin de réduire leur empreinte au sol. Au Japon, par exemple, les temples se sont dotés d’édifices verticaux dans lesquels les urnes funéraires circulent sur des tapis roulant permettant aux visiteurs de se recueillir sur l’urne souhaitée grâce à une identification numérique. Mais c’est au Brésil, dans le port de Santos, que se trouve la plus haute nécropole du monde. Avec 32 étages et une hauteur de 110 mètres, le bâtiment peut accueillir jusqu’à 180 000 personnes. En France, un projet de cimetière vertical avait été proposé à proximité de la tour Eiffel, mais il fut rapidement avorté.

Plus insolite, à Hong Kong, où la place des morts est un réel problème urbain puisque le gouvernement annonce d’ici 2023 qu’il manquera 400 000 niches pour les défunts, des architectes ont imaginé la construction d’un cimetière flottant. Ce bâtiment serait accosté à quai lors des moments de festivités traditionnelles où les personnes rendent visite à leurs ancêtres pour leur permettre le recueillement. En tout, on imagine 370 000 personnes dont les cendres pourraient flotter sur les eaux chinoises.

Cependant, il serait dommage que, face à la pression foncière des sols urbains, les cimetières classiques disparaissent, car ce sont des espaces qui apportent à la ville. Souvent arborés et végétalisés, ils peuvent être des ressources essentielles en biodiversité : de plus en plus de réglementations écologiques permettent désormais d’offrir un abri aux espèces animales et végétales. Plusieurs métropoles françaises sont d’ailleurs engagées dans la revégétalisation de leurs cimetières, qui sont souvent des espaces très minéraux. Certains cimetières se révèlent aussi être des espaces de respiration dans des bâtis ultra-denses : l’été, ils deviennent des zones de fraîcheur au service des citadins.

Les cimetières gardent aussi un rôle urbain, celui de constituer un espace public pas comme les autres, qui permet le repos et le recueillement, qu’il soit funéraire ou méditatif. Il a donc toute sa place au cœur des villes, pour rapprocher ces ambiances d’apaisement si nécessaires dans le tumulte de la vie urbaine. D’ailleurs, certains cimetières deviennent des lieux de promenade, loin des bruits de la ville, comme peut l’être le Cimetière parc paysager de Nantes qui attire pour son ambiance arborée. Leur aspect patrimonial n’est pas non plus à négliger, puisque les cimetières sont bel et bien des lieux d’art et d’architecture, où certaines sépultures ressemblent à de véritables monuments. Ce patrimoine est d’ailleurs mis en valeur lors du printemps des cimetières, organisé depuis 6 ans par l’association Patrimoine Aurhalpin. Enfin, les cimetières représentent une forte attraction touristique dans certaines villes où des visiteurs viennent se recueillir sur les tombes de célébrités : le cimetière du Père Lachaise à Paris attire plus de 2 millions de visiteurs chaque année.

Ici le street-art sert de médium de recueillement ©️Lumières de la ville

Ici le street-art sert de médium de recueillement ©️Lumières de la ville

Avec la démocratisation de la crémation dans les pratiques funéraires et le développement d’autres pratiques, les défunts perdent peu à peu leur ancrage et territorialité. Alors finalement, se pose une autre question que celle de leur place dans la ville, celle du maintien en ville, de lieux dédiés plus largement à la méditation et au recueillement. Pourrait-on alors imaginer le retour d’espaces dédiés à la contemplation, le calme et la mémoire, pour donner la possibilité à tout à chacun de se recueillir ? Une fonction qu’incarnent actuellement les monuments aux morts ou bien les jardins du souvenir.

Une question dont s’est emparée l’entreprise chinoise iVeneration qui propose, grâce à la réalité virtuelle augmentée, des sépultures et des lieux virtuels pour les familles qui n’auraient pas pu obtenir d’espace physique de recueillement. Une tendance virtuelle qui cherche à répondre aux problématiques de densité urbaine de nos grandes métropoles, et qui pourrait trouver sens dans certaines sociétés. Cependant, à l’instar des édifices religieux où les gens peuvent se recueillir, pourrait-on imaginer demain que nos villes trouvent utile de développer des lieux de méditation laïques, qui pourraient se révéler être des lieux d’hommage et de souvenir de ceux que nous avons perdus ?

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