KriZ, le nouvel outil de la 27e région pour penser collectivement les communs

©la 27e région
20 Fév 2023 | Lecture 4 minutes

“Jouer la résilience par les communs” c’est ce que propose KriZ, le nouveau jeu de plateau porté par la 27e région, fruit du programme Enacting the commons visant à explorer la manière dont les communs transforment l’action publique en Europe. De la gouvernance partagée à la participation citoyenne, l’idée est de partir à la découverte de différents territoires et outils, de diverses initiatives qui placent le collectif au cœur des process inhérents à la fabrique urbaine, et les citoyens au cœur des territoires qu’ils habitent.

Rencontre avec Sylvine Bois-Choussy, membre de la 27e région, pour comprendre toute la complexité et l’intérêt de ce jeu, qui permet d’aborder des sujets liés à la démocratie participative, aux ressources collectives et aux actions citoyennes.

Le mouvement des communs désigne les initiatives concernant des ressources matérielles (forêt, eaux, etc.) ou immatérielles (connaissance, création, etc.) partagées entre une communauté d’utilisateurs qui déterminent eux-mêmes les modalités régulant la gestion, l’usage, l’enrichissement de leur ressource ; il repose sur un ensemble de pratiques collaboratives et contributives. Ce mouvement connaît aujourd’hui un essor en Europe. De telles initiatives sont souvent menées par des organisations privées (associations, communautés informelles, etc.) ; si elles émergent fréquemment sans les élus et les administrations publiques, elles doivent cependant trouver soutien et légitimité auprès de ceux-ci pour perdurer. Un nombre croissant de gouvernements locaux cherchent d’autre part à développer des démarches autour des communs.” Tels sont la définition inscrite sur le blog du projet et le constat à l’initiative de ce dernier.

Tout d’abord, pouvez-vous nous partager la genèse du jeu et toutes les étapes qui ont initié sa création, notamment du programme Enacting the commons ? Dans quel cadre et à quel public ce jeu est-il destiné ?

L’équipe de la 27e région s’intéresse particulièrement à la transformation de l’action publique et aux problématiques de gouvernance. Dans une approche de recherche-action, nous tenons à comprendre, puis diffuser, des cultures expérimentales, des sujets de prospective et des outils inspirants pour faire évoluer les formes de partage de pouvoir, de responsabilité et de gestion entre les collectivités et les habitants et acteurs locaux.

Notre candidature au programme Enacting the Commons nous a permis de passer à une nouvelle échelle et d’aller explorer, au travers d’une série de voyages d’études, des villes européennes au sein desquelles les communs devenaient de véritables leviers de transformation publique. Nous avons eu l’opportunité de découvrir le fonctionnement des pactes bolognais, ces outils réglementaires issus du principe de subsidiarité horizontale et vecteurs d’une administration partagée avec les citoyens. Ce principe stipule que “l’État, les Régions, les villes métropolitaines, les provinces et les communs favorisent l’initiative autonome des citoyens, seuls et associés, pour le développement d’activité d’intérêt général, sur la base du principe de subsidiarité”. Il s’agit d’une démarche particulièrement novatrice, permettant de co-administrer des biens communs et de porter des initiatives autonomes, sur des sujets jusque là très rarement investis dans le cadre du participatif.

Nous avons également analysé la manière dont Ada Colau, maire de Barcelone, le parti Barcelone en commun, mais aussi la société civile, s’étaient emparés de la question des communs dans un contexte de crise du logement. Nous nous sommes attardés sur l’économie collaborative et le foisonnement d’actions citoyennes existantes à Amsterdam. De la co-gestion d’un espace public à des dynamiques de coopérations plus globales, les thématiques et les territoires étudiés relèvent d’une grande variété.

©la 27e région

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Et tout ce projet immersif, nous l’avons restitué dans un livrable : le jeu KriZ. C’est un outil de sensibilisation et d’inspiration, doté d’une dimension relativement politique. L’idée est bien de partager des cas concrets, des mouvements, des méthodes et des postures ayant engendré des formes d’innovation, notamment juridique, en faveur de la démocratie et de la justice sociale. Les cibles sont, de fait, diverses. Nous l’avons, par exemple, présenté aux membres de l’ANRU (Agence National pour la Rénovation Urbaine) qui souhaitaient entamer une réflexion sur la manière dont les communs pouvaient faire émerger des idées novatrices parmi les projets de renouvellement urbain. Il peut tout autant introduire une série d’ateliers participatifs sur le sujet des communs, menée par une municipalité, une métropole ou encore une institution à l’instar de l’ANCT (Agence Nationale de la Cohésion des Territoires).”

Vous abordez diverses problématiques, de la crise du logement en Espagne à la privatisation de la culture ou du patrimoine en Italie, en passant par la difficulté d’accès au foncier en Ecosse. Les communs semblent, en partie, représenter des solutions face à ces nombreux défis. Qu’est ce qui limitent aujourd’hui la création et la mise en œuvre de communs et qui entraînent, de fait, ces situations de crise dans nos villes ? Et par quels moyens sociaux, économiques, politiques y remédier ?

En réalité, les communs ne représentent pas des solutions en elles-mêmes. Il serait presque dangereux de se reposer sur ce terme. Cela pourrait induire que la mobilisation des acteurs locaux est suffisante, à elle seule, pour régler des crises et, de fait, justifier le retrait de l’État et des instances publiques de toute initiative citoyenne. C’est, au contraire, un travail collectif qui doit être mené. Tout l’objectif de KriZ est bien d’amener les acteurs publics à imaginer des politiques publiques plus ascendantes et davantage centrées sur les forces et atouts de leur territoire, à tester d’autres modalités de coopération, plutôt que de leur partager des solutions prétendues réplicables.

Il y a un changement de culture à amorcer, pour que l’acteur public soit moins perçu comme un ordonnateur, voire un financeur, mais plutôt comme un facilitateur ou un entremetteur. Cette logique, la ville et la métropole de Nantes l’ont bien comprise lorsqu’elles ont mis en place “Le dialogue citoyen”, une plateforme participative permettant de recenser des projets citoyens, des politiques publiques et de mettre en lien la multiplicité d’acteurs concernés.

Plus que dans les communs eux-mêmes, les solutions résident dans les nouveaux rapports qui se construisent progressivement entre acteurs publics et citoyens. Il y a conjointement des leviers culturels, de confiance envers les élus et de cadres relationnels, et des leviers juridiques à venir activer. Le juriste Olivier Jaspart, par exemple, s’est engagé dans le droit administratif des biens communs et intéressé au statut du pompier volontaire. Ce dernier est un contributeur temporaire à l’action publique et pourrait finalement s’investir dans d’autres formes de mobilisation, naturellement pour l’intérêt général.

Une dimension véritablement politique, enfin, doit être prise en compte, parce que la transformation est avant tout celle de l’exercice du pouvoir. Cela nécessite un portage politique fort de la part des administrations à travers un mode de gestion plus horizontal et une gouvernance plus ouverte. Et ce, avec les citoyens mais aussi entre les élus eux-mêmes. Ces changements existent d’ores et déjà, notamment grâce aux activités de Fréquence Commune, une coopérative d’élus et habitants qui participent grandement au renouvellement des modèles de démocratie locale avec des projets emblématiques à l’instar de l’assemblée citoyenne déployée à Poitiers.”

Il est également question de résilience dans l’ADN de KriZ. Pouvez-vous nous partager un ou des exemples de territoires au sein de l’Europe qui ont fait preuve d’une certaine résilience à travers l’investissement des communs ?

Barcelone a mené une transformation politique et administrative assez emblématique, avec un fort ancrage local, une approche municipaliste et l’ambition de bâtir des coalitions pérennes avec les habitants. Un autre exemple, peut-être moins connu, à tort, pour ses communs est l’Écosse. Nous n’avons, malheureusement, pas été en capacité de nous rendre là-bas, compte tenu des restrictions dues à la pandémie, mais les initiatives que nous avons découvertes lors de la préparation du voyage d’étude étaient particulièrement intéressantes.

Falkirk © geograph

Falkirk © geograph

En Écosse, les grandes problématiques urbaines et politiques reposent principalement sur la privatisation du foncier. De grands propriétaires fonciers et une abondance de ressources naturelles qualifient, entre autres, la ville de Falkirk. Un projet d’extraction de gaz de houille (une technique controversée et interdite dans de nombreux territoires car considérée comme dangereuse pour l’environnement) s’est développé en 2013 à proximité immédiate de la commune. Des mobilisations citoyennes se sont, par conséquent, formées contre ce projet, composées d’habitants mais aussi de juristes. Ces derniers sont partis recueillir la parole habitante et dresser une liste de leurs craintes et de leurs envies quant à ce projet et quant à l’avenir. Rapidement des enjeux culturels, patrimoniaux, naturels ont émergé. Le collectif a, par la suite, réussi à transformer cette liste en un document à vocation juridique, c’est-à-dire contraignant et inhérent à la planification urbaine de la commune, et à faire annuler le projet en s’y opposant.

Sur la base de cette première expérience et du succès de cette jurisprudence, tout un réseau s’est composé afin d’accompagner d’autres communautés à mener des démarches similaires. Enfin, ces innovations autour de la gestion se sont associées à un volet centré sur le développement économique local, nommé le Community Wealth Building. Une logique plus systémique, portée par le pouvoir politique et valorisant la relocalisation des richesses au service de la justice sociale et environnementale.”

Le jeu prône une vision collaborative pour le futur de nos territoires tout en étant lui-même basé sur une dimension participative et de dialogue, associé à un ensemble de ressources, d’outils et d’études de cas concrets et précis. Selon vous, quel impact le jeu, l’aspect ludique, et parfois récréatif, peut-il avoir sur des actions et prises de décision ? Et quelle suite pour KriZ ?

Le jeu est une source d’inspirations destinée à découvrir ce qui se fait ailleurs, à prendre de la hauteur et à susciter du dialogue. Et le design, qui fait partie intégrante de l’ADN de la 27e région, en dessinant des formes associées à des usages et des usagers représente un outil de facilitation, de sensibilisation et de mise en situation, bien plus appropriable qu’un format excel ou powerpoint. L’aspect ludique permet également d’anticiper les situations de crise de manière moins traumatique. Le fait est que ce que nous projetions il y a quelques années comme un futur lointain, voire une fiction, est devenu notre réalité, notamment concernant le climat.

Cependant le jeu ne se suffit pas à lui-même. Il s’agit bien de le transposer dans un contexte, dans un territoire qui contient ses propres problématiques et de lui donner des suites. Tout comme pour la fresque du climat, il est évidemment essentiel d’éveiller les consciences, mais il l’est encore plus d’agir concrètement par la suite. Nous tenons à ce que KriZ soit générateur de nouveaux leviers d’actions. Et plus largement, nous tenons à créer des narratifs alternatifs, des récits autour des communs, qui puissent engendrer de nouvelles formes de développement économique, en phase avec des valeurs de justice sociale et environnementale, au service d’une activité et d’une richesse locales.”

LDV Studio Urbain
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