De bidonville à smart cities : développement de nouvelles métropoles

Ville de Shenzhen, Chine. Photo de Ben Cheung © Pexels
De bidonville à smart cities :
développement de nouvelles métropoles
Shenzhen, ville chinoise au cœur du delta de la rivière des Perles, a connu depuis 1978 un développement impressionnant. Passant d’une population de 30 000 habitants à plus de 17 millions d’habitants en une quarantaine d’années, la ville s’érige aujourd’hui comme un modèle de réussite. En 2024, le titre de “smart city” de l’année lui a été décerné, illustrant la montée en puissance de la Chine dans ce domaine.
La ville de Shenzhen naît à la suite de la fusion de plusieurs villages de pêcheurs en 1979. Sa situation géographique stratégique, et la volonté d’en créer une zone économique spéciale, fait de Shenzhen une ville attirante pour beaucoup d’industries. Après plusieurs années à se développer comme une usine du monde de par sa force de main-d’œuvre, la ville se transforme en laboratoire du monde. Le secteur recherche et développement se développe autour de 7 industries : biotech, internet, énergies renouvelables, matériaux innovants, culture et création, technologies de l’information, stockage d’énergie et protection environnementale. La ville attire et stimule alors la création de nombreuses start-up, allant jusqu’à accueillir le siège d’entreprises majeures, comme Huawei. Surnommée la Silicon Valley chinoise, elle est aujourd’hui un symbole de développement technologique. Huawei y a développé son Intelligence Operation Center qui permet d’accéder à une place de parking dès qu’un individu prend un rendez-vous médical. Ce dispositif vise à pallier le manque de place de parking dans la métropole. Considérée comme un exemple de smart city, Shenzhen décrypte pour nous les mécanismes de développement de ces nouvelles métropoles. Une ascension éclair qui pose une question essentielle : que deviennent les villes lorsqu’elles passent de l’informel au smart ?

Ville de Nairobi, Kenya. Photo de Ben Cheung © Pexels
Derrière l’informel, des villes de l’urgence
Il y a les villes des cartes officielles, et il y a le reste : les territoires qui ne rentrent pas dans les cases, qui sont faites de bric et de broc sur des terres souvent vulnérables aux risques. Ce sont ces lieux que l’on appelle les quartiers informels ou bien les villes informelles. Issu du Forum urbain mondial à Katowice en Pologne, un groupe de travail mené par Urbanistes sans frontières délivre une définition de la ville informelle comme constituant « l’ensemble du territoire urbain et périurbain qui subit des conditions de vie inférieures aux normes et/ou qui s’est développé en dehors des réglementations en matière de planification et de marchés déclarés du logement. » Souvent réalisées en matériaux de récupération, ces habitations s’installent sans permis de construire, et autorisation d’urbanisme. Ces quartiers et ces villes souffrent d’un manque d’accès à l’eau pour la plupart et s’exposent aux risques naturels par leur fragilité de structure. Ces villes témoignent d’un besoin urgent : celui de se loger et d’avoir accès à certains services. Ils font preuve alors d’une capacité d’autogestion impressionnante, qui dépasse parfois l’efficacité des politiques publiques en termes de réponses aux besoins des populations.
L’ère des smart cities : la donnée prend le pouvoir
Un mot qui fait rêver et qui pourrait sembler synonyme de solution face aux formes informelles. Depuis dix ans, la “smart city” émerge des grandes puissances comme la Chine : numériser les services publics, monitorer les infrastructures, récolter un flot continu de données environnementales pour mieux anticiper les besoins. La pandémie du Covid19 a accéléré cette tendance, en plaçant la santé au cœur des projets urbains. Leurs progrès en termes de 5G, de conquête spatiale et de géolocalisation par satellite leur permettent de projeter un avenir d’indépendance face aux pays étrangers. Ainsi, toutes les grandes villes chinoises deviennent des laboratoires pour le déploiement des nouvelles technologies sous l’impulsion de leurs autorités municipales. En Chine, l’ambition est surtout politique : faire de la technologie le nerf d’un système de gouvernance centralisé. Shenzhen est l’exemple parfait de ces villes sorties de terre grâce à l’impulsion des autorités municipales. La mégalopole de 13 millions d’habitants déploie des outils de supervision urbaine, souvent grâce à des groupes privés comme Huawei, qui s’occupent d’installer des caméras de surveillance dans les rues.
Le Kenya, lui, s’impose maintenant comme un leader de l’économie numérique en Afrique. Avec 44 millions d’habitants, plus de 90 % de pénétration d’Internet et 31 % du PIB passant par le e-paiement, le pays, surnommé « Silicon Savannah », attire massivement les investissements dans ses startups. Une véritable smart city grâce à la transformation numérique majeure des années 2000, qui ne cesse de s’accroître avec la libéralisation du secteur des TIC (Technologies de l’Information et de la Communication). Sa position géographique stratégique en Afrique de l’Est et ses nombreux incubateurs témoignent de son dynamisme dans le domaine des nouvelles technologies. Une évolution qui bénéficie également au confort de vie des habitants de la ville, avec des transports en commun efficaces, une meilleure circulation routière, des services pour les quartiers les plus défavorisés, etc. Un processus qui s’appuie en partie sur sa population pour la gestion d’espaces partagés.
Certes, le pari est séduisant : une meilleure gestion des risques, un service public plus accessible, une mobilité fluidifiée, et des espaces publics optimisés. Mais la ville intelligente a aussi ses angles morts : une participation citoyenne limitée, des risques de déplacement de populations forcés lors de projets modernisateurs, une surveillance accrue, des fractures numériques et un soft power qui s’installe dans les pays d’Afrique avec la dominance d’investisseurs privés. Ainsi, Huawei s’est implanté dans une quarantaine de pays en Afrique. L’entreprise y fournit plus de la moitié des réseaux 4G, et a équipé plus de 200 villes avec des systèmes de surveillance par intelligence artificielle.
De Huxley à nos dystopies contemporaines, le spectre du contrôle technologique n’est jamais loin. Entre l’utopie de l’efficacité et la réalité sociale, le décalage se fait sentir.

Bidonville de Nairobi, Kenya. Photo de Ben Cheung © Pexels
Quand l’initiative locale fait la ville
Lorsque les initiatives locales prennent la main sur cette informalité, un nouvel équilibre semble se trouver.
À Nairobi au Kenya, le quartier de Dandora n’attend pas les autorités publiques pour se renouveler. Ce quartier informel, jonché de détritus et accueillant des réseaux de criminalité, s’organise depuis plusieurs années autour d’un concours visant à redonner des lieux de vie aux habitants. The Changing Faces Competition oppose deux équipes de jeunes citoyens qui réaniment le quartier dans un esprit de compétition bienveillante. Les jeunes repeignent, nettoient, aménagent… Pendant 4 mois, la compétition bat son plein pour transformer les friches du quartier en des espaces publics conviviaux. Ce sont les mobilisations associatives comme Public Space Network qui font vivre ce quartier et cette compétition. Un réel engagement pour les jeunes qui doivent également prévoir comment maintenir les aménagements et comment les faire durer dans le temps.
À Phnom Penh, ce sont les institutions qui prennent le devant sur les enjeux que pose un quartier informel en bord du fleuve. Depuis 2015, les autorités travaillent sur la libération de ces berges pour mener des travaux d’assainissement. Elles proposent alors une opération qui reloge les populations sous une autoroute avant de co-concevoir et co-construire les logements du nouveau quartier. Un projet porté grâce à des aides européennes qui ont permis notamment de rendre disponible une banque de matériaux pour les constructions, et la possibilité pour les habitants de contracter des prêts. L’objectif est de libérer des espaces publics dans le quartier. Pour cela les architectes avec les habitants commencent par penser les logements. Ce sont ces habitats qui deviennent moteur de la nouvelle urbanité.
Ces notions sont réfléchies en concertation entre architectes, institutions et habitants durant les différentes phases du projet. Réalisés entre 2019 et 2022, les travaux du quartier s’inscrivent dans une démarche nationale de long terme et de sensibilisation des communautés locales. Mais surtout, le projet permet d’offrir aux habitants des droits de propriété, une clé de sortie de la précarité pour les populations habitant ces quartiers. Les parcelles de 24 m² régularisées sont alors tirées au sort pour être attribuées aux familles du quartier. Un projet qui repense la ville en s’appuyant sur des habitantes et habitants et qui propose aux communautés vulnérables des situations sécurisantes en respectant leurs avis et leur mode de vie.

Ville de Phnom Penh, Cambodge. Photo de Naratsitra © Pexels
Ces modèles hybrides entre résilience et innovation font des expériences de Nairobi et Phnom Penh des villes qui prônent une autre voie. Des villes intelligentes qui écoutent ceux qui y vivent. En s’appuyant sur les communautés, les architectes locaux et les associations, ces expériences nous prouvent que l’on peut faire de la ville un droit et non un luxe. La technologie n’est pas une fin en soi, mais un outil parfois nécessaire pour offrir un meilleur cadre de vie à ses habitants.
Finalement, qu’elle naisse d’un bidonville ou d’un quartier informel et qu’elle devienne un centre de recherche ou une smart city, les villes posent la même question : pour qui sont-elles faites ? Les formes informelles rappellent que la ville est avant tout un tissu social, fait d’initiatives, de solidarité, d’organisation et de créativité. Une donnée importante à prendre en compte pour notre futur qui se joue entre deux mondes : celui de la rigueur et de la planification, et celui des besoins urgents et de la créativité par l’informel.