Cités de Jens Harder : la ville, vue d’artiste

3 Oct 2019 | Lecture 2 minutes

Si l’auteur allemand Jens Harder commence à être reconnu par les amateur·trice·s de bande dessinée, il reste méconnu du grand public, malgré un prix de l’audace reçu lors du festival d’Angoulême en 2010. Gageons que sa dernière oeuvre en date publiée en français, Cités, sortie en août dernier aux Editions de l’An 2, lui fera gagner un public nouveau, amateur de sociologie et d’urbanisme. Car sa lecture des villes, en tant qu’artiste et non en tant que spécialiste du fait urbain, pourrait nous offrir un éclairage différent de nos pratiques citadines.

Carnet de voyage

Sous-titré “lieux vides / rues passantes”, Cités est une collection de dessins, strips, commentaires, historiettes, collectées par Harder depuis 1999. Les différents chapitres, chacuns focalisés sur l’observation d’une ville donnée, s’enchaînent sans logique chronologique ni géographique. Invité lors de nombreux événements internationaux pour présenter son travail, l’auteur nous emmène tour à tour à Beijing, Jérusalem, Novossibirsk, Bâle, Lima, Le Caire, Lucerne, Naples, Marseille, Lyon, Edimbourg, Montréal, Nantes et Berlin, sa ville de résidence. C’est là qu’il a commencé son travail de dessinateur, notamment en croquant les rues de la capitale allemande.

Montréal, 2016

Montréal, 2016

C’est donc bien d’une oeuvre d’art qu’il s’agit, et donc d’un point de vue d’artiste, avant d’être, au choix : un guide touristique, un traité d’architecture, un essai sur l’archéologie ou encore un commentaire sur les pratiques touristiques. Mais Cités est tout de même un peu de tout cela. Comme il l’explique dans l’ouvrage, l’auteur a toujours été fasciné par les villes. L’ouvrage traite donc des villes comme espaces de possibilités pour leurs habitant·e·s, mais aussi de compromis. En les décrivant comme personne extérieure – à l’exception de Berlin – Harder se concentre sur ce qu’elles sont à un moment donné, chargées de leur histoire, mais aussi, pourquoi pas, se projetant dans leur avenir, à partir des bribes de vie et d’urbanisme qu’il a su capter lors de ses visites.

Du micro vers le macro

Car Harder est d’abord connu pour son analyse encyclopédique des faits, comme il l’a démontré dans ses ouvrages Alpha et Beta, qui retracent respectivement l’histoire de la terre du Big Bang à l’apparition des premiers hominidés, puis l’histoire de l’aventure humaine, de ses balbutiements à nos jours. Dans chacun de ses ouvrages, il crée des passerelles cognitives entre observations scientifiques, cultures populaires, croyances, et faits historiques, générant un chaos organisé pour décrypter notre monde. On retrouve donc de cela dans Cités : en quelques dessins, l’auteur saisit une ville par le petit bout de la lorgnette, et fait dire à des détails de grandes choses sur les villes qu’il visite, ainsi que sur leurs habitant·e·s.

Jérusalem, 2005

Jérusalem, 2005

Ainsi, un mur de graffiti à Jérusalem explique la complexité politico-religieuse de la ville trois fois sainte ; les nombreuses cordes à linge tendues entre les immeubles de la rue Plumier à Marseille le renseigne sur les relations de voisinage dans les quartiers populaires de la cité phocéenne en 2000 ; un arrêt inopiné du taxi le menant de l’aéroport au centre-ville de Naples lui fait prendre conscience de la présence d’un péage intra-urbain suite à la privatisation d’une partie des rues de la ville italienne ; la disparition des classiques hutongs, les ruelles typiquement pékinoises, au profit des buildings en “verre-béton-acier”, lui fait comprendre la rapide croissance économique de la capitale chinoise (ainsi que, dans une moindre mesure, les réalités des régimes autoritaires et les conceptions différentes de patrimonialisation dans les sociétés confucéennes)… Autant de petits éléments en apparence anodins, presque folkloriques, qui finalement en disent beaucoup sur les villes qu’il a visité et traversé.

Beijing, 2016

Beijing, 2016

Sociologie de l’inconnu

Et si Harder déduit certains phénomène de ses observations de la ville même, c’est surtout l’humain qui l’intéresse. Les personnes, évidemment, qu’il s’agisse de locaux comme de touristes, racontent également la ville à leur manière, des statues soviétiques figées dans le centre de Novossibirsk à la clientèle de différents restaurants berlinois, en passant par le multiculturalisme montréalais ou les récents supporters du FC Bâle.

Bâle, 2004

Bâle, 2004

Harder photographie puis croque ces inconnu·e·s qui ont autant de choses à raconter sur la ville que les rues qu’ils arpentent ou les bâtiments qu’ils habitent. Avec ou sans commentaire, le dessinateur nous laisse entrevoir des instantanés de vie, caucasses comme banaux, mais toujours impromptus, pour raconter le quotidien urbain, mais aussi, surtout, pour rassembler l’humanité dans ses similarités. Et Jens Harder de conclure lui-même en postface :

En rassemblant toutes ces approches différentes de villes et de leurs habitants, j’espère obtenir quelques effets de comparaison, quelques conclusions intéressantes quant au regard du dessinateur sur la ville.

Car il n’est pas forcément nécessaire d’être urbaniste pour tenir un discours sur la ville. Les artistes y ont également leur place.

Marseille, 1999. Le 8 Rue Plumier est l’adresse de l’appartement qu’occupait Harder à l’époque

Marseille, 1999. Le 8 Rue Plumier est l’adresse de l’appartement qu’occupait Harder à l’époque

 

Jens HARDER, Cités – lieux vides / rues passantes, Actes Sud – L’An 2, août 2019, 168 pages, 23 euros

Thomas Hajdukowicz

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