Bâti-recup : créer une filière de réemploi opérationnelle

source - Bâti Récup’
9 Déc 2020 | Lecture 5 min

Bâti Récup’ est né d’un constat simple : l’importance de développer un outil coopératif permettant de mettre en relation un projet en déconstruction, fournisseur de matériaux, avec un projet en construction pouvant les intégrer.

En tant qu’architecte, la fondatrice Sarah FRUIT a constaté une compatibilité possible entre ces deux types de projets : « Il nous arrivait sur des chantiers de jeter des matériaux, alors qu’en parallèle, nous prescrivions ces mêmes matériaux en neuf. Un gâchis énorme qui n’avait pas de sens ». Pour en apprendre plus sur cette démarche, nous l’avons interrogée afin de comprendre de quelle manière il est possible de donner une réalité opérationnelle au réemploi.

Pourquoi est-il essentiel de réduire les déchets issus de la construction ?

Les enjeux climatiques sont incontournables, pourtant le secteur du BTP est encore un domaine très polluant. L’angle d’attaque pour réduire ce phénomène, c’est de considérer l’empreinte carbone : nous produisons des déchets et nous extrayons de la matière première pour créer du neuf. Ces deux actions nécessitent une quantité démesurée d’énergie, de transports et émettent des tonnes de CO2.

Le réemploi permet d’éviter la consommation d’énergie impliquée par le retraitement de ces derniers, comme l’incinération. Il est aussi complémentaire au recyclage. En effet, il permet de diminuer directement à la source la consommation de matériaux neufs, en prolongeant la vie des matériaux sans transformation. Ce principe représente moins d’actions sur les matériaux, puisque nous réintégrons, après une remise à neuf peu consommatrice, des éléments déjà conçus. Pratiquer le réemploi, c’est donc réduire l’impact carbone et énergétique dans le secteur de la construction.

En quoi consiste Bâti Récup’ ? Quelles sont précisément vos actions ?

Nous sommes un atelier d’architecture qui intervient sur divers projets, nous ajoutons dans nos missions un volet lié au réemploi et à l’intégration de matériaux bio-sourcés. Au-delà de cette approche, nous adoptons aussi une posture d’assistance à maîtrise d’ouvrage, dit AMO réemploi, pour accompagner ce type de démarches sur une grande variété d’opérations.

Par exemple, dans le cadre de la déconstruction de 200 logements avec un bailleur social, nous pouvons être amenés à constituer un diagnostic ressources ainsi qu’une étude de faisabilité. Notre valeur ajoutée consiste à définir comment structurer une filière à partir des matériaux disponibles et à identifier les débouchés. Concrètement, pour mener à bien ce processus, nous développons une plate-forme mobile sur les chantiers, avec des acteurs locaux, autant que possible en insertion, afin de coordonner et mettre en œuvre le réemploi.

Actuellement, nous sommes en train de réaliser une étude technico-économique sur les filières de réemploi de matériaux à Rennes Métropole. Une mission portée par le collectif Bâti Récup, constitué précisément pour mener une étude de faisabilité dans le but de construire des formes logistiques inter-chantier. Nous souhaitons ainsi devenir un outil pour les territoires. D’ailleurs, nous travaillons étroitement en lien avec l’Établissement Public Foncier, ainsi que la SEM Breizh 22 et 35. Nous sommes aussi subventionnés par l’ADEME et soutenus par la région Bretagne et Rennes Métropole, afin de répondre au besoin de mettre en place des filières opérationnelles sur des chantiers pilotes.

Vous avez récemment lancé un appel à manifestation d’intérêt (AMI) pour développer une plateforme de réemploi. Pourquoi cette démarche ?

Cet AMI avait pour ambition de trouver des partenaires opérationnels pour créer cette plateforme locale de réemploi. Pour y parvenir, nous avons réalisé un cahier des charges, qui expliquait aux différents acteurs nos attentes. Ils devaient se présenter, décrire leur positionnement, en nous détaillant précisément comment ils envisageaient de travailler avec nous. Après analyse des dossiers, chaque acteur apportait sa valeur ajoutée, grâce à des complémentarités. Nous avons donc quasiment accepté tout le monde.

Votre idée était donc de créer un écosystème pour animer cette plateforme ?

Pour mener ce projet, il existe deux échelles complémentaires : l’une opérationnelle et l’autre stratégique. En parallèle de notre travail, la Chambre Régionale de l’Economie Sociale et Solidaire (CRESS) Bretagne et l’ADEME mènent des réflexions stratégiques pour fédérer et créer la filière du réemploi à l’échelle de la Bretagne. Bâti Recup s’inscrit davantage dans une dynamique opérationnelle, en fédérant des acteurs et en structurant la filière. Par exemple, nous cherchons à détailler sa mise en place en répondant à diverses questions : Qui fera quoi ? Quels sont les débouchés ? Quels sont les prix ?

L’AMI nous a aidé à structurer une offre de matériaux de réemploi grâce à l’identification des acteurs mobilisables, la constitution de groupes de travail et la répartition du rôle de chacun. Aujourd’hui, l’écosystème d’acteurs se structure autour de différentes catégories d’acteurs : les partenaires et les soutiens, les co-fondateurs du projet, les salariés de la plateforme, les bénéficiaires, avec d’un côté les fournisseurs, de l’autre les clients.

La plateforme sera-t-elle un lieu de stockage regroupant tous les matériaux récupérés ?

Nous n’avons pas vocation à devenir une ressourcerie. Notre objectif est de concrétiser un outil fédérateur, permettant l’émergence d’une filière pour dépasser le réemploi à l’identique et à petite échelle. Il reste encore énormément de pistes à explorer ! Comme le détournement de matériaux, pour une approche plus créative. Le problème, c’est que les maîtrises d’ouvrage et les entreprises de construction restent encore très timides à ce propos ou manquent de connaissances sur ces sujets. Par l’étude de faisabilité, nous cherchons à changer les mentalités, donner envie et rassurer. Ainsi, nous sommes associés à un bureau de contrôle et une assurance, afin de garantir le respect de la réglementation et de la solidité de l’ouvrage.

Réemploi d’une charpente pour la création d’une extension de maison - Source : Bâti Récup

Réemploi d’une charpente pour la création d’une extension de maison – Source : Bâti Récup

Bâti Récup cherche à redonner des lettres de noblesse au réemploi, avoir une réelle valeur ajoutée en tant qu’architectes pour aller vers un réemploi de qualité. On imagine l’intégration et l’utilité de ces matériaux, nous apportons une valeur ajoutée. Il faut savoir que l’on ne réemploie pas tout. Malheureusement, beaucoup de personnes pensent que lorsque l’on sauve la benne, c’est le principal. Pourquoi utiliser à nouveau un matériau comme la laine de verre que d’ordinaire nous n’utilisons pas ? Finalement, nous ne pouvons pas tout récupérer, nous réfléchissons à la qualité des matériaux, ses performances et ses capacités pour répondre aussi aux enjeux actuels.

Comment enclencher une dynamique circulaire sur un territoire ?

La première étape pour les collectivités est de réaliser une étude de préfiguration type “Territoire économe en ressources”. Elle consiste à comprendre, sur 5 à 10 ans, les enjeux en termes de métabolisme urbain, autrement dit les flux entrants et sortants de leur territoire, les déconstructions et les constructions à venir. L’intérêt est de permettre de changer d’échelle en matière d’économie circulaire, en passant d’un bâtiment seul à un quartier. Cette analyse du territoire doit identifier et cibler des débouchés clés, où intégrer les matériaux récupérés. Elle est aussi un outil clé pour décloisonner les services des métropoles et des villes, pour faire le lien entre l’offre et la demande. Les collectivités peuvent ensuite conventionner des opérateurs comme Bâti Recup sur certains projets pilotes, avec un droit à l’expérimentation, facilité par la loi relative à la Liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine (loi LCAP).

La contrainte principale au développement de l’utilisation du réemploi est donc une problématique de débouchés ?

Exactement, c’est notre contrainte principale. Des fournisseurs de matériaux, prêts à déconstruire les chantiers de manière qualitative pour récupérer des matériaux, ils sont nombreux et motivés. Nous sommes donc en mesure d’avoir déjà une offre cohérente. La complexité réside dans l’identification des projets où intégrer une démarche de réemploi. Très souvent, j’ai entendu : « le réemploi, c’est bien chez les autres ». Nous avons fini par arrêter d’aller vers des acteurs n’étant pas prêts à intégrer du réemploi dans leurs propres projets.

Les maîtrises d’œuvre et d’ouvrage sont néanmoins essentielles pour prescrire du réemploi au sein de leur projet. Notre souhait, ce serait de co-créer une convention sur plusieurs années sur un projet urbain, pour réfléchir au long terme sur la mise en place d’une économie circulaire à l’échelle d’un quartier.

Occupation temporaire des Grands Voisins - Source : Fred Romero via flickr

Occupation temporaire des Grands Voisins – Source : Fred Romero via flickr

L’idéal pour systématiser l’utilisation du réemploi est donc d’intégrer dans chaque aménagement une boucle d’économie circulaire. Par exemple, sur le projet de Saint-Vincent-de-Paul, les concours menés par la maîtrise d’ouvrage Paris & Métropole Aménagement ont intégré un pourcentage de réemploi à respecter. Cette démarche a émergé à partir de la proposition des équipes d’urbanisme transitoire, tels que Plateau urbain et Yes we camp, ainsi que d’experts du réemploi comme Mobius, Neo Eco et Lab Ingénierie, qui avaient animé et préfiguré le site durant l’expérience Grands Voisins. Des professionnels qui expérimentent et développent déjà le réemploi.

L’économie circulaire se met en place lorsque ces acteurs passent du côté de la définition des commandes. Il faut que les maîtres d’ouvrage se forment sur le sujet, s’engagent dans cette démarche, pour intégrer davantage la prescription de matériaux de réemploi dans leurs projets.

LDV Studio Urbain
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