Rencontre avec l’homme qui révolutionne l’hôtellerie urbaine

27 Oct 2016

Après avoir fondé les Mama Shelter, Cyril Aouizerate, urbaniste et philosophe, s’est récemment lancé dans une nouvelle aventure, les MOB Hôtels. Son ambition : développer un nouvel hymne à l’hospitalité et révolutionner le monde de l’hôtellerie. Son idée : se situer entre airbnb et l’hôtellerie classique pour créer un entre deux à la fois accueillant et ouvert sur la ville. Surfant sur les mouvements positifs et solidaires, il souhaite faire de ces lieux de véritables refuges pour voyageurs internationaux en quête de nouvelles solidarités. Le premier hôtel MOB sera situé au cœur des puces de Saint-Ouen, tout un symbole. Rencontre avec cet urbaniste qui développe une nouvelle vision de l’hôtellerie.

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Crédits photo : Urban Tech

Cyril Aouizerate est un urbaniste insolent. S’inspirant de Spinoza, Maïmonide, ou encore de Yeshayahou Leibowitz plutôt que du Baron Haussmann, il propose « d’enlaidir Paris, pour rendre cette ville capable d’accueillir ceux qu’elle refuse aujourd’hui de voir venir ». Il nous reçoit au cœur de Bastille dans un lieu magique qui ressemble plus à une caverne d’Ali-Baba hype qu’à son atelier. Et tout en s’attachant d’abord méticuleusement à offrir à son interlocuteur un accueil digne de ce nom, ce philosophe urbaniste ne peut s’empêcher de se lancer très vite dans les sujets qui l’animent. Et l’avenir de Paris en est un pour celui pour qui l’expression « il a parcouru le monde » n’est pas une exagération.

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L’atelier de Urban Tech – Crédits photo : Urban Tech

Né à la fin des années 60 dans la cité Ancely, à Toulouse, Cyril Aouizerate acquiert très vite une soif inébranlable pour la culture et la découverte de l’altérité. Il étudie le droit public et la philosophie à l’université et, après plusieurs années de militantisme étudiant, il passe une année entière à Jérusalem pour étudier la philosophie avec le professeur Yeshayahou Leibowitz. Entre la découverte du hip-hop qu’il considère comme « le plus grand mouvement culturel du siècle dernier », il pose un premier ouvrage sur Bousquet et s’envole quelques années plus tard au Rwanda sur les traces du génocide. Les années passent et il fait la rencontre d’Alain Taravella qui lui fait découvrir les ficelles du montage de projets urbains. C’est un peu plus tard qu’avec une obsession « du faire » toujours aussi débordante, il lance les Mama Shelter en 2001. Le 109 rue de Bagnolet ouvre alors en 2008 et, très vite, c’est un succès mondial pour celui qui fera de l’hospitalité et de l’accueil, la mission d’une vie.

Un plan Marshall de surélévation de tous les immeubles haussmanniens pour un Paris accueillant

Voyant d’un assez bon œil la politique participative qui émerge aujourd’hui à Paris, il n’hésite pas pour autant à déclarer que le projet urbain parisien ne peut se résumer qu’à cela, car « Si on faisait un sondage sur Paris, en demandant aux habitants ce qu’ils veulent comme type d’habitations, la plupart répondraient « De l’haussmannien et des terrasses«  ». Militant au contraire pour un droit à laisser des traces de notre époque et de notre culture au sein de la capitale et qui seraient autre chose « que des musées réalisés par des architectes stars », Cyril Aouizerate préconise « un plan Marshall de surélévation de tous les immeubles parisiens y compris pour ceux qui sont classés ».

Pourquoi ? Parce que pour lui, « le vrai sujet, au delà de cette nouvelle politique participative, serait de penser à la manière dont on peut faire en sorte qu’une ville comme Paris devienne capable d’accueillir beaucoup plus d’habitants intramuros ». Et pour réussir cela il a la solution, il faut « casser la gueule à Paris ». Car pour lui, « si on n’enlaidit pas Paris, la capitale restera alors ce qu’elle est aujourd’hui : une ville dont la logique est de conserver une population de propriétaires qui souhaite que son immobilier se maintienne à 10 000 ou 15 000 euros le mètre carré ». Et pour cela, s’il en avait possibilité, il dissoudrait la Commission du Vieux Paris, « une organisation oligarchique auto-nommée qui refuse toute innovation qui permettrait que Paris devienne un lieu où d’autres populations pourraient venir y poser leurs valises ».

Prenant pour exemple Vienne et ses immeubles au style autrichien très classique, qui accueillent au-delà du 6e étage, « de supers maisons en bois, en acier, en aluminium, un peu comme une couche archéologique ! », il préconise « du 50/50, autrement dit 50 % social et 50 % accession à la propriété. Cela pourrait créer du lien et cela permet à de nombreuses populations d’être accueillies dans tous les quartiers d’un Paris qui absorberait alors d’autant plus les problématiques sociales en vigueur aujourd’hui ».

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Rénovation et surélévation Margaretenstraße 9 par Josef Weichenberger architectes + Partner, Vienne, Autriche Crédits photo : http://mon-architecte.blogspot.fr/2014_04_01_archive.html

L’hospitalité, la mission d’une vie

Ce sujet de l’hospitalité, c’est en filigrane de ce premier débat politico-urbain, ce qui anime véritablement le nouveau concept de Cyril Aouizerate : « MOB Hôtels c’est un point d’intersection qui se veut non pas une conclusion mais à la fois un commencement et un inachevé sur qu’est l’hospitalité, sur ce que représente une sorte de république rêvée et une entreprise ». Vaste programme, mais au combien fécond…A l’image de ces petites poupées russes, symbole de la marque MOB Hôtels.

Pour ce voyageur invétéré qu’est Cyril Aouizerate, qui s’est à chaque fois largement inspiré de ses expériences à travers le monde, il est clair que le voyageur d’aujourd’hui « attend quelque chose de son expérience ». Qu’à cela ne tienne, le travail que s’est fixé ce pro de l’hospitalité est « de lui offrir une chance sur un délai très court, en deux trois jours tout au plus, de toucher et de goûter ce qu’est le sel de la mer… Il va pouvoir rencontrer des gens, rencontrer des voisins, rencontrer des entreprises qui sont en train de se développer et il va pouvoir créer à travers la terre et le potager de l’hôtel auquel nous lui donnons accès, un moment durant lequel lui et le voisin, pourront découvrir ensemble qu’ils travaillent peut-être sur le même sujet et ont les mêmes préoccupations, pour au final être pourquoi pas invité chez ce même voisin à boire un café… ».

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Crédits photo : MOB Hôtels – Urban Tech

Souhaitant donc développer un modèle à la croisée des chemins entre les habitants et les voyageurs du monde à la recherche d’expériences authentiques, sensibles et de nouvelles solidarités, Cyril Aouizerate conçoit le projet des MOB Hôtels comme de nouveaux lieux d’accueil, de repos passager, de connexions et d’émergences de nouvelles utopies concrètes. Ces hôtels, dont le premier ouvrira dans le quartier des Puces de Saint-Ouen, s’intègreront à une dynamique urbaine en renouveau, pour se positionner entre l’hôtellerie classique inauthentique et l’expérience airbnb, bien souvent non accueillante.

Pour un tourisme de l’expérience individuelle

Et quand un client lui demandera un conseil quant au meilleur restaurant qu’il aurait à lui conseiller dans le quartier, il leur recommandera plutôt « de prendre le métro et de sortir dans des stations inconnues, pour marcher et prendre le temps de découvrir, pour en finir avec cette uniformité des voyages ». Et pour donner l’occasion de vivre à chaque fois une nouvelle expérience, chaque MOB Hôtel tentera donc d’intégrer les habitants situés aux alentours de ces établissements, en leur permettant, d’une part, de profiter gratuitement de certaines activités proposées par l’établissement (comme de participer à loterie annuelle qui pourra leur donner accès à un carré du jardin partagé de l’hôtel) et, d’autre part, d’interagir avec les clients. Etant un fervent croyant que la culture est un liant entre les humains, Cyril Aouizerate prévoit pour cela un programme régulier de conférences et de concerts et même une bibliothèque dans chacun de ses MOB Hôtel.

Et le plus étonnant dans toute cette effervescence d’idées étonnantes, se nommera donc Kolkhozita. A l’image des coopératives agricoles de l’Union soviétique qui mettaient en commun les terres, les outils et le bétail, de jeunes start-up partageront des bureaux et du matériel mis à disposition au sein de l’incubateur de l’hôtel.

Pour être bienveillante, la ville de demain devra prendre le chemin de l’insolence

Ne croyez cependant pas que le philosophe ait une passion naïve pour ce mouvement des start-up qui irrigue aujourd’hui notre société et nos villes grâce à la technologie. Car la smartcity, très peu pour lui. C’est tout sauf un projet de société, c’est tout au plus « une étape, un fait de génération ». Mais alors pourquoi un incubateur ? Car encore une fois, pour Cyril Aouizerate, il s’agit d’offrir une hospitalité et expérience unique au voyageur et surtout lui donner la possibilité de faire lui-même œuvre de bienveillance envers de jeunes pousses locales : « Le sujet qui est le plus important pour moi est de savoir comment on peut être pétri de bienveillance par rapport à l’autre dans la ville. La bienveillance, c’est dire quelles sont les grandes questions auxquelles touchent la ville et auxquelles il est nécessaire d’apporter une solution réelle : l’accès au logement la mixité sociale… Pour mettre en œuvre cette bienveillance il faudra peut-être plus de modernité et d’insolence. Mais si pour être bienveillant il faut passer par l’insolence prenons alors ce chemin de l’insolence. »

L’insolence donc. C’est pourquoi, pour donner corps à la bienveillance de ces lieux qu’il considère comme de futurs monastères laïcs, ou de « républiques rêvées », Cyril Aouizerate a prévu de constituer et d’animer toute une communauté d’acteurs, en adéquation avec les idées fondatrices de MOB et ses aspirations. « Ces acteurs “bienveillants” sont ces mêmes acteurs du changement qui, par leur action du quotidien, font bouger aujourd’hui les lignes de la société. Ils seront donc censés participer à la concrétisation effective de la philosophie de MOB Hôtel, tout en trouvant au sein du réseau les ressources qui leur seront nécessaires. L’idée sera de créer entre les voyageurs, les habitants, les start-up et le réseau des bienveillants, des lieux de conspirations positives, pour insuffler de petits changements positifs pour la société. »

Car la constitution de tels lieux pourraient aussi, et c’est le souhait du philosophe urbaniste, « défendre une réflexion sur la manière dont on serait capable à l’avenir de s’inspirer d’un modèle qui fonctionne à l’échelle microscopique d’un hôtel pour le transposer à un contexte plus global au niveau d’un état tout entier et plus encore ».

Aujourd’hui, pour Cyril Aouizerate, le constat est d’ailleurs assez clair : « Nous sommes une génération de potentiels exilés. A cause du chômage, des difficultés sociales de l’écologie, personne ne sait ce que notre monde vivra dans plusieurs générations. Dans une société où nous atteindrons très bientôt les 10 milliards d’humains, la question du plan de table sera décisive. La question de l’hospitalité et la bienveillance à l’égard de l’autre c’est le grand défi qui est lancé aux générations à venir. »

Alors plutôt que de condamner, comme c’est trop souvent le cas, la gentrification et de baisser les bras devant les difficultés qu’éprouvent ces quartiers dits populaires, Cyril Aouizerate innove, entreprend, tente et s’évertue de faire encore et toujours. C’est dans cette perspective notamment qu’il a choisi le quartier des Puces de Saint-Ouen pour y ouvrir son premier MOB hôtel. Un quartier qu’il adore et qui devrait être pour lui « un exemple pour toutes les villes du 92 et du 93 ». Son intérêt pour ce lieu « magique » et ses traditions culturelles vont si loin que l’architecture de l’hôtel en sera inspirée. Pas d’architecture contemporaine au programme, mais plutôt une architecture faubourienne faite de briques, « pour raconter une histoire…celle des Puces et de sa réutilisation des meubles existants ».

Avant de pouvoir donc construire sur les toits, Cyril tente donc de « dépsychotiser notre rapport au périph’ » en créant un nouveau type de lieux tierces que tant de Parisiens et de voyageurs du monde entier voudront découvrir. Et puis tant pis si certains critiqueront son entreprise, car au temps long de la politique parfois incohérent et hypocrite, il préfère un pragmatisme bienveillant : pour s’engager véritablement pour l’autre, il faut une certaine cohérence dans son action pour l’autre et pour cela, il s’agit surtout « d’assumer les conséquences de sa cohérence ».

Lumières de la Ville

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