Quand la BD imagine la ville du futur (2/2)

16 Juil 2014

Qu’elle fasse office de décor post-apocalyptique ou de cadre utopique à la gloire du progrès technologique, la ville a toujours excité l’imagination des dessinateurs de bande dessinée. Présentation des cités futuristes les plus spectaculaires du 9e art.

François Schuiten : la face cachée de l’utopie urbaine

Le dessinateur et scénographe belge publie en 1983 le premier tome des Cités obscures, cycle de BD réalisé en collaboration avec le scénariste Benoît Peeters. Une oeuvre magistrale dans laquelle les deux auteurs s’amusent à piocher librement dans l’histoire de l’architecture pour interroger la notion d’utopie. Chacune des cités qu’ils imaginent apparaît ainsi comme un système cohérent mais aussi un espace complexe et trompeur, un labyrinthe dans lequel les héros finissent toujours par se perdre. Samaris la baroque, avec son style Art Nouveau, se révèle être une sorte de mirage. À l’inverse, Urbicande est une cité écrasante, gouvernée par un démiurge autoritaire et menacée par la croissance démusurée d’un cube sorti de nulle part. « Je n’ai pas la responsabilité des architectes. Je peux dessiner des villes épouvantables et effrayantes. D’ailleurs, plus elles le sont, plus je prends plaisir à les dessiner (…) Si je dessinais la ville rêvée d’un architecte, il ne se passerait pas grand-chose, tout le monde serait heureux », expliquait en 2011 François Schuiten au magazine Usbek & Rica. Pour concevoir ses Cités obscures, le dessinateur belge, qui reconnaît être « obligé de vivre ce qu’il dessine », s’est beaucoup inspiré de Paris et Bruxelles, « des villes radicales, graphiquement magnifiques ».

L'invention du Grand Paris, de François Schuiten (2009).

L’invention du Grand Paris, de François Schuiten (2009).

Moëbius : en attendant la cité idéale

Bien sûr, feu Jean Giraud – alias Moëbius – a travaillé à la conception des décors des plus grands films de science-fiction (Dune, Blade Runner…). Mais à longueur d’albums, le dessinateur français a également mis en scène une grande diversité de paysages urbains. Nourri au départ par la foi dans le progrès et la modernité des années 1960-1970, il s’est plutôt attaché à dessiner des sociétés postapocalyptiques faites d’anarchie, de violence et de bizarreries, le tout dans des décors souvent désertiques. Parmi les villes imaginaires de Moëbius les plus remarquables, on retiendra notamment la cité verticale et étouffante mise en scène au début de The Long Tomorrow, ou bien encore la « Cité-Feu » de L’Incal, métropole souterraine organisée en strates verticales, où la lumière vient des profondeurs et non du ciel. Pour Moëbius, notre « inconscient urbain » est toujours structuré tant par le modèle de la ville technologique et verticale hérité des Trente Glorieuses que par celui de la cité chaotique et grouillante. Pourtant, « la cité idéale de demain sera beaucoup plus complexe. C’est le retour de la Terre plutôt qu’un retour à la terre. La Terre en tant que système porteur de la vie… Gaïa. Nous sommes la Terre », assurait le dessinateur en 2011, dans un entretien accordé aux cahiers de l’Institut d’aménagement et d’urbanisme d’Ile-de-France.

Case extraite de la BD The Long Tomorrow, de Dan O'Bannon et Moëbius.

Case extraite de la BD The Long Tomorrow, de Dan O’Bannon et Moëbius.

Enki Bilal : une ville rétro-futuriste et patinée

Originaire de Belgrade, Bilal a été marqué par l’éclatement de l’ex-Yougoslavie et la déstructuration des villes d’Europe de l’Est au début des années 1990. Les villes qu’il met en scène dans sa fameuse « trilogie du Monstre » – en particulier dans l’album Le Sommeil du Monstre – sont donc des villes malades, brisées, marquées par le passage du temps et des conflits, déchirées par la violence de l’Histoire. Des villes que l’auteur reconstitue de mémoire, à partir des souvenirs visuels et olfactifs des cités qu’il a arpentées dans le temps. Le cadre idéal pour mettre en scène les récits posthumanistes les plus audacieux. Grand fan du film Metropolis de Fritz Lang, Bilal est arrivé à 10 ans à Paris. Et sa première visite de la Tour Eiffel l’a marqué pour toujours : « Mon imaginaire aérien de la ville, avec des taxis volants et des piétons en hauteur, vient de là. Pour citer Baudelaire, j’aime m’élever au-dessus des « miasmes morbides ». La ville de Bilal se révèle donc souvent en plongée ou en contre-plongée, donnant toujours une sensation de vertige et d’ampleur.

Case extraite de l'album Le Sommeil du Monstre d'Enki Bilal.

Case extraite de l’album Le Sommeil du Monstre d’Enki Bilal.

Katsuhiro Otomo : Neo-Tokyo, la ville post-apocalyptique

Avec Akira, le dessinateur japonais a signé l’un des grands classiques du manga de science-fiction. L’action se déroule dans un futur proche (2019), dans une ville baptisée Neo-Tokyo où règne la corruption et la violence, trente ans après une Troisième Guerre mondiale durant laquelle les armes nucléaires ont réduit en poussière la plupart des grandes métropoles mondiales. Neo-Tokyo est une cité tentaculaire, qui semble sans limites géographiques. Et malgré l’étendue de son territoire, elle se révèle une ville grouillante et opressante, dans la grande tradition des récits cyberpunk des années 1980 comme Ghost in the Shell. La ville d’Akira apparaît ainsi comme le champ d’expérimentations d’un pouvoir scientiste et destructeur, qui s’amuse à élaborer les armes les plus destructrices. « Les immeubles d’Akira qui s’effondrent comme des dominos rappellent le jeu enfantin qui consiste à construire avec minutie un château de sable avant de le piétiner impitoyablement » ecrit Nicolas Beudon, conservateur à la BPI, dans le numéro d’avril 2013 de la revue De ligne en ligne.

Dans le manga Akira, Katsuhiro Otomo dessine régulièrement la destruction urbaine.

Dans le manga Akira, Katsuhiro Otomo dessine régulièrement la destruction urbaine.

Hisae Iwoka : une ville artificielle en orbite

Dans La Cité Saturne (2006), la mangaka japonaise Hisae Hiwoka imagine que la planète Terre est devenue une zone protégée à laquelle les humains n’ont plus accès. Ces derniers vivent désormais dans un immense anneau urbain, un tube flottant en orbite à 35 000 km autour de la planète. Les humains y vivent sur trois niveaux, en fonction de leur rang social. Surtout, la ville imaginée par Iwoka est le symbole d’un mode de vie artificiel, loin du cadre naturel offert par la Terre : seuls les plus riches ont accès à la lumière du soleil, les autres devant recréer artificiellement le vent, les étoiles et les ressources végétales terrestres.

La Cité Saturne imaginée par Hisae Iwoka est une structure tubulaire abritant l'humanité et encerclant la Terre.

La Cité Saturne imaginée par Hisae Iwoka est une structure tubulaire abritant l’humanité et encerclant la Terre.

Lire la 1ère partie de l’article  : Quand la BD imagine la ville du futur (1/2)

Usbek & Rica

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DOLE Thierry 18 juillet 2014

Moébius n’est pas une utopie !

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