L’urbanisme éphémère : cette nouvelle forme de penser la ville

28 Juin 2017

Cette année encore aura lieu le festival Bellastock consacré à la construction en terre crue ! Au cours du mois prochain, “La Ville des Terres” sera donc construite sur un espace en friche au cœur de la banlieue parisienne. Depuis plusieurs semaines, professionnels et étudiants dans le domaine de la construction se concertent pour l’élaboration de cette ville éphémère dont ils feront bénéficier le grand public à travers un festival. Pour les constructeurs, les règles du jeu sont simples. Un matériau est désigné pour construire une ville, la vivre puis la détruire. La disparition du projet est à la base du concept de projet temporaire. Si Bellastock est devenu depuis 2006 une référence en termes de construction éphémère, elle n’en est pour le moins pas une initiative isolée.

En effet, l’urbanisme éphémère se manifeste à chaque coin de rue, tout au long de l’année, à différentes échelles. Du Parking Day à la création d’un potager sur la friche de votre quartier, cette forme d’aménagement peut prendre divers visages. Si pendant longtemps elles ont été perçues comme le résultat d’une appropriation sauvage d’un espace privé, allant même jusqu’à parler de “squats” et de “squatteurs”, ces pauses dans la ville fleurissent et sont aujourd’hui encouragées par l’ensemble des acteurs. Comment et pourquoi cette pratique est passée d’illégale à valorisée voire valorisante ?

Au-delà de l’aspect surprenant de certaines démarches, l’urbanisme éphémère interroge sur notre rapport à la ville. Où en sommes-nous de notre conception de l’urbanisme ?

L’urbanisme temporaire comme expression urbaine de notre révolution économique.

L’émergence de notre société de consommation, accompagnée de l’avènement du numérique, a contribué à des changements structurels majeurs. Parmi eux, la tertiarisation de notre économie. Au cours des dernières décennies, nous sommes progressivement entrés dans une économie de services, libérant ainsi les nombreuses usines de production disséminées au sein de notre territoire urbain.

L’expression de ce phénomène dans le paysage urbain est passée par la libération d’une part importante de foncier en cœur de ville. Des friches industrielles à l’abandon d’ateliers, de nombreuses dents creuses plus ou moins grandes se sont constituées en ville. Face à ces espaces laissés en suspens, de nombreux acteurs se sont installés sur ces petits morceaux de terre au coin de la rue. Souvent stratégiques et en cœur de ville, ces pauses urbaines ont permis de développer des projets divers. Dénuées de toute valeur économiques, ces portions de ville sont alors laissées à la libre appropriation des valeurs sociales et culturelles. On voit alors des projets de potager ou de scènes musicales fleurir. Comme par exemple à la Gare Saint Sauveur de Lille, où un espace culturel s’est implanté depuis maintenant huit ans.

Si ces initiatives sont d’abord vues comme précaires voire illégales, elles sont aujourd’hui largement sollicitées. Un paradoxe largement impulsé par un changement de paradigmes dans le domaine de la construction et de l’urbanisme. Aujourd’hui, on construit durable ! Après des années d’étalement urbain au centre duquel était placée la voiture, on pense aujourd’hui “à échelle humaine”. Conséquence : on pense économies d’échelles et proximité. Hors de question de repousser à nouveau nos frontières urbaines. La libération de foncier lié aux friches est donc une aubaine et l’appropriation du moindre mètre carré en ville, une opportunité.

La vacance est une chance !

La ville de demain se construit sur celle d’hier. Une chance quand on sait qu’en 2015 l’Ademe estimait que la France comptait environ 150.000 ha de friches disponibles. Ces surfaces considérables constituent des moteurs stratégiques pour la ville de demain. Ils sont en cœur de ville et tout est à penser ! Par conséquent, les étapes de construction du projet s’effectuent sur un temps long.

Cela signifie que chaque espace urbain en friche, qu’il soit couvert ou extérieur est soumis à une vacance de long terme. Pendant longtemps, cela a été vu comme un frein dans le processus de projet. En effet, le temps d’attendre les permis, les travaux et le lancement des projets, aucun loyer ne rentre, les charges courent. Mettre à disposition des locaux vacants à des associations ou collectifs dans le besoin est donc devenu une chance. En échange d’un loyer modeste qui permette d’entretenir le bien, ces collectifs bénéficient d’un emplacement de choc pour se lancer.

C’est le cas des Grands Voisins. Depuis 2012, le site de l’ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul a été investi par les associations, entreprises solidaires et personnes dans le besoin. En attente de projet, celui-ci devrait être rendu d’ici août 2017. Comme le reportage peut nous le montrer, l’accessibilité de ces locaux a permis à la fois de faire vivre le site en attendant la réalisation des premiers travaux, mais aussi de soutenir certains collectifs dans le lancement de leur activité.

Si cette nouvelle formule satisfait collectifs et propriétaires, elle favorise également les actions des municipalités et services publics. Cela est même devenu un enjeu stratégique des municipalités et pouvoirs publics. Lors d’une conférence sur le sujet en novembre 2016 au Pavillon de l’Arsenal, Jean-Louis Missika, adjoint à la Maire de Paris chargé de l’urbanisme affichait clairement la position stratégique de cette nouvelle forme d’urbanisme pour la capitale. « Avec 140 hectares de friches industrielles en Ile-de-France, le potentiel de l’urbanisme temporaire est considérable. Il faut massifier et systématiser cette démarche » en développant une procédure d’appel à candidature souple pour faciliter l’occupation temporaire dans le cadre des grands projets parisiens d’aménagement.

L’urbanisme éphémère : le nouvel outil des urbanistes.

Contre toute attente, l’urbanisme éphémère devient légal voire stratégique. En effet, il devient un outil précieux pour l’ensemble des acteurs de la construction et de l’aménagement. La ville de demain se doit de relever divers défis. Parmi eux, la lutte contre l’isolement et la reconstruction de liens sociaux. Cela passe par une redynamisation de la vie publique et donc des espaces publics.

Par son caractère éphémère ou temporaire, l’occupation des friches crée un évènement. Le quartier bouge, il s’y passe quelque chose d’insolite, il faut aller voir. Le caractère innovant des événements qui y sont liés suscitent la curiosité des habitants qui se mettent à nouveau en mouvement. La dimension collaborative et coopérative des actions contribue également au renouvellement des sensibilités individuelles et collectives par rapport à la ville. Cela donne un nouveau souffle à l’attractivité urbaine et crée un cercle vertueux local à long et court terme qui bénéficie également à l’ensemble des acteurs. Investisseurs, propriétaires et services publics bénéficie des retombées de la revalorisation du bien. Les habitants se l’approprient, s’y attachent et profitent d’une amélioration de leur qualité de vie urbaine via cette poche d’air dans la ville.

L’urbanisme éphémère est donc en quelques sortes un outil d’aménagement d’incitation à la participation et de revalorisation des espaces publics. Il participe au changement de l’image d’un quartier. D’autant plus qu’en général, les quartiers dotés de friches et d’espaces interstitiels de ce type sont souvent connotés par la déprise économique et la précarité.

Ensuite, l’urbanisme éphémère devient un outil d’aménagement du territoire au sens où il profite d’un sas d’expérimentation des projets. Disposer d’une surface en attente de projet permet de tester la viabilité et l’intérêt de projets avant d’effectuer des investissements plus lourds. Cela permet également aux acteurs de se former à la participation

 

Au final, nous assistons à la formation informelle d’un nouvel écosystème d’acteurs, sans qu’aucun corps de métier ne soit vraiment constitué. Ces installations temporaires font appel à une pluralité d’acteurs et cristallisent des modes d’intervention qui élargissent les compétences techniques et théoriques de l’urbanisme traditionnel. En parallèle, l’aménagement temporaire de ces espaces interstitiels contribue à l’apprentissage partagé des coutures urbaines, défi auquel nos villes post-industrielles doivent aujourd’hui faire face.

Lumières de la Ville

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