Les bidonvilles à Mumbai : aspérités, intensité, convivialité

7 Sep 2015

De nombreuses politiques publiques visent à restaurer le « vivre ensemble », pourtant cette ambition est souvent difficile à expliciter et à concrétiser. Comment traduire cette vision au sein de la ville dans chaque espace public, à commencer par la rue elle-même ? La convivialité d’un espace urbain s’appuie notamment sur une certaine intensité de la vie qu’il accueille, le nombre de personnes qui le traverse et la qualité de leurs échanges. Une des grandes surprises que réserve Dharavi est l’animation de ses rues, de la voie passante à la petite ruelle. Très souvent, un sentiment d’accueil prédomine au sein de cet espace public pourtant déconcertant. Quels éléments d’aménagement urbain participent à favoriser un tel phénomène ?

Femmes sur une margelle. Crédits : Clément Pairot

Des femmes discutent assises sur une margelle. Crédits : Clément Pairot

Un quartier auto-construit extrêmement divers

Comme évoqué dans l’article de présentation, Dharavi ne connait pas d’unité de forme, l’ensemble du quartier est marqué par une grande diversité des espaces. Ainsi, les voies de circulation vont de l’axe bitumé, fréquenté par un flot bruyant et incessant de voitures et de camions, au minuscule passage étroit et sombre couvert par les étages des maisons, où l’on s’aventure un peu incertain quant à ses pas sur un dallage inégal et parfois traitre. La diversité des rues, de leurs ambiances est stupéfiante. D’un marché animé on passe à une cour très calme. Dans certains cas on croirait être dans une petite ruelle espagnole charmante, comme ce matin où je me retrouve dans un coin où plusieurs maisons sont organisées autour d’une cour. L’un des hommes présents m’invite à prendre le thé tandis que sa nièce fait la lessive en frottant les vêtements sur une dalle à même le sol. Le matin de nombreuses femmes font leur lessive dans la rue et l’on se retrouve à patauger enveloppé d’une odeur fraiche.
A l’inverse, quelques minutes plus tard je traverse une rue-tunnel à l’obscurité intense à toute heure du jour ou de la nuit. Des logements constitués d’une unique pièce donnent dessus, souvent séparés de la rue par un simple rideau. Les escaliers-échelles raides sur le côté permettent d’accéder aux étages. Un chat blanc passe. Je me perds dans des ruelles sombres.

Un homme dans une ruelle. Crédits : Clément Pairot

Un homme flanne dans la ruelle, assis sur une margelle. Crédits : Clément Pairot

L’Intensité : résultat d’un aménagement accueillant pour le piéton

Sans être un quartier piéton, Dharavi – à l’exception notable de quelques axes centraux comme 60 feet Road – fait la part belle au déplacement pédestre. Quand j’arrive par le nord ce matin-là, je passe devant le master plan qui présente le projet de rénovation jamais réalisé de Dharavi. Dès les premiers mètre, la ville est plus calme, elle semble respirer davantage, les voitures disparaissent, il y a des motos garées mais peu circulent.
Ainsi, même si l’intensité est liée à la densité d’habitants qui atteint ici des records mondiaux elle est aussi due aux éléments enfantés par l’habitat spontané qui caractérise les bidonvilles. Tout d’abord, l’étroitesse de la plupart des rues permet, comme nous l’avions vu à Hanoi d’empêcher toute circulation de véhicule : l’espace est intégralement dédié au piéton dans la majorité des rues. Les enfants sont donc libres de courir – et ils ne s’en privent pas – dans un grand périmètre autour de leur maison sans grand danger.

Des enfants jouent à la course. Crédits : Clément Pairot

Des enfants jouent à la course. Crédits : Clément Pairot

Par ailleurs, plus curieux et amusant, la rue est rythmée par de nombreuses aspérités, margelles, retraits, escaliers. Ces ressauts ont à l’origine, principalement, une fonction de sécurisation de la maison en cas de forte pluie et d’inondation de la rue durant la mousson. Intégrés au bâti privé, ces éléments sont néanmoins essentiels à l’identité de l’espace public. Ainsi, malgré l’absence de mobilier urbain comme on l’entend traditionnellement en Occident, la rue est accueillante pour le piéton qui peut y faire une pause, s’asseoir, discuter, jouer. Ces aspérités qui rythment la rue incitent à s’y arrêter au lieu de simplement la traverser, à l’animer et en devenir acteur plutôt qu’à rester simple usager « passif ».

Cette originalité d’approche de la rue se traduit dans plusieurs aspects. L’entretien tout d’abord : on pourra ainsi voir un homme soulever des dalles pour nettoyer la conduite d’eaux usées qui court en-dessous. La décoration ensuite : dans certains bidonvilles, quand la rue est un peu calme il est fréquent de trouver des plantes vertes sur les côtés, installées et entretenues par les riverains. Le manque de services semblerait inciter chacun à s’engager pour la communauté et la qualité de l’espace partagé.
Enfin, dans Dharavi, on célèbre souvent les mariages dans une portion de la rue, à un croisement de voies piétonnes qui fait office de place, souvent équipé d’un préau, et que l’on a « privatisé » pour la soirée avec l’accord de l’équivalent du conseil de quartier. L’intensité résulte donc aussi d’une porosité entre espace public et espace privé.

Cortège de mariage. Crédits : Clément Pairot

Le cortège d’un mariage traverse une partie de Dharavi. Crédits : Clément Pairot

Quelques pistes pour restaurer l’intensité en ville

Ainsi, en dépit de son manque d’infrastructures publiques et des problème sociaux réels que la population de Dharavi rencontre, il semblerait que la convivialité qui se dégage de ce quartier singulier tienne à plusieurs éléments. Tout d’abord, le rythme donné à son espace qui permet de créer des respirations au sein de la fourmilière très active qu’est Mumbai. Ensuite, la création ad hoc d’un « mobilier » urbain propice à l’accueil des piétons. A cela s’ajoute l’expression d’un civisme pro-actif où chacun peut prendre l’initiative d’améliorer son quartier au bénéfice de tous. Enfin, l’espace public loin d’être sanctuarisé comme tel peut accueillir des événements privés qui réunissent au final une bonne partie de la communauté du quartier.

Les riverains installent la végétation. Crédits : Clément Pairot

Les riverains installent la végétation. Crédits : Clément Pairot

La réplication pure et simple de ces éléments semble peu probable dans nos villes occidentales. Cependant, il est intéressant de mettre en lumière certaines initiatives comme « les incroyables comestibles » qui, avec l’accord des autorités municipales, réinvestissent les espaces publics pour la culture de végétaux comestibles à la place des parterres de fleurs habituels. Ce mode de culture novateur sur l’espace public renforce alors le sentiment de communauté dans le quartier et génère des échanges entre les habitants impliqués.

Dans une logique parente, des collectifs tels Yes We Camp et leur initiative « Chez Albert ! » installée sur une friche à Aubervilliers cherchent à restaurer le sentiment d’espace public dans des endroits délaissés par les autorités locales, aménager l’espace et construire un mobilier adapté (et principalement à partir de matériaux de récupération) en collaboration avec les habitants. Ainsi, les associations et les initiatives au niveau très local seraient-elle les chevilles ouvrières permettant d’esquisser un renouveau de la convivialité et du vivre-ensemble dans l’espace urbain?

Epicurban

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