L’émancipation par l’appropriation de la ville

23 Mai 2016

« Empowerment ». Ce terme aujourd’hui galvaudé, signifie, dans sa définition originelle et relative au travail social, l’acquisition par des populations marginalisées d’une conscience critique de leur situation. Né aux Etats-Unis dans un contexte de lutte sociale, l’empowerment permet aux plus « faibles » de renforcer leur capacité d’agir et de s’organiser. C’est le sociologue américain, Saul Alinsky, qui lance le premier le concept de « community organizing » (organisation collective locale) dans les années 30, nommé « empowerment » près de 40 ans plus tard. Dès lors, la mobilisation collective apparaît comme génératrice de changement.

« Nouveau fou vend désordre en espace urbain »[1]

La prise de pouvoir est précédée d’une prise de conscience.

La compagnie de théâtre ouvert Ilotopie l’a bien compris. Fondée dans les années 80 par Bruno Schnebelin (ex-directeur technique au Palais des sports de Paris et ancien étudiant en sociologie à Nanterre), la troupe réunit plasticiens, comédiens et musiciens autour d’une question centrale : percuter le quotidien urbain. « Les espaces publics sont nos scènes. L’invention et l’intervention artistique sont nos modes d’actions », peut-on lire sur leur site.

Entre abribus habités, oreilles conteuses et œuvres paysagères aquatiques, la notoriété d’Ilotopie a décollé avec sa performance PLM : Palace à loyer modéré.

En 1990, au pied d’une des tours de La Castellane, cité populaire des quartiers nord de Marseille, l’étrangeté a fait irruption pour révéler des structures sociales demeurées invisibles. Durant une semaine, la troupe a transformé cet habitat précaire en hôtel de luxe. Les comédiens ont endossé le rôle de groom, de chauffeur ou de femme de chambre pour servir les habitants devenus « clients-rois ». Tapis rouge à l’entrée, porte tournante, lustres dorés et Bentley accompagnaient les petits-déjeuners au lit et les services de livraison à domicile. Sur la « place de l’Escapade », le rêve touchait du doigt la réalité.

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En 1990, une cité transformée en palace
© Photographes nomades

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En 1990, une cité transformée en palace
© Photographes nomades

Dans cette fable urbaine et éphémère, Ilotipie a su concrétiser l’utopie. Elle a fait exister « un non lieu et en même temps, un lieu de bonheur, un jeu de société grandeur nature où (…) la fiction se vit dans le réel et la réalité devient fiction » écrit Françoise Léger dans l’ouvrage Les utopies à l’épreuve de l’art, Ilotopie.

Bien que le jeu ait été vivement repris par les médias, reprochant parfois à la compagnie de « faire goûter aux « pauvres » ce qu’ils ne peuvent pas connaître », la visibilité de l’évènement a accéléré la réhabilitation de l’immeuble concerné. Quand les classes défavorisées goûtent au luxe, les projecteurs, attirés par une situation insolite, éclairent en hors-champs des conditions de vie banalisées et dénigrées. C’est « la revanche des pauvres ».

Présentation du projet sur TF1 en 1990

La prise de conscience précédant la prise de pouvoir peut alors s’effectuer sur deux plans. D’un côté, elle permet de pointer les défauts et les injustices du quotidien, travail préalable à la remédiation. De l’autre, elle permet de rendre visible une situation et d’identifier les atouts d’un territoire, travail préliminaire indispensable à l’appropriation. Ici, le processus d’empowerment suscite l’hybridation du diagnostic avec le remède (le projet), du social avec le territorial.

Le collectif de théâtre « bim » se saisit de ces deux processus pour déconstruire les codes de perception de l’espace urbain.

La troupe se compose d’une vingtaine de performers, issus pour la plupart de l’école de théâtre lyonnaise l’ENSATT. A travers la performance, notamment participative, ils cherchent à semer le trouble dans l’espace public (lire notre précédent article ici) afin de décentrer le regard porté par les habitants sur leur milieu de vie. En « mettant du beau dans du laid », autant que du « laid dans du beau », ils s’amusent à glisser du vrai au faux, du prévu à l’imprévu, du perçu à l’identifié. Les caniveaux deviennent leurs rivières, les poubelles leurs tremplins et les passants leurs acteurs. Sous leurs corps, la ville devient un conte onirique et après leur passage, il est impossible de la regarder de la même manière.

Grâces à leurs actions capables de transformer des espaces négligés en territoires vécus et revendiqués, l’appropriation des lieux devient possible et induit le pouvoir d’agir.

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Performance au square Damiens (/ Paris XX),
Lors du festival Et 20 l’Été, Juin 2015
©Pauline Bayard ©Michel Bamez

L’espace public, théâtre du contre-pouvoir

Depuis 2010, l’association ECHO (Espace pour des Communautés et Habitants Organisés) sillonne l’agglomération grenobloise afin de former les habitants au pouvoir d’agir. A travers l’immersion, ils s’imprègnent de l’ambiance des quartiers délaissés par les pouvoirs publics, recueillent les témoignages des résidents, décryptent leurs pratiques de l’espace… dans le but d’identifier la nature des problèmes à résoudre et les « leaders » qu’ils formeront comme têtes de file d’un réseau militant destiné à mener des campagnes et à constituer un contre-pouvoir.

La tâche qu’ils se fixent est ainsi d’unir les collectifs, les associations, les organisations, les communautés ayant des colères communes afin de créer une nouvelle coalition. Contrairement à l’approche participative qui permet l’expression de revendications individuelles, le « community organizing »  vise à inviter les habitants à agir collectivement. Deux des membres du collectif décrivent leurs actions : « Les poubelles s’entassaient dans le quartier. Plutôt que de lancer une pétition, ils [les habitants] ont vidé les poubelles et en ont rempli le bureau d’un décideur. Lamentable, inacceptable, leur a-t-on dit. Mais ça a marché. Plus de poubelles qui s’entassent. »

Pour mettre en mouvement ces forces vives en dormance, l’association joue les démarcheurs en pieds d’immeubles et organise le tissage d’une alliance citoyenne.

Former les « sans-voix » à la prise de parole face aux municipalités, aux bailleurs sociaux et autres institutions intervenant dans les quartiers pour défendre leurs intérêts (montant des charges, désir de voir des jeux pour enfants dans le quartier, lutte contre la difficulté à trouver un stage…)  constitue ainsi un moyen de « passer de la colère à la lutte ».

C’est exactement ce à quoi nous assistons actuellement place de la République avec Nuit Debout. Une nuance cependant : la convergence des luttes ne revendique aucun leader et aucune structure extérieure n’est intervenue auprès de groupes ou de communautés pour les former et les organiser.

La spatialisation de la rébellion

Agora 2.0 d’une population opposée à un système creusant les inégalités, théâtre de débats nocturnes et citoyens, cadre de référence d’un mouvement devenu international, la place de la République incarne dans l’espace le dicton « l’union fait la force ».

« Plutôt que de sillonner les rues, plutôt que de graviter de points en points, nous avons choisi le parti pris de nous ancrer à une place et la place de la République incarnait le symbole idéal. Elle met en perspective la place du citoyen, de toute obédience et de toute condition sociale, dans la République, dans la démocratie. Il s’agissait aussi de choisir un lieu pour établir une mise en parallèle. Au palais Bourbon s’oppose la place de la République, aux membres de l’Assemblée Nationale s’opposent les citoyens, à l’institution s’oppose la Nation. La place devient ainsi une hétérotopie (Foucault), un lieu où l’utopie est spatialisée, mais attention, il s’agit ici d’une utopie concrète! » nous confie l’un des membres du collectif Nuit Debout au cours d’une interview.

Le choix de la position dans l’espace devient ici un symbole d’opposition. Et pour pouvoir s’extraire des codes et des règles préétablies par un pouvoir dominant, d’abord faut-il savoir l’appliquer à l’espace sur lequel on se pose. Les graffitis recouvrent la statue, les dalles fraîchement posées sont déchaussées et plantées d’herbes aromatiques, des structures plus ou moins pérennes s’érigent, les bâches se tendent, les livres s’échangent, la cuisine se fait collectivement, l’argent n’a plus la même valeur, à la radio on entend son voisin…

Les Indignés de la République se sont approprié la place afin d’asseoir leur pouvoir d’agir.

L’espace se dilate, avec des temps forts et des accalmies, mais toujours le forum, le lieu de passage, de loisirs ou encore le mémorial coexistent. Une sensation d’équilibre et de civilité se dégage même si les débats sont véhéments. L’appropriation collective de l’espace, qui devient réellement public, permet la libération de la parole pour tous et potentiellement, de la capacité d’agir et de la prise de pouvoir.

Tous ces exemples relèvent donc de la capacité de plusieurs groupes de personnes à considérer l’espace urbain sous une autre perspective que la seule fonction première qui lui est attribuée. Considérer le lieu d’un nouvel œil, se l’approprier autrement et en faire un nouveau terrain d’expression commune. Qu’ils soient suscités par des tiers ou non, ces exemples montrent toute la potentialité du lien urbain, qu’il soit délaissé ou non, d’être un levier d’expression populaire.

Sans pour autant parler d’expression politique, d’autres groupes s’organisent et se réapproprient tout autant les lieux urbains. Ces groupes de personnes qui se qualifient elles-mêmes de « communautés » sont souvent sportives et c’est par la réappropriation qu’elles se font de l’espace urbain, qu’elles font de leur mode de vie une expression publique. C’est le sujet que nous aborderons dans un prochain article. A suivre donc !

[1] Titre d’une petite annonce passée dans un journal professionnel par Bruno Schnebelin, avant la naissance de Iliotope

Lumières de la Ville

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