Le chant des villes #1: Le son comme balise

25 Avr 2016

On dit souvent que « l’oreille n’a pas de paupière », ce qui signifie que l’ouïe est un sens passif et immersif. A moins d’utiliser ses doigts pour se boucher les oreilles, aucun processus anatomique ne permet de se protéger de l’intrusion sonore. Les yeux, la bouche, le nez, en revanche, peuvent être obstrués sans difficulté. En cela, un son perçu comme négatif a tendance à rendre fou. Les crises de colère déclenchées par le tapage nocturne en sont un parfait exemple.

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Source de l’image : laerm

Une distinction reste à établir entre « son » et « bruit ». Le Larousse qualifie le son de « sensation auditive engendrée par une onde acoustique » tandis que le bruit serait « un ensemble de sons produits par des vibrations plus ou moins irrégulières », « sans harmonie par opposition à la musique ». Si la définition paraît objective, la perception, elle, reste subjective. Un résident réveillé tous les dimanches matins par le carillon d’une église peut aussi bien être excédé que charmé par le « joyeux tapage ». Le ressenti, permettant de catégoriser la mélodie dans la case « bruit » ou « son », dépend de l’humeur et de la personne. Le son, comme l’odeur, est ainsi très difficile à mesurer (au-delà de son intensité).

Le son des villes a connu des variations d’appréciation au cours du temps. D’abord associé à une ville vivante, au brouhaha provoqué par l’activité commerciale, l’entropie urbaine et l’échange, il est aujourd’hui associé au bruit, au cadre de vie de mauvaise qualité, à la fatigue et au stress. Au son des maillets sur les enclumes, des sabots sur les pavés et des crieurs sur les marchés se sont substitués le bruit des klaxons et des pots d’échappement pétaradants ainsi que celui des noctambules ivres et autres fumeurs de clopes.

Le bruit est aujourd’hui perçu comme subi.

Cependant, certains militent pour une revalorisation du son comme marqueur de l’identité d’une ville. Entre composition artistique, cartographie sensible et conte urbain, l’écho des villes regagne progressivement ses titres de noblesse.

La mélodie des marchands ambulants de Delhi

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Les colporteurs, appelés les pheriwallahs, utilisent leur voix pour se faire repérer © Ian Fuller/ Flickr

Avec plus de 16 millions d’habitants, la capitale indienne peut apparaître comme le temple de la cacophonie urbaine. Pourtant, parmi ce charivari auditif, l’artiste Rashmi Kaleka a remarqué des sonorités propres à la mégalopole : le chant des pheriwallahs.

Les pheriwallahs sont des vendeurs nomades se servant de leurs cordes vocales pour attirer le chaland. Chacun possède sa propre mélodie et lorsqu’ils se retrouvent à proximité, leurs airs se mélangent dans une compétition agitée qui se détache de la cacophonie environnante. La voix des uns cherche à recouvrir celle des autres dans un combat invisible.

Leurs arguments de vente, Rashmi Kaleka les a trouvés mélodieux. L’artiste s’est ainsi attelée à les enregistrer durant une décennie afin de préserver les sonorités d’un métier voué à disparaître, d’une part impalpable de la ville vouée à s’éteindre.

La jeune femme a enregistré les colporteurs sur les paliers de leurs maisons plutôt que dans leur environnement quotidien au vacarme ambiant. Elle a ensuite assemblé leurs litanies comme on compose un morceau, cherchant à rendre art l’essence de leur travail.

En quittant Londres pour s’installer à Delhi, l’artiste réalise que le chant des colporteurs fait partie intégrante de la vie de la cité, contrairement à Londres.

Leur présence sonore imprègne les murs de la cité, leurs déambulations rythment la journée, rendant  leurs pratiques semblables à des balises urbaines.

«Les gens se réveillent au son des colporteurs qui viennent vendre des œufs, des fruits [et] des légumes », explique-t-elle à CityLab. « L’après-midi, il y a le cordonnier : le walla chaader. Le dimanche il y a le walla mala : l’homme qui répare les bijoux. »

A travers ce projet, Rashmi Kaleka veut « sculpter leurs sons comme une forme de l’espace ». Une manière pour elle de les préserver, de les conserver, pour la postérité d’un métier que la mondialisation est en train de dévorer.

Ainsi comme, le vitrier avec sa clochette, le pheriwallah utilise sa voix pour informer de sa présence.* De la même manière qu’une carotte lumineuse sert de repère pour identifier la présence d’un tabac, la voix du colporteur sert de repère spatial, mais également temporel.

A écouter comme une symphonie !

Les sirènes du mercredi

Autre continent, autres mœurs sonores. A Paris, une balise sonore beaucoup plus connue et reconnue scande le territoire métropolitain à heure fixe, un jour par mois : les sirènes du premier mercredi. A leur appel strident, nul besoin de regarder l’heure ni de se demander quel jour on est. C’est évident, il s’agit du premier mercredi du mois, à midi pile.

Ces signaux d’alarme sont hérités de la Seconde Guerre mondiale. Prévus pour retentir en cas de danger (bombardement, menace terroriste, accident nucléaire…), ils sont testés à dates fixe, afin de ne pas inquiéter la population. La balise temporelle est intégrée dans l’esprit des habitants comme un exercice. Si le signal venait à sortir de son cadre calendaire, la notion de danger serait immédiatement conscientisée.

Ainsi, le son en ville joue un rôle de balise spatiale aussi bien que temporelle. Le son est également le vecteur le plus ancestral de contes et de légendes et participe du fantasme urbain, aussi bien que de son ambiance.

A suivre : Complaintes urbaines #2, Ecouter la ville, conter l’urbain

* Voir aussi un précédent article posté sur ce blog à propos du crieur public

Lumières de la Ville

Vos réactions

Heureusement que l’adage « l’oreille n’a pas de paupières » est en partie erroné, sinon nous souffririons beaucoup (plus)… Dieu merci, nous avons différents filtres/barrières psychoacoustiques qui s’activent ou se désactivent sans même que nous en ayons conscience, et même des tensions/détentes physiques du tympan, amortisseurs de chocs acoustiques, sans parler des mouvements de tête et protections manuelles… En tout cas le sujet de la balise sonore en ville est intéressant et offre un immense champ d’investigations, surtout je pense au regard des aménités paysagères. Une façon de ne pas tomber dans le catastrophisme ambiant, d’éviter certains poncifs, en prenant comme modèle, y compris dans l’aménagement, ce qui fonctionne plus que ce qui dysfonctionne. Comment bien s’entendre avec sa ville ? Ou mieux…
Gilles Malatray

Fabienne Bouloc 13 mai 2016

Merci pour votre commentaire, Gilles. N’hésitez pas à découvrir le deuxième article de notre série sur « le chant des villes » : http://www.demainlaville.com/le-chant-des-villes-2-ecouter-la-ville-conter-lurbain/
Suite et fin à venir très rapidement !

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