L’arrêt de bus, mobilier urbain protéiforme

21 Sep 2015

Il y a quelques mois, la municipalité parisienne, en partenariat avec JCDecaux, lançait le renouvellement du parc d’Abribus de la ville. Paris s’est ainsi habillé de deux mille nouveaux équipements dédiés, y ajoutant un certain nombre de services tout aussi smart que contestés par ses habitants. Si les “applications” et jeux des tableaux numériques ou la prise USB vouée à la recharge téléphonique sont appréciées par une partie de la population (jeunes et touristes, particulièrement), d’autres fonctionnalités furent vivement critiquées. Clinquants, “pas beaux”, chers, à la technologie parfois défectueuse… et surtout inadaptés à l’une de leur fonction éponyme : abriter.

“Il y a des Venus sous les abribus qui pleurent des amours terminus” (Patricia Kaas) - Crédits Barl Bookout sur Flickr

“Il y a des Venus sous les abribus qui pleurent des amours terminus” (Patricia Kaas) – Crédits Barl Bookout sur Flickr

Ouverts sur les deux côtés de la rue – route et trottoir – car pensés en termes d’accessibilité, la principale faiblesse de ces aubettes dernière génération se situe ici. Non pas que les Parisiens s’opposent aux normes facilitant les déplacements des personnes à mobilité réduite, mais bel et bien parce qu’à leurs yeux, ce nouveau design nie l’une des fonctions essentielles à cet équipement centenaire. Effectivement peu efficaces face aux intempéries, ces “Abribus” dérangent par l’une de leurs qualités inopérantes, tandis que cette dernière ne constitue pas le coeur de leur fonction première ! Constat pour le moins intéressant, et l’occasion pour nous de revenir sur cette figure urbaine en pleine mutation…

Marketing & breaking

Dans sa définition la plus courante, l’arrêt de bus représente le point de passage d’un autobus, programmé selon l’itinéraire de sa ligne de desserte. On y monte ou bien on y descend, constituant donc le point de départ, la halte ou le point d’arrivée de nombreux voyageurs. Il peut-être symbolisé par un panneau designé de différentes manières selon les localités et les compagnies de transport, ou bien construit sous la forme d’un abri généralement pourvu de bancs et d’horaires. Selon les cas, s’ajoute à ces fonctions rudimentaires pléthore d’aménagements et de services supplémentaires. Les stations de bus fabriquées et léguées par JCDecaux en France et ailleurs  dans le monde ont par exemple la particularité de faire office de supports publicitaires privilégiés. Tout le modèle économique de ces morceaux urbains fonctionnant dès lors sur le financement des infrastructures en question par les annonceurs mis en avant. Et puisque c’est ici la norme, on en oublie souvent que c’est bien différent ailleurs.

Dans certaines parties reculées (plutôt rurales) du monde, certains arrêts de bus ont bien plutôt l’allure de petites baraques bricolées avec des objets de seconde main. Ici, aucun écran tactile mais une table basse en cageot et des gros cubes de polystyrène en guise de tabourets. On peut s’y installer pour partager un repas ou une conversation animée avec les habitants du coin.

“Bus stop” : la ville sur la route de l’innovation

Protéiforme, la fonction première de l’arrêt du bus est la même pour tous mais leurs aménagements constituent clairement une affaire culturelle propre au contexte social (et économique) local. Ce mobilier particulier semble en tout cas faire l’objet de beaucoup d’attentions de la part des designers et de leurs commanditaires. On pense notamment aux innombrables campagnes marketing éphémères qui prennent pour supports ces équipements (il serait littéralement impossible de toutes les citer), ou à la considération notoire que les villes actuelles peuvent porter au renouvellement de leur parc pour promouvoir leur image (innovante, intelligente, moderne et connectée) de marque.

Arrêt de bus azur au Kerala (Inde) - Crédits Eric Parker sur Flickr

Arrêt de bus azur au Kerala (Inde) – Crédits Eric Parker sur Flickr

De ce point de vue, les arrêts de bus deviennent de plus en plus des laboratoires d’innovation urbanistique et de créativité publicitaire, en même temps que des concentrations d’imaginaires. Il n’est ainsi pas rare de voir passer dans notre veille quotidienne une image “insolite” d’aubette à la forme surprenante, qu’il s’agisse de la dernière campagne marketing d’Ikea, ou d’un “délire” architectural parmi d’autres. Au coeur de ces petits abrivents urbains, on y teste les dernières technologies de réalité augmentée grâce aux prouesses de Microsoft (San Francisco, 2014), on transforme les murs de verre en sono jazzy pour le compte d’une association musicale (Pittsburgh, 2015), ou bien on installe un système de climatisation ultra performant dans certains pays riches au climat aride sub-tropical (comme à Dubaï)… Dans la campagne japonaise ou dans la ville sinistrée de Détroit, ce sont directement les habitants des lieux qui fabriquent l’arrêt de bus : avec de modestes sièges dépareillés posés le long de la route pour la version nippone ; en recyclant les habitations délabrées pour les Michiganais. Numérique, pop-culture et Do It Yourself représentent peut-être la triforce de l’innovation urbaine contemporaine, et ce ne sont pas les designers d’arrêts de bus qui viendront nous contredire !

L’arrêt du futur : entre les mains du citoyen ?

L’amélioration de l’expérience vécue par les usagers de ces hub urbains représente l’objectif général de ces transformations. Pourtant, on l’a vu, le panel d’innovations en marche constitue un prisme créatif extrêmement large. Une poignée de promoteurs-designers et la commune elle-même doivent-ils décider du sort de l’ensemble du parc des arrêts de bus d’une ville ? Ou bien devrait-on laisser les habitants bricoler, aménager et habiter – à l’échelle des quartiers, voire de la rue – ces niches qui leurs sont destinées ?

Dodo urbain - Crédits Oleg Kovalenko sur Flickr

Dodo urbain – Crédits Oleg Kovalenko sur Flickr

L’un des usages les plus “naturels” – dénigré par les municipalités – de l’arrêt de bus constitue sans doute celui d’abri au sens parfois le plus fort, notamment pour les personnes sans domicile fixe. Plutôt que de littéralement chasser ces personnes “sans-abris” de ce confort plus que sommaire, pourquoi ne pense-t-on pas à rendre plus accueillants, plus chaleureux et plus cadrés ces asiles embryonnaires ? On pense par exemple en termes “d’économie circulaire”, au sort de l’ancien parc d’Abribus parisiens. Selon la maire Anne Hidalgo, ces derniers sont en effet censés être recyclés… et pourquoi pas en faire un village aménagé à destination des plus démunis ? Ne rêvons pas trop fort car d’ici que ce genre d’idées prennent vie, les stations de bus physiques auront peut-être disparu pour laisser place à une pratique émergente et agile : celle de l’arrêt à la demande !

Pour aller plus loin :

 

[pop-up] urbain

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