L’architecture de crise #6 « Cradle to cradle », du berceau au tombeau ?

17 Fév 2016

Imaginez un immeuble dont chaque matériau, chaque objet, chaque détail de structure soit pensé pour être réutilisé. Imaginez une ville zéro déchets, où « rien ne se perd, et tout se transforme ». Imaginez un paysage modulable où tout peut être déconstruit puis reconstruit à partir des mêmes outils. C’est en quelque sorte l’utopie d’un principe d’éco-conception théorisé aux Etats-Unis dans les années 2000 et appelé le « Cradle to Cradle » (C2C).

Michael Braungart et William McDonough, les fondateurs du mouvement « d’un berceau à un autre » (la traduction de « cradle to cradle ») développent dans leur ouvrage pionnier « Cradle to cradle, créer et recycler à l’infini » l’idée de penser en amont le recyclage d’un produit. Envisager la fin de vie d’un produit dès sa conception permet l’ouverture des portes du recyclage permanent et infini. Loin de prôner la décroissance, les auteurs cherchent à trouver une alternative écologique à la mouvance consumériste. En créant un modèle industriel basé sur la biodégradation des produits ou leur réintégration dans le processus de production, le déchet devient un « nutriment », biologique ou technique.

Les deux collaborateurs, l’un chimiste, l’autre designer, ont fondé l’agence de certification MBDC à travers laquelle ils labellisent eux-mêmes les produits « cradelisés ». Depuis, la course à la « bienséante » estampille est ouverte et quelques grands noms du big business américain se l’arrachent. Le géant du sport wear, Nike, cherche par exemple à atteindre cette distinction en réinjectant le caoutchouc de vieilles baskets dans des pistes de stades. Au total, depuis 2005, près de 43 industriels et 200 produits ont obtenu la certification C2C, tandis que les contours de son attribution restent encore flous. Textiles, mobilier, isolants thermiques… tous les secteurs de l’industrie sont concernés même si en France, le phénomène n’intéresse qu’une poignée d’industriels.

Dans l’hexagone, c’est l’entreprise Dim qui tient la barre, après avoir imaginé des collants conçus en textiles biodégradables et pouvant servir de compost agricole.

Mais au-delà du recyclage des couches-culottes et de la fabrication de teintures naturelles, c’est toute la façon de penser la construction de nos villes qui est engagée.

C2C or not C2C ? Une décharge se mue en parc urbain

Fresh Kills, dans son état de décharge, et suite à l’action de renaturalisation du site. Visuels du projet ©BLOOMBERG/FLICKR.

Fresh Kills, dans son état de décharge, et suite à l’action de renaturalisation du site.
Visuels du projet ©BLOOMBERG/FLICKR.

A Staten Island, dans l’Etat de New-York, la décharge de Fresh Kills, qui recevait jusque dans les années 80, près de 29 000 tonnes de déchets par jour, est en passe de devenir un immense parc urbain de 900 hectares.

Les montagnes de déchets en décomposition ont été nivelées de manière à offrir une topographie vallonnée au futur deuxième plus grand parc de la ville, d’une superficie 3 fois supérieure à celle de Central Park. Havre de biodiversité, il devrait accueillir de nombreuses espèces sauvages et offrir un cadre idyllique aux citadins friands de nature d’ici 2016, date estimée de son inauguration.

Néanmoins, il est incertain que ce projet puisse être estampillé C2C puisqu’il est précisé dans le texte fondateur que le déchet doit être réutilisé, enfoui, composté ou incinéré sans danger. La présence de substances toxiques, bien que transformés ou traitées, devrait donc être écologiquement incompatible avec ces critères. Les ordures enfouies, utilisées comme matière à topographie, ne peuvent être considérés comme des nutriments alimentant le sol au cours de leur décomposition, ni comme matière première à une nouvelle génération de produits.

Ainsi, le débat reste engagé. Le géant de l’automobile, Ford, est parvenu à décrocher le titre exemplaire pour l’une de ses plus grosses usines basée dans le Michigan. La paradoxe veut que le site de production soit une vitrine de ce qui peut être fait en terme de dépollution des sols, alors que l’usine continue à produire des voitures émettrices de CO2 et à libérer des déchets toxiques avant d’être traités.

Le C2C préconise une « empreinte écologique positive », à savoir l’optimisation de la pression exercée par les hommes sur les ressources naturelles et les « services écologiques » fournis par la nature. En architecture, certains expérimentent alors la possibilité de « composter » le bâti. D’autres cherchent à limiter au maximum la transformation de la matière première de manière à faciliter son réemploi.

L’architecture biodégradable

A New York, le Museum of Modern Art et le P.S.1 organisent annuellement un « Programme pour Jeunes Architectes » (YAP) afin de mettre en œuvre une installation temporaire et innovante sur le parvis du MoMA PS1. Les lignes directrices de cet appel à projet tournent généralement autour de questions environnementales, de durabilité et de recyclage.

En 2014, le projet lauréat était un prototype d’habitat éco-responsable nouvelle génération appelé Hy-Fi. Conçu par le cabinet d’architectes new-yorkais The Living, le projet expérimente un nouveau matériau d’éco-construction composé exclusivement de matière organique. L’architecture tubulaire du projet est constituée de briques conçues par la combinaison de tiges de maïs, généralement considérées comme des déchets, et de mycélium, la partie végétative et souterraine des champignons. Certaines d’entre elles, recouvertes d’un film-miroir, permettent de réfléchir la lumière vers l’intérieur de la structure. Eclairage et ventilation sont gérés de manière naturelle dans cette architecture qui ne génère ni déchet ni émission de CO2 et dont les besoins en énergie sont nuls.

Images de projet de Hy-Fi, vue extérieure, vue intérieure. ©The Living

Images de projet de Hy-Fi, vue extérieure, vue intérieure. ©The Living

Cette réalisation est ainsi la première dont le processus de construction est zéro carbone et dont l’intégralité des composés sont, au-delà du recyclage, 100 % compostables. Tout ce qui compose cette tour circulaire a été généré par le sol, et tous ses composants pourront y retourner afin de le nourrir. Toute trace, toute empreinte de l’action de l’homme sur ce projet pourrait être effacée. Le principe du C2C est ici poussé à son paroxysme.

L’architecture du réemploi infini

A la différence de l’architecture recyclable qui ne laisse aucune trace de l’intervention humaine, l’architecture ré-employable intervient le moins possible sur la matière première constructive, de manière à garder ses caractères initiaux et, pour cela, être réutilisée.

Cette année, au cours de la Design Week de Pékin, l’agence d’architecture Panda a présenté un prototype de ville qui a fait grand bruit.  Rising Canes, un  pavillon a priori très classique, s’inscrit dans un projet plus ambitieux, celui de créer une cité à part entière au cœur de la mégalopole pékinoise d’ici 2023.

Conçu uniquement en bambous et en cordes, ce système modulaire assure un assemblage multidirectionnel conférant aux constructions une grande souplesse architecturale. Le bambou, utilisé dans la construction traditionnelle chinoise, sert ici de squelette à l’édifice. Une fois habité, le village, le quartier ou la ville peuvent se doter d’une « architecture secondaire », réalisée par les habitants eux-mêmes et personnalisant l’habitation. L’architecture de base est ici conçue pour être complétée, de manière à ce que les habitants puissent s’approprier les lieux. Ils peuvent ainsi cultiver des plantes, poser des paravents ou tendre des draperies, de manière à habiller ces façades pour le moins minimalistes.

 

Prototype d’un module présenté lors de la Design Week 2015, Pékin

Prototype d’un module présenté lors de la Design Week 2015, Pékin

Visuels du projet de plus grande ampleur, présentant plusieurs modules assemblés entre eux © Panda

Visuels du projet de plus grande ampleur, présentant plusieurs modules assemblés entre eux © Panda

Les pavillons, 100% recyclables, sont maintenus uniquement à l’aide d’un système de cordes. Ainsi, les bambous conservent leur état originel. Ni perforés, ni vissés, ni colmatés, ils peuvent facilement être réutilisés après le démontage d’un pavillon.

La grande mutabilité et la simplicité de construction/déconstruction offrent ainsi une grande souplesse pour la construction de nouveaux quartiers. Cette approche a fortement séduit les autorités chinoises. Suivant cette technique, la notion de perte disparaît, et permet d’inscrire le projet dans la démarche du « Cradle to Cradle ». En opposition au recyclage conventionnel, l’éco-construction maintient la qualité des matières premières tout au long des multiples cycles de vie du produit. On parle d’« upcyclage ». Le produit après utilisation est le même qu’avant utilisation et peut être réutilisé directement, sans être transformé.

Les limites du C2C

La Chine, en proie à la congestion des grandes villes, s’intéresse de près aux vertus du C2C. Alors que la population urbaine, de 430 millions d’habitants en 2001, devrait atteindre 850 millions en 2016, le nombre de villes de plus de 100 000 habitants devrait presque doubler. L’urbanisation galopante fait apparaître de nouvelles villes à une vitesse record qui se confrontent à la difficulté de planifier efficacement des mesures de maîtrise environnementale.

La Chine, premier émetteur mondial de gaz à effet de serre depuis 2006, affiche paradoxalement une place prépondérante sur la question de l’organisation durable de ses villes. Elle est en effet le premier pays au monde à avoir inscrit la démarche d’économie circulaire dans sa Constitution et applique à plusieurs de ses villes en construction le concept d’ « écoville » et de « cradle to cradle ».

Cependant, les très médiatisés projets de « villes écologiques » de Huangbaiyu et de Dongtan révèlent le fossé entre le discours et la réalité. Après des montages financiers et une communication exemplaires, la voie est désormais libre pour la réalisation d’opérations immobilières classiques. La course au label écologique vise surtout à marquer les esprits plus qu’à impacter l’environnement. En effet, les projets respectant la véritable philosophie C2C, comme présentés ci-dessus, sont utopiques et difficilement habitables. Après le « green washing », assistera-t-on à un « C2C washing » ?

 

Lumières de la Ville

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