L’alternative urbaine, l’association des éclaireurs urbains

7 Juin 2016

Le concept de balades urbaines est plutôt tendance. Nombreux sont ceux qui s’y essayent, comme Promenades urbaines ou Le voyage métropolitain, brassant plusieurs échelles et abordant différentes problématiques, toujours dans le désir de transmettre un territoire par le récit et le corps. Mais l’association L’alternative urbaine propose quelque chose de singulier. Les guides vous invitant à porter un nouveau regard sur le paysage urbain ne sont ni étudiants en urbanisme, ni paysagistes, ni même membres d’un CAUE. Ces « éclaireurs urbains » sont des personnes précaires en situation de réinsertion. Avec l’un d’eux, Léonard, un ancien SDF, nous avons découvert les dessous d’un « Paris Insoumis ». Rencontre.

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Logo de l’association L’alternative urbaine

Un parcours rouge

Samedi matin, 11h. Les gens ne se bousculent pas aux portillons. Ils s’égrainent et arrivent progressivement par petits groupes à la station de métro Pré Saint-Gervais, le point de rendez-vous. Moyenne d’âge 30 ans. Et dire que je me suis toujours dit que seuls les « vieux » étaient friands d’activités le samedi matin ! Après une attente léthargique, le petit groupe (de 10) se met en branle, avec ses poussettes et ses nouveaux nés en barboteuses. Léonard, notre éclaireur, nous a concocté un parcours chargé de valeurs révolutionnaires et sociales.  Trois buttes servent d’accroche à son récit : La butte du Chapeau Rouge, les buttes Chaumont et la butte Bergeyre.

Nous partons sur les traces de Jaurès et de son célèbre discours du 25 mai 1913 dénonçant la guerre et la loi des trois ans (de service militaire) devant une assemblée populaire emplissant le butte du Chapeau rouge. Puis, ce sont  les faubourgs disparus que nous allons fouler, à la recherche de vestiges du territoire des besogneux. Cités ouvrières, maisons en pierre meulières du quartier de la Mouzaïa, carrefour des trois rues « Liberté », « Egalité », « Fraternité » et coopératives scandent notre déambulation. Sous nos pieds, le sol est instable. D’anciennes carrières de pierre dont le gypse servait à usiner du plâtre servent de fondations à des quartiers entiers. Alphand, le concepteur du Parc des Buttes Chaumont, a d’ailleurs su tirer parti de ce relief accidenté pour composer un paysage urbain « Tivolien[1]». La promenade s’achève, toujours avec un arrière goût de sang et de sueur, face à un panorama imprenable sur le Sacré Cœur, construit pour « expier les crimes » des communards. Une petite sacoche passe de main en main, la contribution est libre mais chacun met en moyenne 10 euros.

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Aux abords du quartier de la Mouzaïa, entre les cités ouvrières des années 30 et les 250 petites maisons de poupées

Un moyen de se réconcilier avec la ville

A vue de nez, on pourrait opter pour faire endosser à Léonard l’habit d’un ancien prof d’histoire, à qui la vie aurait réservé de mauvaises surprises. En réalité, Léonard est un ancien éducateur spécialisé. Son passé d’addict l’a conduit dans la rue, où il a passé 3 mois. Il découvre l’association L’alternative urbaine au détour d’un comptoir, sur une petite annonce dans le journal. L’idée lui plaît, elle entre en résonance avec ses principes.

« En tant qu’éducateur spécialisé, j’ai l’expérience des processus de réinsertion qui fonctionnent et de ceux qui ne fonctionnent pas. Cette association me donnait la possibilité d’agir et de construire plutôt que de maintenir une dépendance. Car elles sont nombreuses celles qui s’inscrivent dans une démarche d’assistanat. Distribution de vêtements ou de nourriture, aide pour trouver une chambre en foyer etc… L’aide est immédiate mais n’ouvre pas de perspectives d’évolution. L’alternative urbaine, en revanche, représentait un véritable challenge humain. Ce n’est pas votre passé qui compte, mais ce que vous racontez. Votre histoire n’étant pas écrite sur votre visage, les gens voient en vous non pas un ancien SDF, mais un guide, un transmetteur. »

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Léonard, au sommet de la butte du Chapeau Rouge

Ce n’est pas pour l’argent que Léonard s’engage dans cette action. Avec une à deux balades par semaine, rémunérées au smic horaire, il gagne moins de 100 € par mois.

« Le plus dur, lorsque l’on essaie de s’extraire d’une situation d’extrême précarité, c’est de reprendre une vie sociale normale. Derrière la façade d’un homme qui s’exprime bien et qui maîtrise certains événements historiques, il y en a un autre aux aguets, sur le qui-vive, dont je n’ai toujours pas réussi à me débarrasser.

La ville est une jungle pour celui qui habite dans la rue. Des réflexes reptiliens, hérités d’un instinct de survie primitif, se réveillent. L’autre devient un potentiel rival, un danger. Après une expérience comme la mienne, il est très difficile de ne pas craindre l’autre. « L’alternative urbaine » me permet de reprendre progressivement contact avec mes semblables, mais surtout, elle me permet de me réapproprier la ville autrement qu’en la subissant.  Elle n’est plus un territoire hostile, mettant en péril ma survie. Elle devient le terrain d’une balade, le terreau d’un récit. »

Ces promenades permettent de plus à ces véritables « éclaireurs urbains » de devenir des « maîtres d’œuvre » de leur propre vie.

« Le choix de la thématique du parcours est libre. Cela représente près de deux mois de boulot, à faire des recherches, à écumer les bibliothèques, à constituer une biblio… On se remet à apprendre autre chose que des gestes de survie, on se replonge dans le passé plutôt que de vivre au jour le jour. On prend en compte les questions des gens pour réécrire constamment le parcours, on recommence à lire, à écrire. On se fait aider. Un des bénévoles de l’association a une licence en histoire, il m’a épaulé pour construire cette visite. On n’est plus aussi seul.

La thématique du Paris Insoumis s’est imposée d’elle même. Elle faisait écho en particulier à ce qu’il est en train de se passer place de la République, avec le mouvement Nuit Debout. Je m’y rends régulièrement pour participer aux débats. Cette solidarité, les combats qu’ils essayent de mener et la façon dont ils s’approprient l’espace public me parlent énormément. C’est le pari des oubliés. »

Léonard n’est plus SDF, mais il n’a toujours pas retrouvé de travail. L’association est également un bon moyen pour lui de construire son projet personnel. Avec ses connaissances en comportementalisme, en thérapie et en addictologie, il voudrait devenir « coach de vie ». Faire bénéficier les autres de l’apprentissage dont il a dû faire l’expérience, tant sociale que spatiale, le motive plus que de reprendre son métier d’éducateur spécialisé, enfermé par des règles définies par les institutions. Léonard rêve de liberté, il aspire à plus de marges de manœuvre.

Aider à amorcer un projet personnel

La ville constitue donc un terrain propice à l’appropriation de son propre destin, à la prise de conscience d’une capacité d’agir. En plus d’offrir à ses « éclaireurs » (vous remarquerez qu’on ne les appelle pas « bénéficiaires ») l’établissement progressif de nouveaux rapports humains et urbains, L’alternative urbaine leur propose des rendez-vous individuels destinés à les aider à monter un projet professionnel ou à régler des problèmes administratifs.

« Le constat, c’est qu’on propose toujours les mêmes boulots aux personnes en situation de précarité, le bâtiment ou la manutention. C’est déjà ça, mais nous souhaitons ouvrir le champ des possibles. Nous les aidons à déterminer ce qu’ils ont réellement envie de faire dans la vie. Nous voulons qu’ils aient un métier choisi » confie Amandine Mutin, l’une des co-fondatrices de l’association, au journal One Heart.

C’est dans ce but qu’elle a fondé il y a près d’un an L’alternative urbaine avec Selma Sardouk et Esperanza Falero. Placer la personne précaire en position d’empowerment, lui redonner confiance en elle et l’épauler face au calvaire administratif français sont des étapes indispensables à une réinsertion sociale et professionnelle.

L’argent récolté lors des balades sert à rémunérer les « éclaireurs » en situation de transition entre précarité et insertion. Les trois fondatrices sont bénévoles, tout comme la trentaine de personnes qui accompagnent les promenades (et servent de rabatteurs), aident à la construction des récits ou à la paperasse. « L’alternative urbaine n’est pas dans une logique de business. Nous ne sommes pas rémunérés au prorata, mais au moins comme cela, aucun esprit de compétition ne s’installe entre les guides. Il n’est pas question de nous mettre en concurrence », explique Léonard.

Une association qui fait de l’appropriation de la ville un moyen de réinsertion  et que vous pourrez retrouver prochainement aux Grands Voisins, à l’hôpital Saint-Vincent de Paul dans le 14°à Paris… et peut-être bientôt à Bordeaux ou à Bruxelles !

[1] Localité où se situent la villa d’Este et son jardin, étape incontournable du grand Tour, voyage initiatique des aristocrates européens du 19ème siècle

Lumières de la Ville

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Très intéressant projet.

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