La ville durable est un écosystème complexe

20 Oct 2015

Sameep Padora, architecte basé à Mumbai, nous reçoit dans ses bureaux de Bandra, au milieu de la péninsule de Mumbai. Dans un entretien riche où lon aborde la ville durable comme un écosystème, la ville informelle valorisée dans son innovation et ses interconnexions avec la ville formelle, les dangers du tout technologique pour la richesse de lexpérience urbaine, Sameep dessine une vision rafraîchissante et stimulante des enjeux urbains à Mumbai et ailleurs.

Quelques maisons appartenant à des pécheurs dans le quartier de Bandra. Crédits : Clément Pairot

Quelques maisons appartenant à des pécheurs dans le quartier de Bandra. Crédits : Clément Pairot

Epicurban : Comment définiriez-vous la question de la durabilité urbaine au regard des spécificités indiennes ?

Sameep Padora : La ville, la ville durable, en Inde, est directement liée au rapport entre formel et informel*. En particulier, la juxtaposition du formel et de l’informel est un élément structurant de Mumbai. Elle permet de courtes distances de déplacement même pour les populations pauvres qui sinon se retrouveraient reléguées en périphérie. Ainsi,  60 % de la population de Mumbai effectue lintégralité de ses déplacements quotidiens à pied, preuve d’une relative proximité entre habitat et travail.

Par ailleurs, l’aspect organique du développement de l’informel révèle les faiblesses de la ville formelle. Par exemple, ici, à Bandra [NDLR : quartier chic de la métropole de Mumbai], partie de Mumbai investie par les colons portugais et anglais, l’application particulièrement forte du système d’aménagement colonial présente des faiblesses évidentes : aucun espace dédié à l’habitat bon marché et aux marchés, disparition totale du tissu industriel favorisant l’augmentation des déplacements pendulaires.

Enfin, la dichotomie formel/informel est souvent trop simpliste : notre agence d’architecture  par exemple ne se situe pas dans la ville informelle, mais dans un entre-deux indéfini, ce qui se ressent notamment dans le tracé des rues.

Epicurban: selon vous la ville durable est donc nécessairement marquée par une forte mixité sociale?

S.P : Oui. C’est pourquoi avec mon équipe d’architectes, nous proposons un nouveau modèle daménagement urbain qui puisse intégrer les éléments informels indispensables à la vie de la cité. Au quotidien, l’informel et le formel s’interpénètrent. Les gens qui vivent dans les parties informelles intègrent la ville formelle quand ils vont au travail, à l’école, etc. La ville indienne ne peut être durable sans reconnaitre les manifestations physiques de ces interactions. Comme dans un écosystème naturel, la durabilité de la ville se mesure également dans sa capacité à préserver la diversité qu’elle accueille.

Epicurban : Quelles diversités vous semblent essentielles et comment les préserver ?

S.P : Premièrement, il s’agit de préserver la diversité des compétences possédées par la population dun espace, diversité mise à mal par le zoning de la ville formelle. Même les compétences a priori les plus anecdotiques peuvent, à un certain niveau, devenir intéressantes, l’important est de les interconnecter afin qu’elles puissent s’exprimer de manière pertinente. Ensuite, il convient de maintenir la diversité sociale au sein du territoire. Et cela commence par arrêter de considérer certaines populations comme un problème, comme c’est encore trop souvent le cas. Enfin, il faut créer ce que j’appellerai des « sutures », des jonctions entre les espaces, les populations afin que les échanges puissent se faire et que cela permette une croissance endogène pas à pas.

Pour la ville indienne, le premier aspect de la solution serait de promouvoir un changement total de perception quant à la ville informelle qui souvent se résume ainsi : « l’informel est le problème, le formel est la solution ». Il s’agit de mettre en valeur ce que l’informel apporte comme solution à des problèmes que la ville formelle n’arrive pas à résoudre.

Rue de Mumbai. Crédits : Clément Pairot

Rue de Mumbai. Crédits : Clément Pairot

Epicurban : Avez-vous des exemples illustrant le fait que la ville informelle est porteuse de solutions aux problèmes urbains ?

S.P. : La ville informelle est très innovante. Par exemple, à Dharavi, en moyenne, la construction d’une maison prend 35 jours. C’est la preuve d’une synchronisation exceptionnelle des différents acteurs de la construction. Puisque c’est illégal, ils s’organisent pour être les plus rapides possible ! Pour cela ils innovent et, par exemple, s’appuient sur les maisons adjacentes pour soutenir la construction. La ville formelle a beaucoup à gagner en sinspirant de la polyvalence dusage des espaces extérieurs dans la ville informelle. En construisant leurs maisons, les habitants créent même des espaces publics pour s’asseoir à l’extérieur de celles-ci.

Concernant l’espace intérieur qui est très contraint dans ces quartiers, nous avons travaillé avec URBZ pour l’optimiser.

A Dharavi la construction d'une maison prend en moyenne 35 jours. Crédits : Clément Pairot

A Dharavi la construction d’une maison prend en moyenne 35 jours. Crédits : Clément Pairot

Epicurban : La ville informelle est néanmoins très carencée en termes de réseaux (eau, électricité), comment remédier à cela ?

S.P. : Je travaille justement sur un projet actuellement avec URBZ. Il s’agit d’utiliser les réseaux pour soutenir et formaliser le développement organique et incrémental de l’habitat informel. Dans ce nouveau modèle, les canalisations d’eaux, et les gaines électriques regroupées, s’intègrent dans une structure rigide qui sert d’armature extérieure au (futur) bâtiment, permettant une densification en hauteur du bâti. Nous avons déjà mené des tests dans deux quartiers et nous sommes arrivés au final à des niveaux de densité de bâti comparable avec celles d’une planification habituelle. Par ce genre de projets, nous militons pour arrêter de percevoir les slums comme un problème mais comme un modèle innovant de solution.

Epicurban : La vision de la ville durable que vous dessinez dans vos réponses semble bien éloignée des bijoux de technologies qui sont promus dans les grands projets que lon voit émerger un peu partout dans le monde. Comment vous positionnez-vous vis-à-vis du concept de smart city ?

S.P. : La notion de « smart city » ne nous rend paradoxalement pas plus intelligent. En revanche je pense que ce genre de technologie, se basant sur la collecte de données comporte le risque que la ville devienne certes plus intelligente mais bien moins démocratique. Je ne suis pas opposé à la technologie, mais je me questionne : à quel point sommes-nous prêts à déléguer aux outils technologiques des responsabilités influant massivement sur les comportements humains ?

En outre, la technologie comporte le risque d’amoindrir l’expérience urbaine, en l’uniformisant, en la lissant. Le développement de la smart city s’appuie principalement sur des  systèmes de surveillance et de localisation  qui passent notamment par les smartphones. Or ce type de technologie, contribue à offrir une expérience urbaine très réductrice  souvent bidimensionnelle via les écrans, et où l’utilisateur la plupart du temps ne contrôle en rien les données qui lui sont proposées, biaisant l’expérience et annihilant la part laissée à la surprise et au hasard qui fait partie du charme de l’expérience urbaine.

Biographie : Sameep Padora (Architecte, Mumbai) dirige l’agence d’architectes Sameep Padora & Associates. Après des études d’architecture et d’aménagement à Los Angeles et à New York, il obtient le Master in Design Studies d’Harvard en 2005. Les réalisations de Sameep, qui travaille entre Mumbai et New York, vont du plan d’aménagement aux projets d’architecture intérieure souvent salués dans les publications spécialisées. Son approche est marquée par une importante conceptualisation de designs adaptés à la spécificité du projet, fruit d’une recherche aboutie.

 

* La ville informelle est la ville non planifiée, auto-construite par ses habitants, souvent sans respecter le cadre légal en termes de possession du terrain, de fiscalité ou de normes de construction. Les bidonvilles sont le type de ville informelle le plus répandu, mais de nombreux habitats, se logeant dans des interstices de la ville formelle sont également inclus dans ce concept. 

Epicurban

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