Jeux de société, jeux d’urbanité !

14 Fév 2017

Le Festival international du jeu, qui démarre à Cannes le 24 février prochain, nous donne l’occasion de poser une question trop rarement formulée dans nos cénacles urbanistiques, et qui ouvre pourtant de vivifiants horizons à celles et ceux qui s’y intéressent. Cette question tient en une phrase volontairement taquine : peut-on apprendre l’urbanisme avec un jeu de société ? Ou plus généralement, les jeux de société peuvent-ils aider les citadins à mieux appréhender la complexité des enjeux urbains ?

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Crédit : “Terror in Meeple City – Rampage” – yoppy

Le jeu comme médium d’apprentissage

La question, qui sera notre problématique du jour, renvoie évidemment à une interrogation plus large, relative à l’utilisation du jeu à des fins pédagogiques. Les amateurs de jeux vidéo le savent bien : le jeu est un médium incomparable quand il s’agit d’apprendre. Les « jeux sérieux » (ou “serious game” en anglais), malgré quelques difficultés à trouver leur marché, ont ainsi permis de légitimer la dimension pédagogique du jeu dans l’esprit de nombreux citoyens, et même de décideurs. Plus précisément, dans le domaine urbanistique, des jeux vidéo tels que Sim City ont considérablement contribué à démocratiser l’intérêt des citadins pour la fabrique de la ville. Si les vertus des mécaniques ludiques sont donc (presque) unanimement reconnues, le jeu de société reste paradoxalement en retrait de ce phénomène. Comment l’expliquer ?

Le caractère supposément très enfantin des jeux, qui persiste dans l’inconscient collectif malgré le boum récent des jeux dits « adultes » (désignant des jeux plus stratégiques que les classiques du genre, mais néanmoins destinés au grand public), est évidemment un premier élément de réponse. La deuxième hypothèse est contenue dans leur nom-même : à la différence d’un jeu vidéo, pratique souvent solitaire, les jeux de société impliquent justement d’être… en société. C’est là leur plus grand atout, car un jeu de plateau permet de tisser les liens physiques qui se révèlent évidemment particulièrement précieux dans un monde toujours plus numérique. Mais cela nécessite aussi, logiquement, d’avoir un groupe de joueurs prêts à partager une heure ou deux, voire plus, autour d’une même table et d’un même univers. Et même s’il fait rêver de nombreuses personnes, l’urbanisme n’est pas forcément le type de monde fictionnel dans lequel on rêve de passer son samedi soir !

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Crédits : “Mahjong on Shanghai Street” – Michael Elleray (Residents of Yau Ma Tei play mahjong in the Shanghai Street / Dundass Street Sitting-out Area in Kowloon, Hong Kong)

La votation de budget n’a jamais été aussi fun

Pourtant, de nombreux jeux de société dédiés à la ville existent aujourd’hui, et certains s’avèrent particulièrement enrichissants tant pour les amateurs que pour les praticiens de la ville. On distinguera ici deux grands types de jeux : les produits grand public prenant l’urbanisme pour sujet, dont nous parlerons dans un prochain billet, et les produits plus confidentiels ayant vocation à « apprendre » les arcanes de l’urbanisme à des citadins, qu’ils soient néophytes ou professionnels ! Ce sont ces derniers qui nous intéresseront dans les lignes suivantes. Les dernières années ont en effet été prolixes en la matière, avec la sortie de plusieurs jeux de société pédagogiques. Récemment, la Mairie de Paris a ainsi développé son propre serious game pour se mettre dans la peau d’un élu en charge du budget de la collectivité :

« Le principe de ce jeu insolite, ludique et accessible à tous les publics est de mettre les joueurs en position de composer avec des contraintes, pour construire un Budget équilibré, solidaire, sans augmenter les impôts, mais en jouant sur les différents leviers de recettes et dépenses de fonctionnement et d’investissement. […] Développé avec une association de «gamers», spécialisée dans les jeux scientifiques, ce jeu de plateau permettra à terme de jouer en groupe, dans des lieux citoyens tels que les mairies d’arrondissements, centres d’animation, les maisons des associations, notamment lors des périodes clés du Budget participatif. »

Jouer à la ville, jouer avec la ville

Dans la même veine, un collectif américain s’est inspiré du célèbre “Cards Against Humanity” pour développer “Cards Against Urbanity”, un jeu conçu pour tenter de rendre plus compréhensibles le vocabulaire parfois ésotérique des acteurs urbains. Si ces deux exemples restent donc somme toute assez généralistes, s’adressant plutôt aux citadins lambdas et curieux, certains jeux s’aventurent sur des sujets bien plus cryptiques, à l’image de ce projet centré sur l’open data, et qui s’adresse logiquement à un public d’experts initiés… D’autres, enfin, se penchent sur des sujets plus glissants, tels que la gentrification. Mais qu’on ne s’y trompe pas, tous les jeux « urbanistiques » n’ont pas forcément vocation à s’intéresser à des sujets particulièrement complexes ou difficiles !

Certaines collectivités l’ont bien compris, et préfèrent proposer aux joueurs de jouer « avec » la ville, plutôt que de les transformer en apprentis-urbanistes. Le cas de Tonnerre, modeste bourgade de l’Yonne, est à ce titre un cas d’école qui mériterait d’être soigneusement étudié. En juillet dernier, la collectivité a ainsi accueilli deux artistes suisses en résidence, afin qu’ils imaginent un jeu de société inédit basé sur le patrimoine de la ville… agrémenté d’un univers enchanteur et fantastique !

« Le principe du Tornudurum, du nom gallo-romain de Tonnerre : jouer avec l’histoire et les personnages atypiques de la ville, réels ou imaginaires. « Ce sera un jeu d’aventure mélangeant la grande et la petite histoire, un jeu ludique visant un grand public tout en gardant l’esprit artistique qu’on veut lui donner », explique l’artiste Philippe Jozelou, responsable de la Tonnerre factory et à l’origine de l’idée. »

Au-delà du Monopoly, la ville comme plateau de jeu

L’idée a le mérite d’aller un peu plus loin que le simple Monopoly sponsorisé par une ville, comme il en existe à n’en plus savoir que faire dans les collectivités françaises, de Mulhouse à La Garenne-Colombes en passant par Quimper et Wissous… L’exemple de Tonnerre souligne ainsi qu’avec un soupçon de créativité, il est possible de concevoir des objets davantage ancrées dans le réel du territoire, et qui ne finiront pas par prendre la poussière sur les étagères d’un office de tourisme !

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Crédits : “Monopoly Guy Graffiti – Rich Uncle Pennybags” – Exile on Ontario St (Rue Dalhousie, Montréal, 01-23-2017)

Plus généralement, cet exemple souligne l’émergence d’une nouvelle génération de jeux (et de joueurs !), qui souhaitent aller plus loin en termes de mécaniques de jeu et de thématiques jouables… y compris la ville. A ce titre, un certain nombre de jeux de société dits modernes se sont emparés de notre sujet fétiche, non sans un certain succès. Ce sera d’ailleurs l’objet d’un second billet, dans lequel nous vous proposerons une sélection évidemment subjective de jeux de plateau dédiée à l’urbanisme et aux urbanités ! Car après tout, quel meilleur moyen de transmettre son amour pour la ville, qu’en jouant littéralement avec autour d’une table conviviale ?

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