Habitat intergénérationnel : plus qu’une simple colocation

18 Nov 2014

Les architectes de l’agence Mutations ont remporté le concours organisé par l’université de Portland sur l’habitat intergénérationnel. Interview de Quentin Belin et Pierre de Montigny, gagnants du concours.

« L’Auberge du dialogue des âges » prévoit notamment un jardin partagé et des commerces donnant sur la rue. Copyright : Mutations Architectes

« L’Auberge du dialogue des âges » prévoit notamment un jardin partagé et des commerces donnant sur la rue.
Copyright : Mutations Architectes

Tous les acteurs de la ville s’accordent à le dire : en matière de vivre ensemble, l’habitat intergénérationnel apparaît comme une solution vertueuse, peu coûteuse et assez simple à mettre en œuvre. À tel point qu’on se demande pourquoi, à l’heure où la crise économique traîne et les prix de l’immobilier explosent, cette bonne idée tarde encore à se concrétiser à grande échelle.

Pour ceux qui n’auraient pas encore entendu parler d’habitat intergénérationnel, rappelons qu’il s’agit de faire vivre sous un même toit plusieurs générations d’individus. Une idée mise en pratique pour la première fois en Espagne, en 1997, avec le programme « Vivir y convivir » et qui se développe depuis une dizaine d’années en France, notamment grâce au travail de plusieurs associations (Récipro-Cité, Le Pari Solidaire, Réseau Cosi, Ensemble2Générations, etc.). Le problème, c’est qu’il s’agit le plus souvent d’initiatives isolées : par exemple, un jeune étudiant partage le quotidien d’une personne âgée isolée et lui propose ses services pour réaliser différentes tâches en échange d’une réduction importante de loyer. Dans ces conditions, difficile de tirer un vrai bilan des bienfaits de l’habitat intergénérationnel et donc d’inspirer des initiatives similaires de plus grande ampleur.

Or, c’est justement à l’échelle d’une résidence, voire d’un quartier, que la portée sociale du projet prend tout son sens. Pour promouvoir l’habitat générationnel, le « Centre d’intérêt pour le design public » de l’Université de Portland a justement décidé d’en faire la thématique du concours d’architecture qu’elle organise chaque année. Et c’est l’agence franco-belge Mutations qui s’est distinguée en remportant le premier prix avec un projet ambitieux de résidence intergénérationnelle imaginé pour la ville de Saint-Denis. Les architectes Quentin Belin et Pierre de Montigny nous ont reçu dans les locaux de l’agence pour nous expliquer en quoi leur « Auberge du dialogue des deux âges » pourrait être une réponse efficace au défi de la mixité générationnelle en ville.

Pouvez-vous présenter en quelques mots votre agence Mutations Architectes ?

Quentin Belin : L’agence a tout juste six mois puisqu’elle est née en mars 2014. Nous sommes deux à sa tête : Pierre de Montigny, qui est français, et moi-même, qui suis belge. Nous avons étudié l’architecture ensemble en Belgique avant de travailler chacun de notre côté, moi plutôt en Europe et Pierre surtout en Asie et en Afrique. Notre vision commune du métier nous a incité à créer notre propre agence.

Pourquoi ce nom : « Mutations Architectes » ?

Quentin Belin : Parce que nous voulons participer à certains changements qui sont en train de refaçonner notre environnement et en provoquer de nouveaux à notre échelle. À travers les premiers projets que nous avons développé avec Mutations, nous tendons par exemple à nous spécialiser dans une architecture qui se met au service des populations les plus vulnérables, notamment les seniors et les personnes souffrant de handicap mental, puisque nous travaillons en ce moment sur l’extension de la maison pour handicapés mentaux des Blés d’Or à Mourcourt, en Belgique.

Justement, vous venez de remporter le concours d’architecture sur l’habitat intergénérationnel lancé par l’Université de Portland. En quoi consistait votre projet ?

Quentin Belin : La commande, c’était la création d’un habitat intergénérationnel collectif pour les retraités et les étudiants dans un campus universitaire ou bien à proximité de ce campus. On a estimé que s’implanter sur un campus risquait de créer une sorte de ghettoïsation au lieu de faire de cet habitat un lieu d’échanges et de partage aussi bien entre résidents qu’avec les autres habitants de la ville. Et on a plutôt choisi d’implanter notre résidence intergénérationnelle au cœur de la ville, en l’occurrence Saint-Denis.

Pourquoi Saint-Denis ?

Pierre de Montigny : Parce que même si les ségrégations sont importantes à Saint-Denis, c’est un territoire moins figé que Paris. On pense qu’il est possible d’intégrer dans cette ville de nouveaux modèles, qui changent un peu des grands ensembles de bureaux autour du Stade France ou de la muséification du cœur historique, près de la Cathédrale. Avec la récente gentrification de Saint-Denis, les populations les plus âgées sont repoussées de plus en plus loin en périphérie. Une résidence intergénérationnelle prend donc tout sens pour les dionysiens. Située au sud du centre-ville, sur le site d’un ancien hangar de stockage de bière, cette « Auberge du Dialogue des Âges » permettrait de créer les conditions de rencontre entre deux populations qui ne vont pas naturellement l’une vers l’autre.

C’est-à-dire ? En quoi avez-vous proposé une réponse architecturale au problème du dialogue entre générations ?

Pierre de Montigny : L’idée, c’est de créer un petit éden urbain organisé autour d’une vaste cour, un peu comme une marmite dans laquelle mijotent tous les ingrédients de la vie en communauté… Au départ, on avait pensé à un cloître pour permettre de déambuler autour d’un espace commun. Cet espace commun, c’est le jardin partagé qui se trouve au cœur de la cour centrale. On propose aussi un grand réfectoire ouvert sur la cour, qui bénéficie d’un ensoleillement optimal et qu’on a volontairement positionné juste en face de l’entrée de la résidence, pour que les gens qui pénètrent dans l’enceinte soient tentés d’aller à la rencontre des résidents. À l’étage, les logements sont également orientés de façon à encourager les rencontres entre les habitants, même s’ils permettent de préserver l’intimité de chacun. Le réfectoire est aussi surmonté d’une bibliothèque dans laquelle on propose d’aménager des petits espaces plus intimes, propices à la confidence et à la collaboration entre les deux populations.

L’autre spécificité de cette résidence, c’est son ouverture sur la ville, à l’inverse du modèle des foyers étudiants et des maisons de retraite…

Quentin Belin : Oui, tout à fait. Il fallait proposer plus que de simples espaces communautaires, qu’une simple colocation. On s’est un peu inspirés du système belge des « kots-à-projets », qui permet à des étudiants de vivre ensemble autour d’un projet commun, comme le nettoyage d’un parc sur du long terme par exemple.

Pierre de Montigny : On pense que les seniors et les jeunes peuvent produire ensemble des choses matérielles mais aussi immatérielles. Nous avons donc imaginé un jardin partagé dans la cour dans lequel les résidents pourraient faire pousser des fruits et légumes et les distribuer localement, ce qui pourrait créer une passerelle avec les dyonisiens ne vivant pas dans la résidence. Bon, là bien sûr, on est à la limite de l’utopie car il est certain que ce jardin n’a pas la taille critique pour produire des aliments en très grande quantité… On a aussi imaginé des ateliers donnant sur la rue avec de grandes baies vitrées qui pourraient accueillir des réunions, des conférences et des initiatives du type « kots-à-projets ». Ces ateliers seraient bien visibles depuis l’extérieur par les dyonisiens. Des salles et des boutiques donnant sur la rue principale permettraient également une participation active des habitants de la ville. En fait, l’idée, c’est vraiment « d’aller chercher la ville »…

Qu’est-ce qui vous a permis de remporter le concours à votre avis ?

Pierre de Montigny : Justement cette ouverture de la résidence sur l’extérieur, je pense. Et puis, on a vraiment essayé de montrer des situations du quotidien très simples mais très humaines, avec un petit côté désuet et humoristique. On voulait un peu dédramatiser le thème de l’habitat intergénérationnel, qui est souvent présenté de façon trop grave et solennelle.

Quentin Belin : Les ingrédients de notre projet architectural sont hyper simples, très lisibles. Ici, l’architecture passe presque au second plan. Ce qui est important, c’est la vie qu’il y a autour.

Ce projet va-t-il voir le jour à Saint-Denis ?

Pierre de Montigny : Après avoir commencé à travailler sur ce site, on a appris que la ville avait un autre projet de rénovation de cet ancien hangar, avec des logements très denses. Mais notre résidence pourrait tout à fait voir le jour ailleurs. On l’a conçu comme un projet réalisable, que ce soit en termes de proportions ou de compacité du bâtiment. Donc pourquoi pas ailleurs oui…

Usbek & Rica

Vos réactions

Maty Belin 24 novembre 2014

Bravo pour le projet intergénérationnel! j’espère qu’il verra le jour dans un avenir proche car je trouve qu’à l’heure du chacun pour soi, les générations gagnent à mieux se connaitre. Chacun peut apporter quelque chose à l’autre par son vécu ou par, simplement , la force de la jeunesse.

Lulu 24 novembre 2014

J’ai vécu 6 mois, pendant un séjour ERASMUS en 1993, dans une cité universitaire très sympa à Osnabrück en Allemagne, qui ressemble fortement à cette idée d’habitat intergénérationnel. Dans la cité, composée de petits immeubles de 2 niveaux, nous étions des étudiants, mais aussi des familles avec enfants en bas âge, des seniors, des personnes en fauteuil roulant… Tout était conçu pour que les résidents se cotoient, vivent ensemble… Même le logement que je partageais avec 3 autres personnes communiquait avec celui du dessus. J’en ai gardé un souvenir unique. 20 ans après c’est toujours difficile à mettre en oeuvre en France. On y arrivera sans doute par la force des choses avec la crise économique, les problèmes de places en maison de retraite, le besoin de recréer du lien…

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