Vivre avec l’eau mais jusqu’où ? les risques d’inondation au Népal

24 Fév 2026 | Lecture 3 min

L’augmentation de la fréquence et de l’intensité des épisodes d’inondation liée au réchauffement climatique entraîne des réflexions nouvelles en termes d’aménagement du territoire. Dans les pays occidentaux, certains quartiers vulnérables à ce risque sont construits pour vivre avec l’eau. À titre d’exemple, en France, face aux incertitudes concernant la montée des eaux autour de la presqu’île de Caen, le Club Projet Urbain & Paysage propose l’aménagement d’un quartier suspendu, c’est-à-dire réversible et pouvant être habité lors des crues.

Mais qu’en est-il des pays pauvres soumis à des phénomènes météorologiques extrêmes ? En octobre dernier, au Népal, des inondations ont causé 46 morts et détruit des routes et des habitations. Dans le pays, les infrastructures sont fragiles, souvent construites sans réglementation, et l’État ne parvient pas à instaurer une politique de gestion des risques réellement efficace. Ainsi, en cas de catastrophe, ce sont principalement les ONG qui viennent en aide aux populations afin de réparer les infrastructures endommagées. Existe-t-il des solutions permettant de renforcer la résilience de ces territoires menacés par les inondations ?

UNE VULNÉRABILITÉ ACCRUE FACE AUX INONDATIONS

Si tous les pays du globe sont confrontés à l’intensification des catastrophes naturelles, les États pauvres sont plus vulnérables face à ces risques. Au Népal, comme dans d’autres pays d’Asie du Sud-Est, cette vulnérabilité accrue s’explique par deux facteurs principaux. Tout d’abord, la forte croissance démographique et l’exode rural ont entraîné une urbanisation très rapide dans les grandes villes, mais aussi dans les villages situés au pied des montagnes. Ce développement urbain s’est fait majoritairement de façon spontanée et sans cadre réglementaire ni études préalables sur les risques naturels. Le manque de moyens et la faiblesse des compétences des collectivités pour encadrer les constructions accentuent ce phénomène. Ainsi, les bâtiments et les infrastructures sont de mauvaise qualité et, dans bien des cas, implantés dans des secteurs très exposés aux crues. Par exemple, la construction de routes relève le plus souvent d’initiatives villageoises et leur tracé longe fréquemment des rivières.

De plus, le pays ne disposant pas d’une stratégie solide pour prévenir et gérer ces événements, les populations ne sont ni équipées ni préparées pour les surmonter. L’absence d’une politique de surveillance des inondations, de plans d’évacuation ou de systèmes de prévention démultiplie les pertes humaines et matérielles lors des catastrophes. L’État, étant confronté à de faibles effectifs et à un budget limité, les opérations de sauvetage s’avèrent très difficiles : selon le journal Le Monde, les secours doivent parfois traverser les rivières en crues pour venir en aide aux victimes. Ces événements se produisent généralement dans des zones reculées, éloignées des hôpitaux, ce qui rend difficile l’accès aux soins pour les personnes blessées. Enfin, l’incapacité du gouvernement à intervenir efficacement provoque des répercussions en chaîne. Par exemple, les inondations perturbent souvent le trafic routier, ce qui retarde l’acheminement des marchandises et fait augmenter le coût des produits.

Village inondé au Népal © Pexels

Dans ce contexte, les populations font face à une vulnérabilité multifactorielle : sociale, en raison de leur forte exposition aux risques et de leur isolement géographique ; structurelle, liée aux capacités limitées des services publics et des institutions à gérer les catastrophes ; fonctionnelle, en raison d’aménagements peu résistantes aux inondations ; et économique, car les pertes matérielles fragilisent leurs moyens de subsistance.

DÉFAILLANCES ÉTATIQUES, RÉPONSES D’AUTRES ACTEURS

Au Népal, il existe des structures gouvernementales dédiées à la gestion des inondations bien que leurs politiques restent fragiles. À l’échelle nationale, le Department of Water Induced Disaster Prevention (DWIDP), service rattaché au Ministère des Ressources en Eau, assure ce rôle. Ses missions principales consistent à gérer et protéger les rivières et leurs alentours, développer des méthodes de gestion des risques, former des spécialistes sur le sujet et sensibiliser les habitants aux dangers liés à l’eau. Toutefois, plusieurs travaux soulignent les limites de ce dispositif : il ne tiendrait pas suffisamment compte des catastrophes passées pour mieux prévenir les futures, se concentrerait trop sur des solutions techniques et matérielles, et prendrait peu en considération les besoins et les réalités sociales des habitants. Ces faiblesses sont considérées comme l’une des principales causes de la mauvaise gestion des risques d’inondation dans le pays, notamment en ce qui concerne l’aide aux populations exposées ou touchées par les catastrophes. Par ailleurs, dans les 75 régions du pays, les municipalités peuvent être consultées concernant les risques naturels liés à l’eau, mais très peu ont réussi à mettre en place un véritable plan de gestion de ces risques.

Face aux défaillances des structures gouvernementales, l’aide aux habitants affectés par les inondations est majoritairement assurée par les organisations non gouvernementales (ONG) et les organisations internationales. Elles mènent principalement deux types d’actions : d’une part, elles soutiennent les initiatives locales et encouragent les approches participatives de prévention des risques naturels ; d’autre part, elles apportent une aide directe aux populations touchées par les catastrophes, en finançant la réparation des systèmes d’eau et d’assainissement et en accompagnant les communautés pour réduire les risques de maladies infectieuses transmises par l’eau. Par exemple, suite aux fortes inondations survenues en 2023, la Croix-Rouge a installé dans un village un réservoir temporaire de 5 000 litres d’eau assurant ainsi l’accès quotidien à l’eau pour environ 25 foyers.

INTÉGRER LES SAVOIRS LOCAUX DANS LA PRÉVENTION ET LA GESTION DES RISQUES

Le rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) de 2022 souligne la nécessité de prendre en compte les connaissances des populations locales dans la gestion des risques naturels afin d’élaborer des mesures d’adaptation efficaces. Pendant longtemps, ces connaissances ont été ignorées dans les domaines du développement et de la protection de l’environnement. Elles étaient perçues comme incompatibles avec les politiques publiques, centrées sur des savoirs experts au détriment des savoirs locaux. Pourtant, plusieurs études soulignent que les habitants exposés régulièrement à des catastrophes naturelles développent des connaissances approfondies pour se protéger contre ces risques.

Au Népal, les populations vivant dans des zones soumises aux risques d’inondations ont développé leurs propres méthodes pour identifier et éviter ces dangers. Par exemple, une étude de terrain récente réalisée dans le district de Kailali, dans le sud-ouest du pays, montre que ce sont les savoirs locaux qui leur ont permis de survivre aux épisodes de crues et de fortes pluies. Ce territoire composé à la fois de zones de collines et de plaines est régulièrement touché par des glissements de terrain et des inondations. Ainsi, dans certains villages, les habitants cultivent des plantes dont les racines stabilisent les sols et construisent des maisons surélevées capables de résister aux inondations et dans lesquelles ils peuvent se réfugier en cas d’urgence. Ils disposent également de connaissances sur la faune, qui leur permettent d’anticiper l’arrivée des précipitations. Par exemple, la sortie soudaine de serpents, crabes ou grenouilles hors des rivières ou les fourmis transportant leurs œufs annoncent souvent l’arrivée de pluies torrentielles.

Un enfant assis à la porte de sa maison inondée © Pexels

Ces pratiques restent informelles et ne sont pas intégrées dans les plans de gestion et de prévention des risques, à l’échelle locale ou nationale. Elles pourraient pourtant enrichir et renforcer les dispositifs existants. Critiqué pour ne pas tirer suffisamment de leçons des catastrophes passées, le Département de Prévention des Catastrophes Liées à l’Eau pourrait s’appuyer sur l’expérience répétée des populations locales face à ces événements, pour compléter ses approches techniques. En outre, l’organisme est accusé de ne pas consulter les habitants et d’imposer couramment des solutions non adaptées aux réalités locales. Renforcer la participation des populations aux politiques de la DWIDP limiterait ces erreurs et favoriserait une meilleure prise en compte des réalités de terrain.

Ainsi, dans un contexte de ressources financières et matérielles limitées et de structures institutionnelles instables, où il est difficile de mettre en place des aménagements conçus pour vivre avec l’eau comme dans les pays plus riches, l’intégration des savoirs locaux dans les politiques de gestion des risques pourrait offrir des pratiques exemplaires pour renforcer la résilience

LDV Studio Urbain
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