Une ville sans poubelle est-ce possible ?

Ville sans poubelle 6 Dieter Kühl sur Unsplash
10 Avr 2020 | Lecture 6 minutes

Au cœur des enjeux écologiques urbains qui secouent notre décennie, la place de la gestion des déchets y est prépondérante. Alors que nous consommons toujours plus, que faisons-nous de nos poubelles en villes ? De quelle manière pouvons-nous réinventer la gestion de nos déchets afin qu’elle puisse être plus vertueuse pour l’environnement ? Focus sur les villes de Tokyo et de Kigali qui ont réussi l’ambitieux pari de faire disparaître les poubelles de leurs rues !

Chaque jour, ce sont en tout environ 4 millions de tonnes de déchets ménagers qui sont produits sur terre. Équivalent au poids de 400 tours Eiffel, ces montagnes de détritus sont quotidiennement ramassées, triées, enfouies, détruites et quelquefois recyclées. Mais ces tonnes de déchets sont inégalement réparties sur le territoire. Les pays les plus riches sont, bien sûr, les plus gros producteurs de déchets : les États-Unis arrivent en tête de liste puisqu’ils produisent 12% des ordures du monde entier alors qu’ils ne représentent que 4% de la population totale. Les pays les plus pauvres sont quant à eux bien en dessous de ces chiffres. Par comparaison, un américain produit par an 770 kg de déchets, un français 530 kg, tandis qu’un bangladais 150 kg.

Mais plus qu’une inégalité territoriale de production, il existe également une inégalité territoriale de traitement des déchets. Les pays les plus riches envoient leurs détritus dans d’autres pays pour les traiter. Ces déchets font souvent le tour du monde en conteneurs avant de finir dans les plus grandes déchetteries du monde.

Or, les villes ont bien sûr leur rôle à jouer dans la diminution des déchets produits. Par leur concentration de population, elles sont de très grandes productrices de déchets. Cela rend plus difficile la gestion de ces derniers, car quotidiennement, elles doivent évacuer les tonnes de détritus produites par leurs habitants. Alors que certaines municipalités semblent être à la hauteur des attentes, certaines sont encore à la peine. Mais alors, quel rôle les villes peuvent jouer dans la réduction des déchets ? Des villes sans poubelles, est-ce vraiment possible ?

Vers la ville zéro déchet

La prise de conscience écologique qui s’est développée ces dernières années chez de nombreux citoyens du monde a modifié peu à peu les modes de vie de ces derniers. L’apparition de la culture zéro déchet a contribué une évolution des systèmes de consommation dans les villes. En effet, depuis une dizaine d’années, les magasins en vrac ont fait leur apparition : pour limiter au maximum la production de déchets inutiles, ces magasins proposent à la vente des produits sans emballage. Chaque consommateur est donc invité à ramener ses propres contenants. Une pratique de consommation qui séduit chaque année de plus en plus d’urbains. L’association Réseau Vrac, qui regroupe l’ensemble des professionnels de ventes en vrac, estime que depuis 2013, ce marché croît de 50% chaque année. Rien d’étonnant lorsque l’on sait qu’un français sur deux a acheté en vrac au cours des 12 derniers mois (source : Obsoco, Réseau Vrac et Kantar).

Mais le marché du vrac n’est pas le seul à séduire les urbains. L’apparition de recyclerie dans de nombreuses villes prouve que le “seconde main” a aussi la cote. Un développement grandement corrélé avec l’ouverture de nombreux tiers-lieux, promouvant des modes de vie écologiques. Loin d’être un effet de mode, ces recycleries où l’on peut trouver des objets ayant déjà vécu une première vie ou alors y faire réparer ses propres affaires, participent activement à la diminution du poids de déchets dans les foyers !

L’ancienne gare d’Ornano sur la petite ceinture parisienne, porte de Clignancourt, s’est transformée en Recyclerie, et connaît depuis un fort succès ©️Jeanne Menjoulet sur Flickr

L’ancienne gare d’Ornano sur la petite ceinture parisienne, porte de Clignancourt, s’est transformée en Recyclerie, et connaît depuis un fort succès ©️Jeanne Menjoulet sur Flickr

 

Une philosophie de vie Zéro Déchet qui est fortement soutenue par certaines municipalités françaises. Le site zerowastefrance propose d’ailleurs la mise en place, en partenariat avec les équipes municipales, d’un programme Familles zéro déchets. L’objectif ? Proposer à des ménages urbains de devenir des foyers test pour la réduction de déchets. Grâce à des formations et du matériel prêté, les familles peuvent se former aux bonnes pratiques et les municipalités tester à une échelle plus large, la réduction des déchets domestiques.

Certaines municipalités tentent également de lutter contre la quantité de déchets produits en agissant directement sur le commerce. À Paris, la vente de produits plastiques à usage unique sera donc interdite en 2024 : la ville a pour objectif de réduire d’un tiers les déchets ménagers et de moitié les déchets récoltés par le biais des poubelles publiques.

Mais s’il est souvent difficile de faire d’une ville, une ville zéro déchet, il est pour autant possible d’opter pour une autre voie, celle de mieux gérer le recyclage de ceux déjà produits. Des pratiques qui ancestralement étaient utilisées en milieu rural, arrivent peu à peu dans les espaces urbanisés. En effet, le compostage séduit de plus en plus d’urbains. Cela est dû à un double phénomène : d’abord celui de l’installation de compostage collectif dans les espaces publics, mais aussi le développement de méthodes de compostage adaptées aux appartements et aux espaces restreints. Aujourd’hui, un large choix s’offre aux urbains qui souhaitent recycler leurs déchets organiques et les villes s’emparent de dispositifs pour démocratiser cette pratique : des formations sont menées auprès de citoyens pour favoriser la gestion et la maintenance des bacs à compostage dans les cours d’immeubles. Tandis que de nombreuses associations localement ancrées, ouvrent des zones dédiées dans des jardins partagés.

Pavillon de compostage de Montreuil ©️Francis Vérillon sur Wikipédia

Pavillon de compostage de Montreuil ©️Francis Vérillon sur Wikipédia

Mais certaines municipalités vont plus loin. C’est notamment le cas de la ville de Los Angeles qui vise un recyclage de l’ensemble de ses déchets d’ici 2030. Pour cela, elle a mis en place une gestion innovante de ses détritus : elle a équipé l’ensemble des logements de la ville de 3 poubelles de tri de couleurs différentes appelées les “Fantastic Three”. La poubelle verte vient accueillir les déchets organiques qui seront mis au compostage, la bleue le recyclage et la noire le reste. L’ensemble des déchets récoltés sont amenés dans des centres high-tech, qui optimisent au mieux la revalorisation des déchets. La municipalité a également mis en place des incitations fiscales et des mesures de contrôle : le résultat est saisissant, aujourd’hui ce sont 80% des déchets qui sont recyclés ou compostés, contre une moyenne nationale de 35%.

Alors si certaines mesures aident les villes à se rapprocher du zéro déchet, peuvent-elles pour autant, devenir des villes sans poubelles ?

Comment pouvons-nous nous inspirer de Tokyo et de Kigali, ces villes sans poubelle ?

Ces deux capitales, l’une asiatique et l’autre africaine, ont un point commun : elles ont réussi à supprimer des rues, les poubelles. Mais pour y parvenir, ces deux villes ont mis en place des modes d’actions bien différents.

À Tokyo, le constat est saisissant : plus aucune poubelle n’est visible dans l’espace public. Ce qui peut paraître de prime abord déstabilisant, notamment pour les touristes qui cherchent désespérément à jeter leurs canettes, se révèle in fine très efficace. Éduqués depuis le plus jeune âge aux gestes de propreté, les Japonais sont l’exemple même que par l’apprentissage de bonnes pratiques, il est tout à fait possible de mieux gérer ses déchets. L’absence de poubelles publiques a un effet positif sur les habitants. Ils sont conscients de la quantité de déchets qu’ils produisent : en ne jetant leurs déchets qu’une fois chez eux, cela les sensibilise à leur réduction. Bien sûr la mentalité nippone, reliant esprit, corps et environnement participe grandement au respect des règles établies et à l’adoption de bonnes pratiques.

À Tokyo, les rues sont immaculées de déchets ©️bantersnaps sur Unsplash

À Tokyo, les rues sont immaculées de déchets ©️bantersnaps sur Unsplash

Dans une toute autre logique, mais tout autant efficace, la ville de Kigali a également réussi à faire de ses rues des espaces propres sans poubelles. Depuis 2004, la ville a entrepris de grandes résolutions : interdiction des sacs plastiques, poubelles de recyclage distribuées à la population… La ville fait aujourd’hui figure de leader sur le continent africain. Mais pour parvenir à de tels résultats, la municipalité a imposé de lourdes mesures restrictives : une peine de prison est envisagée pour tout commerçant ne respectant pas les règles et de lourdes amendes sont distribuées aux citoyens les moins respectueux. Une radicalité dans les sanctions qui a finalement porté ses fruits.

Deux méthodes d’actions bien différentes qui ont inspiré le maire de la petite commune de Saint-Hilaire-de-Riez en Vendée. Depuis janvier 2018, plus aucune poubelle publique ne se trouve sur son territoire. Et pour parvenir à cette nouvelle situation, cette station balnéaire a mis en place plusieurs mesures : certaines sont restrictives comme la redevance incitative sur les déchets, mais également pédagogiques avec le retrait des poubelles publiques qui permettent à tous de prendre conscience des déchets produits. Résultats : le maire a noté une réduction de 20% des déchets ménagers !

Mais comme nous le rappelle l’adage “Le meilleur déchet est celui que l’on ne produit pas”. Les villes ont donc tout intérêt à limiter au maximum la quantité de détritus et faire adopter des pratiques de consommation qui soient les moins productrices de déchets possibles. Dans une période d’incertitude écologique, il faut donc offrir aux habitants les clés pour y parvenir : que ce soit en termes de gestion, d’équipements, mais aussi de politiques et d’encouragements. À l’heure où la part d’urbains dans le monde croît, les villes doivent se saisir de la question de gestion des déchets comme un axe prioritaire des politiques urbaines. En s’inspirant de leurs voisines, en échangeant les bonnes pratiques, voire même en collaborant à plus grande échelle, elles pourront atteindre des objectifs en accord avec la sauvegarde de l’environnement. Espérons que le prochain mandat municipal sera à la hauteur des attentes des citoyens !

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